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Les dernières communautés troglodytes de Palestine

Dans le sud de la Cisjordanie, environ 1 500 Palestiniens vivent encore dans des caves, comme le faisaient leurs ancêtres. Mais cet héritage ancestral est aujourd'hui mis en péril
Les enfants de Faudel Hassan Hamandi font leurs devoirs dans leur maison à Um Faqarah

A Um Faqarah, quinze familles vivent dans des grottes, tentes et quelques maisons en pierres, cultivant la terre et élevant leurs troupeaux. L’existence du village remonte à la fin du mandat britannique, lorsque quelques familles du village voisin d’A-Tuwani, datant de l’Empire ottoman, se déplacèrent quatre kilomètres au sud et établirent le hameau d’Um Faqarah. Et à première vue, la vie ne semble pas avoir changé. Isolée sur un flanc de colline, accessible uniquement par un chemin rocailleux, Um Faqarah s’étend, paisible, face au désert.

Ses 160 habitants, comme ceux d’une douzaine d'autres hameaux de la province de Masafer Yatta, ont gardé un mode de vie unique, établissant leur lieux de vie dans des grottes. Avec l’agrandissement des familles, des tentes et quelques maisons en pierre ont été construites.

« Nous avons toujours vécu sur ses terres, et nous le faisons de la même façon que mon grand-père le faisait. C’est une vie très simple ; nous suivons le rythme des saisons, prenons soin de nos bêtes et de nos terres. Nous collectons l’eau de pluie et un groupe électrogène nous fournit l’électricité », explique Mahmoud Hussein Hamamdi, le représentant de la communauté.

Il y a malheureusement peu de recherches sur les communautés troglodytes de Palestine. Selon les témoignages recueillis par le Dr. Ali Qleibo, l'unique anthropologiste palestinien étudiant ces communautés, les tribus Sawahreh, que l'on trouve du sud de Jérusalem jusqu'aux abords de Beersheba, étaient toutes des communautés troglodytes jusqu'au 19ème siècle. Cette tradition remonterait à la colonisation par les Hourrites de la pré-Palestine biblique ; tradition qui fut reprise par les Edomites lorsqu'ils conquirent le pays, puis par les peuples suivants jusqu'à nos jours. « La symbolique de ces caves résonne encore dans la tradition judéo-chrétienne-musulmane avec notamment la grotte d'Abraham à Hébron, la grotte de la Nativité à Bethléem, la grotte sous le Dôme du Rocher », explique Dr Qleibo.

Mahmoud Hussein Hamandi pose dans sa maison-grotte où il vit avec sa femme et ses douze enfants, dans le hameau d'Um Faqarah

La structure géologique calcite des montagnes d'Hébron regorge de caves de différentes dimensions. En cinq millénaires, elles sont devenues la principale caractéristique architecturale de la région. Avec des étés chauds et des hivers froids, elles fournissent un logement hermétique et un espace de stockage pratique. Ces caves étaient utilisées comme des habitations, des sanctuaires, des refuges, des lieux de stockage et de défense, et furent même des tombes - tradition également héritée des Hourrites.

Le passage de la tente polyvalente, typique des habitats sémitiques, à une grotte polyvalente accompagna le passage du nomadisme à la vie pastorale dans la région fertile du sud d'Hébron. Les céréales, les légumes, les fruits et les olives pouvaient désormais être stockés de manière efficace.

« Les grottes communiquent les unes avec les autres », explique Abou Farid, un habitant de Domeh dans le sud d'Hébron. « Mais alors que les grottes interconnectées de Adh Dhahirieh, Beit Jibrin, Iraq al-Manshieh et Tarqumia sont sur une même strate, le labyrinthe de grottes de Domeh, Tell Zev, Al-Jof et Al-Ramadeen s'étalent sur plusieurs couches. »

Les différents types de grottes reflètent les différents styles historiques. Mais le temps arrange et réarrange ; les cultures et les valeurs changent. Ce qui était autrefois un tombeau, un moulin à huile d'olive, ou un sanctuaire païen est devenu exclusivement un lieu d'habitation dans la période post-byzantine, indépendamment des fonctions précédentes.

A Um Faqarah, quinze familles vivent dans des grottes, quelques maisons en pierres construites dans les années 1970 et des tentes

Equipés de grandes zones de stockage souterrains, de puits d'eau, et de complexes systèmes d'aération ainsi que par des passages de raccordement de plusieurs kilomètres de long, ces labyrinthes de grottes souterraines étaient un refuge idéal contre les Egyptiens, les Romains, les Israélites, les Babyloniens, les Byzantins, les Perses, les Croisés ou tous les autres peuples qui ont balayé le pays. Durant des millénaires, ces grottes ont assuré la survie des Palestiniens.

Selon les descendants de ces communautés troglodytes, il était courant il y a encore un siècle environ d'enterrer les morts dans le foyer. « Ce rituel indique que ces tribus primitives n’étaient ni juive ni chrétienne byzantine, mais une ethnie religieuse à travers laquelle le judaïsme et le christianisme ont défini leurs identités respectives », explique Dr. Qleibo. « Aujourd'hui, seul le clan Dababseh à Tarqumiyah, a conservé la fonction de sépulture dans la grotte d'habitation abandonnée. »

Cette tradition troglodyte, adaptation des nomades indigènes à la géographie de la Palestine, survit dans la région de Yatta, Dura, Adh Dhahiriye, et Al Sair. Il n'y a pas de recensement de ces populations, mais on estime de 1 200 à 1 600 le nombre d'individus répartis en une quinzaine de communautés. L'entrée typique est une voute formée de pierres menant à une grotte souvent divisée en trois espaces : un espace de vie, un coin cuisine et espace de stockage, et un espace pour le bétail en hiver. Les vêtements sont suspendus aux murs et les possessions sont stockées dans des alcôves creusées dans la roche.

Pour le reste, la plupart des grottes ont été détruites lors de la construction de maisons en pierre ; celles-ci étant généralement construites sur le toit de la grotte. La « sortie de la grotte » change en fonction des villages ; mais dans l'ensemble, la tendance s'est généralisée dans les années 1970.

« Nous sommes sortis des grottes récemment. Mais la plupart de nos habitations troglodytes ont été nivelées », explique Fahed, un habitant de Tarqumiyah, au sud-ouest de Bethléem. « Comme les gens travaillaient en Israël, ils avaient assez d'argent pour construire. Mais les grottes ne pouvaient pas supporter le poids des nouvelles maisons ; on les a donc détruites et on a reconstruit sur les ruines. Notre cave de famille est la seule qui ait été conservée. Mon père ne l'a pas démolie parce que son père et ses grands-pères y sont enterrés, et il veut être enterré avec eux. »

Si la grotte n'a pas été détruite et qu'elle n'a pas de fonction funéraire, elle devient alors simplement un lieu de stockage et une étable pour les troupeaux.

Des enfants posent dans leur maison-grotte à Jinba, un autre hameau isolé de la zone militaire 918 réservée aux entrainements militaires de l'armée israélienne

Quoiqu'il en soit, cet héritage ancestral est aujourd'hui mis en péril par l'absence de préservation par l'Autorité palestinienne et la volonté des autorités israéliennes de déplacer ces populations afin de faire place nette pour les colonies de peuplement. Ces communautés troglodytes sont toutes établies dans ce qui fut désigné la zone C de la Cisjordanie depuis les accords d'Oslo de 1994, représentant 60 % sous contrôle total de l'administration israélienne. De surcroit, des zones d'entrainements militaires de l’armée israélienne ont été implantées dans le désert où vivent ces communautés, menaçant huit villages d'évacuation et de destruction totale.

A Um Faqarah, cinq maisons de briques construites dans les années 2000 ont été détruites par les bulldozers israéliens. « Même si rien ne semble avoir changé, nous faisons aujourd’hui face à des problèmes que mon grand-père n’aurait jamais imaginé », soupire Mahmoud Hamamdi. « La communauté s’agrandit rapidement, au rythme de dix enfants par famille en moyenne. Dans les années 1980, nous avons donc commencé à construire des maisons en pierres ; jusqu’à l’apparition des quatre colonies israéliennes tout autour. A partir de cette date, Israël ne nous a plus délivré de permis de construire. En 2007, j’ai tout de même entrepris de bâtir une maison de soixante mètres carrés juste au-dessus de ma cave ; mais le 24 novembre 2011, en quelques minutes, les bulldozers israéliens l'ont détruite, ainsi que notre nouvelle mosquée et le groupe électrogène collectif. »

En outre la zone militaire 918 n’a pas d’infrastructure. Il n’y a pas de routes goudronnées desservant les villages reculés. Ces douze hameaux ne sont pas reliés au réseau électrique ni au système d’eau courante, d’évacuation des eaux usées et aux réseaux téléphoniques. L’eau est donc collectée pendant la saison des pluies ; la nappe phréatique est suffisamment pure pour la construction de puits, mais l’administration civile israélienne ne le leur permet pas, tout comme l’extension du système de collecte d’eau de pluie. Les réserves d’eau n’étant pas suffisantes, les habitants doivent donc dépenser 10 à 15 % de leur salaire pour leur approvisionnement en eau.

Abdul Hadi Hamtash, né dans une grotte mais vivant désormais à Hébron explique : « le hameau de Rakiz a été abandonné il y a deux ans ; ses habitants ne pouvaient plus supporter le harcèlement de la part des colons israéliens et de l'armée ». Les villages grottes sont alors laissés à l'abandon et disparaissent de la mémoire collective.

Il n'y a malheureusement qu'un seul projet de protection et de restauration de ces habitations partie intégrale de l'héritage palestinien. Le centre culturel Al Shmoh à Al Ma'sarah, un village au sud de Bethléem, a entrepris de préserver ce patrimoine et de l'intégrer dans un programme touristique.

Eloïse Bollack est une photojournaliste freelance / indépendante basée à Jérusalem.