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La politique libanaise se réinvente à travers la diaspora

La diaspora libanaise a un poids croissant dans la vie politique du pays. Elle a quitté le cercle des soutiens lointains pour jouer un rôle actif, établissant des structures politiques en vue des législatives de 2022
Rassemblement de soutien aux manifestations au Liban, le 20 octobre 2019, place du Trocadéro à Paris (AFP)
Par
BEYROUTH, Liban

À Paris, place Victor Hugo, une foule nombreuse se rassemble autour d’un drapeau libanais géant. La communauté libanaise de Paris est venue commémorer les victimes de l’explosion du port de Beyrouth, qui a fait plus de 200 victimes et 7 000 blessés l’année précédente.

Minute de silence, discours poignants et slogans révolutionnaires se succèdent dans une atmosphère marquée par le deuil, la colère et l’indignation.

Alors que le port de Beyrouth et le centre-ville étaient noirs de monde en ce 4 août 2021, Paris, Washington, Londres ou encore Ottawa connaissaient également des manifestations organisées par la diaspora libanaise.

Les slogans des manifestants, tournant autour de la lutte contre l’impunité et l’appel à un nouveau régime politique, démontrent que les Libanais, même en dehors du Liban, continuent de croire en la possibilité d’un avenir meilleur pour leur pays.

Au Liban, l’émigration est vécue comme un exil forcé

Au Liban, l’émigration n’est jamais vécue comme un choix libre, mais comme un exil forcé pour de nombreux jeunes diplômés confrontés à l’absence de stabilité et d’opportunités dans leur pays d’origine. L’émigration a toujours constitué une porte de sortie pour une jeunesse polyglotte et qualifiée, dans un pays marqué par les crises politiques et la précarité.

La diaspora libanaise est estimée à 15,4 millions d’individus par le gouvernement libanais, et entre 3 à 4 millions par les démographes. Une telle variation s’explique par le fait que le gouvernement libanais prend en compte la totalité des Libanais ayant émigré depuis la fin du XIXe siècle, dont une grande partie n’a pas réclamé sa nationalité.

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Le Liban constitue le pays dont la diaspora est la plus importante numériquement, en comparaison à sa population interne : en effet, le pays compte 6,7 millions d’habitants, dont 1,5 million de réfugiés syriens.

Selon une étude de la Commission économique et sociale des Nations unies pour l’Asie occidentale (CESAO), plus de 55 % des Libanais vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté, le salaire minimum ne s’élevant plus qu’à 31 dollars américains en raison d’une chute vertigineuse de la livre.

En conséquence, 77 % des jeunes Libanais ont déclaré qu’ils cherchaient activement à partir du pays ou qu’ils avaient envisagé de le faire. Mais alors que la diaspora libanaise gagne en force et en nombre, la fuite des cerveaux prive le pays de certains de ses esprits les plus brillants.

Cette immigration représente néanmoins une composante essentielle de la stabilité économique et sociale du pays, les transferts financiers de la diaspora formant 36,2 % du PIB du pays en 2020.

Abandon des partis traditionnels

Le mouvement de protestation né le 17 octobre 2020, surnommé « thawra » (révolution), a représenté un tournant dans la mobilisation politique de la diaspora. Des milliers d’expatriés libanais avaient ainsi manifesté dans les capitales de leur pays de résidence en soutien à leurs compatriotes.

« La plupart des jeunes Libanais expatriés ont abandonné les partis traditionnels au cours des dix dernières années, dégoûtés par leur sectarisme et le culte de la personnalité qui y sévit »

- Anthony Khair, militant du groupe Lihaqqi en France

Anthony Khair, militant du groupe Lihaqqi en France, organisation politique issue du mouvement du 17 octobre, déclare que la « thawra » lui a fait espérer pour la première fois de sa vie être au Liban pour participer aux manifestations. C’est ce sentiment qui l’a poussé à rejoindre le parti Lihaqqi.

Pour la plupart des expatriés libanais, il s’agissait de construire les bases d’un nouveau Liban dans lequel ils pourraient se réinstaller, dans lequel leur dignité et leurs droits fondamentaux seraient garantis.

Cet enthousiasme des expatriés pour la participation politique a créé une audience inédite pour les partis révolutionnaires.

« La plupart des jeunes Libanais expatriés ont abandonné les partis traditionnels au cours des dix dernières années, dégoûtés par leur sectarisme et le culte de la personnalité qui y sévit », explique Khair à MEE. Cette aversion a poussé plusieurs partis traditionnels à fermer leurs bureaux dans plusieurs villes françaises, ajoute-t-il.

La diaspora, électorat clef pour les législatives

Les expatriés comptent sur les prochaines élections parlementaires en mai 2022 pour promouvoir un changement politique majeur.

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La manipulation des circonscriptions électorales, la mobilisation sectaire et le clientélisme électoral ont été cités comme facteurs explicatifs de la résilience de l’establishment politique libanais. Or, l’impact de ces facteurs est fortement diminué sur les expatriés.

Ami Issa, responsable au sein du Bloc national, parti d’opposition libanais, prévient cependant que la nouvelle loi électorale stipule que la diaspora ne pourra élire que six députés lors des prochaines élections. Auparavant, les expatriés contribuaient à l’élection de l’ensemble des députés dans leur circonscription d’origine.

Il ajoute que si cette loi est appliquée, elle privera les Libanais expatriés de la possibilité d’influencer l’équilibre politique, le Parlement comptant 134 députés.

Une manifestation de soutien aux protestations libanaises, le 20 octobre 2019, au Trocadéro à Paris (AFP)
Manifestation de soutien aux protestations au Liban, le 20 octobre 2019, au Trocadéro à Paris (AFP)

Dans ce contexte, l’organisation Impact Lebanon, issue originellement de la diaspora vivant au Royaume-Uni, se distingue dans l’effort de mobilisation politique des expatriés libanais. « Nous cherchons à unir la diaspora et créer des ponts entre les Libanais », explique Jonathan Lahdo, membre de son conseil exécutif.

L’initiative Sawti (« ma voix »), lancée par l’association, encourage la diaspora à participer à la vie politique libanaise, tout en apportant une plateforme aux partis alternatifs pour les élections.

« Nous souhaitons que les gens connaissent leurs droits et aient accès à l’information sur le système électoral libanais », présente Jonathan Lahdo.

Il mentionne par exemple que selon la loi libanaise, le réseau diplomatique doit ouvrir un bureau de vote dès lors que plus de 400 ressortissants nationaux vivent dans un territoire donné, ce qui n’a selon lui pas été le cas lors des dernières élections législatives en 2018.

« Cependant, les élections ne sont qu’une étape sur la longue route qui nous mènera vers la transition », tempère-t-il. « Sawti s’inscrit de même dans le long terme, en promouvant la citoyenneté active et en organisant des séminaires et des sessions de formation à destination des Libanais de la diaspora. »

Des revendications communes

Outre les partis politiques alternatifs, plusieurs collectifs et organisations, nés lors du mouvement du 17 octobre, s’efforcent de fédérer la diaspora autour de revendications politiques communes.

Parmi eux, le groupe United Diaspora, réseau d’expatriés libanais né le lendemain du 17 octobre, vise à renverser le système confessionnel en demandant la formation d’un gouvernement transitoire d’indépendants dotés de prérogatives exceptionnelles.

« Nous nous mobiliserons en grand nombre pour empêcher la fraude électorale. Nous demandons l’envoi d’observateurs internationaux, afin de permettre la tenue des élections dans un cadre démocratique, y compris pour la diaspora »

- Marc Tuéni, membre français de United Diaspora

Dans ce cadre, les élections de 2022 constituent pour le collectif une étape clef. Mais selon ses membres, les risques de fraude électorale sont grands, et il n’est pas garanti que la voix de la diaspora soit entendue lors du scrutin.

« Nous nous mobiliserons en grand nombre pour empêcher la fraude électorale », assure Marc Tuéni, membre français de United Diaspora. « Nous demandons l’envoi d’observateurs internationaux, afin de permettre la tenue des élections dans un cadre démocratique, y compris pour la diaspora », insiste-t-il.

United Diaspora travaille en étroite coordination avec les partis de l’opposition libanaise actifs en France, tels que le Bloc national, Citoyens et citoyennes dans un État ou Lihaqqi. Le collectif a été à l’origine de plusieurs manifestations menées à l’étranger, mais également de webinars et actions de plaidoyers.

« Cependant, nous ne coopérons pas avec l’ambassade du Liban en France, qui représente pour nous le système corrompu et confessionnel », tient à souligner Marc Tuéni.

Sibylle Rizk, directrice des politiques publiques à Kulluna Irada, groupe de pression financé en grande partie par des Libanais de la diaspora, indique qu’il faut veiller à ce que les élections aient lieu à temps et que le vote des expatriés soit possible, « car l’autorité existante ne le permettra peut-être pas », dit-elle en référence à la nouvelle loi électorale, mais aussi à d’autres menaces : en effet, le gouvernement libanais pourrait potentiellement invoquer des problèmes sécuritaires ou logistiques pour ne pas organiser les élections à l’étranger.

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Sibylle Rizk insiste sur la nécessité d’une mobilisation politique au sein de la diaspora, au vu du faible taux de participation de 2018. En effet, seuls 70 000 expatriés libanais s’étaient inscrits sur les listes électorales, soit 5 % du nombre total de Libanais vivant à l’étranger.

« Les Libanais de la diaspora ont la possibilité d’avoir du recul sur la situation et de s’engager », estime-t-elle.

« Il faut accompagner la mobilisation politique de la diaspora, les efforts humanitaires existants devant être canalisés vers des positions politiques afin de s’attaquer aux racines de la catastrophe économique et sociale », ajoute-t-elle, en référence à la sévère crise économique qui a donné lieu à des manifestations de solidarité de la part des Libanais de la diaspora.

Malgré les éventuelles tentatives de l’État de faire obstacle à leur vote, il ne fait aucun doute que l’autre moitié du Liban parviendra à faire entendre sa voix non seulement lors des élections, mais aussi dans le débat politique libanais.