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« C’est la survie même de l’école qui est en jeu » : au Liban, le système éducatif en péril

Longtemps symbole de fierté nationale, le système éducatif libanais est très durement affecté par la crise économique. Il semble aujourd’hui au bord de l’implosion
Sous un verni d’égalité des chances, le système éducatif libanais cache de profondes disparités entre un secteur public délaissé et un secteur privé à deux vitesses (AFP/Joseph Eid)
Sous un verni d’égalité des chances, le système éducatif libanais cache de profondes disparités entre un secteur public délaissé et un secteur privé à deux vitesses (AFP/Joseph Eid)
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BAALBEK, Liban

Baalbek, plaine de la Bekaa, à l’est du Liban. Au collège des Sœurs des Saints-Cœurs, situé à deux pas des célèbres ruines romaines, c’est une journée comme les autres. 

En ce début du mois de décembre 2021, un très habituel va-et-vient est observé. Au premier regard, rien qui ne semble traduire la crise profonde dans laquelle est plongé depuis plusieurs mois le système scolaire libanais.

« On compte chaque billet. Mon salaire d’octobre a été entièrement dépensé dans ma facture d’essence pour venir au lycée. Avec la nouvelle hausse des prix du carburant, je vais perdre de l’argent en venant travailler ce mois-ci »

- Housseim Mazloum, professeur

La rentrée 2021 a été pour le moins mouvementée. Il y a eu, certes, le retour des élèves dans l’établissement après un an de cours en distanciel en raison de la pandémie de COVID-19, mais c’est surtout la peur du lendemain qui est dans tous les esprits : l’école sera-t-elle encore ouverte dans six mois ou un an  ?

Comme la plupart des établissements libanais, le collège des Sœurs des Saints-Cœurs ne reçoit pas de financement public ni d’aide extérieure et fonctionne uniquement grâce aux frais de scolarités payés par les familles pour faire fonctionner l’école et assurer le salaire des professeurs et du personnel administratif.

Une équation devenue désormais impossible à résoudre pour la directrice, sœur Georgette Khalaf : « D’un côté, j’ai des familles qui ont perdu leurs économies et, de l’autre, des professeurs qui travaillent pour trois fois rien. Je n’aurai bientôt pas d’autre choix que d’augmenter les frais de scolarité, car la situation est devenue trop compliquée pour le personnel. »

« C’est la survie même de l’école qui est en jeu », explique-t-elle à Middle East Eye, depuis son bureau donnant sur la cour de récréation.

À la porte, quelques professeurs se pressent pour faire entendre leurs revendications. Ces dernières semaines, c’est l’explosion du coût du carburant qui mobilise le corps enseignant. « C’est comme ça tous les jours », regrette amèrement la directrice.

Parmi eux, Housseim Mazloum, un jeune professeur de physique et de mathématiques de 31 ans. Formé en France, cela fait six ans qu’il enseigne au collège des Sœurs.

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Cruelle ironie, il avait fait le choix de revenir travailler au Liban après ses études, car le salaire, 1 500 dollars à l’époque, était plus élevé qu’en France et le coût de la vie moindre.

Avec la dépréciation de la livre libanaise, son revenu représente moins de 90 dollars aujourd’hui. « On compte chaque billet. Mon salaire d’octobre a été entièrement dépensé dans ma facture d’essence pour venir au lycée. Avec la nouvelle hausse des prix du carburant, je vais perdre de l’argent en venant travailler ce mois-ci », confie-t-il.

Célibataire, vivant chez ses parents, Housseim s’estime pourtant mieux loti que ses collègues, qui ont des enfants à charge et un loyer à payer. Mais dans ces conditions, pas sûr que le jeune homme termine l’année scolaire.

Pour l’heure, il cherche un deuxième emploi dans une des ONG de la région, les seules organisations à payer encore leurs employés en dollars. Sinon, il essayera, comme beaucoup, de quitter le Liban pour les pays du Golfe, même si les relations diplomatiques avec ces derniers se sont considérablement dégradées ces dernières semaines.

L’éducation en « mode survie »

La crise économique qui s’est aggravée au Liban depuis 2019 n’a pas épargné son système scolaire. Dans un rapport accablant sur la situation du système scolaire libanais, la Banque mondiale rappelle qu’en 2021, le secteur de l’éducation a fait face à « cinq crises majeures » : « la crise syrienne, l’effondrement économique, l’instabilité politique, la pandémie de COVID-19 et l’explosion du port de Beyrouth, mettant à rude épreuve un système éducatif déjà en difficulté ».

Selon une source consultée par MEE au sein du ministère de l’Éducation, 50 écoles publiques et une trentaine d’écoles privées auraient d’ores et déjà fermé leurs portes à la rentrée, faute d’un budget suffisant.

Le ministre de l’Éducation avoue, lui-même, être en « mode survie ».

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Longtemps pourtant, le système scolaire a fait la fierté du Liban. Trilinguisme – arabe, anglais et français –, taux de scolarisation élevé (plus de 80 % selon un rapport de la Banque mondiale), possibilité de passer un diplôme français ou américain dans certaines écoles homologuées, l’excellence libanaise permettait souvent aux meilleurs élèves de prolonger leurs études dans les universités internationales les plus prestigieuses.

Mais si le Liban a longtemps fait figure d’exception régionale, le système n’a pas attendu les pires phases de la crise économique pour décliner.

En 2018, déjà, le Liban faisait pâle figure dans les classements PISA, programme international pour le suivi des acquis des élèves. Les Libanais scolarisés accusaient ainsi un retard de trois à quatre ans en moyenne par rapport aux autres pays de l’OCDE en lecture, mathématiques et sciences.

Le rapport notait une différence d’apprentissage de deux ans à l’avantage du secteur privé sur le secteur public et d’un an et demi entre les écoles urbaines et rurales.

Inégalités, corruption et clientélisme

Car sous un verni d’égalité des chances, le système éducatif libanais cache de profondes disparités entre un secteur public délaissé et un secteur privé à deux vitesses.

« Le niveau des élèves est très inquiétant. […] On a des cas d’élèves qui ont oublié leur apprentissage de la lecture, par exemple »

- Rima Abi Nader, chef de projet au centre socio-éducatif Janah

« Il y a toujours eu de très fortes inégalités au sein du système scolaire. Il y a eu énormément d’argent investi pour un retour dérisoire, à cause de la corruption, du clientélisme et du confessionnalisme », note Maha Shuayb, qui dirige le Center for Lebanese studies, dans un entretien accordé à Middle East Eye.

La situation inquiète dans les écoles du secteur public, le parent pauvre du système scolaire libanais qui scolarise environ un tiers des élèves du pays. Le secteur, abandonné à son triste sort par un État en faillite, survit encore grâce à des aides internationales qui demeurent largement insuffisantes.

À la suite d’une grève du corps enseignant, qui réclame des conditions de travail décentes, la dernière rentrée scolaire avait été reportée au 11 octobre.

Les vacances de Noël, elles, ont été avancées d’une semaine dans l’espoir d’endiguer la recrudescence de cas de coronavirus. Si bien que les élèves n’ont eu, depuis l’été dernier, que quelques semaines de cours.

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 « Le confinement avait déjà eu des conséquences catastrophiques pour certains élèves qui n’ont pas eu la possibilité de suivre les cours en distanciel. Certaines familles n’ont pas accès à l’électricité, internet, encore moins à un ordinateur », explique à MEE Rima Abi Nader, chef de projet au centre socio-éducatif Janah géré par l’Institut européen de coopération et de développement (IECD).

Le centre propose entre autres du soutien scolaire après les cours pour 190 élèves syriens et libanais du secteur public qui n’ont pas les moyens de payer des cours privés.

« Le niveau des élèves est très inquiétant. Le passage automatique des élèves au niveau supérieur, en juin dernier, sans qu’il n’y ait eu de validation des acquis, n’a pas aidé non plus. On a des cas d’élèves qui ont oublié leur apprentissage de la lecture, par exemple », ajoute la responsable.

Depuis l’an passé, un système de ramassage scolaire en bus permet aux élèves de rejoindre le centre de Janah gratuitement. « On sait très bien que sans ce service, de nombreuses familles n’auraient pas les moyens d’envoyer leurs enfants au centre », ajoute Rima Abi Nader.

« Tout le monde s’en fout »

Maya Ibrahimchah dirige l’ONG Beit El Baraka. L’organisation vient en aide aux personnes démunies en s’appuyant sur un large réseau de donateurs issus de la diaspora libanaise.

« Des gens trilingues, éduqués […] nous demandaient de trouver une place dans une école [à leurs enfants], afin qu’ils puissent manger. Aller à l’école pour pouvoir manger ? Comment a-t-on pu en arriver là ? »

- Maya Ibrahimchah, directrice de l’ONG Beit el-Baraka

C’est à l’occasion de ses tournées dans les quartiers ravagés par l’explosion du port de Beyrouth, le 4 août 2020, qu’elle a réalisé l’ampleur des dégâts.

« Nous rendions visite à des familles issues des classes moyennes. Des gens trilingues, éduqués, mais qui n’ont même plus les moyens de subvenir aux besoins de leurs enfants. Ils nous demandaient de leur trouver une place dans une école, afin qu’ils puissent manger. Aller à l’école pour pouvoir manger ? Comment a-t-on pu en arriver là  ? »

Maya Ibrahimchah décide de concentrer les efforts de son ONG sur l’accès à l’éducation.

À la rentrée dernière, elle a lancé Forsa, un programme ambitieux de collecte de fonds – 10 millions de dollars envisagés – afin de permettre de venir en aide à 113 écoles libanaises privées qui menaçaient de ne pas rouvrir à la rentrée.

Objectif : payer les frais de scolarité de 32 000 élèves et financer les salaires de 22 000 professeurs.

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Après l’explosion du port, l’ONG avait pu compter sur une forte mobilisation de la diaspora : ses responsables rapportent que 8 millions de dollars avaient été collectés auprès des Libanais de l’étranger en un temps record. Mais cette fois-ci, c’est la douche froide.

« Le silence est assourdissant, il n’y a aucune mobilisation de nos donateurs. Quand on parle de médicaments ou de nourriture, l’aide afflue. Quand on parle d’éducation, tout le monde s’en fout, comme s’il n’y avait pas d’urgence », constate la directrice, qui s’inquiète de voir une génération d’élèves livrée à elle-même.

L’entreprise libanaise Murex, spécialisée dans l’édition de logiciels financiers, a injecté 2 millions de dollars dans le programme, ce qui a permis d’assurer in extremis la rentrée des 113 écoles. « Mais pour la suite de l’année scolaire, on est dans l’inconnu », s’inquiète Maya Ibrahimchah.

Car au Liban, le flou semble total. Dans une étude publiée l’été dernier, l’UNICEF met en garde contre un autre péril, estimant que 15 % des familles libanaises auraient été contraintes d’interrompre la scolarité de leurs enfants en 2021.