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La fascinante histoire des prothésistes itinérants doms du Liban et de Syrie

Depuis plusieurs décennies, les hommes de la communauté dom, des « gitans » du Liban et de Syrie, travaillent comme prothésistes dentaires informels. Un métier secret qui les a conduits jusqu’en Europe, et parfois en prison
Les prothésistes itinérants se sont spécialisés dans la fabrication de dentiers, mais aussi dans l’installation de bridges et de dents en or ou en argent (photo fournie)
Les prothésistes itinérants se sont spécialisés dans la fabrication de dentiers, mais aussi dans l’installation de bridges et de dents en or ou en argent (MEE/Thomas Abgrall)
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TRIPOLI, Liban

Le patron saisit une grande cafetière en cuivre sur le comptoir et verse une rasade de liquide noir brûlant à la cardamome dans les gobelets en plastique de ses habitués.

Ils bavardent en triturant leurs chapelets, assis sur des chaises face à la rue, dans le quartier populaire d’Abi Samra, sur les hauteurs de Tripoli, dans le nord du Liban.

Oussama avale d’un trait une dernière gorgée dans une tasse traditionnelle colorée qui trouve toujours une place dans sa grande mallette. Puis il en sort un moule bleu pour les empreintes de dents. Il mélange ensuite une poudre jaune, de l’alginate, avec de l’eau.

Rapidement se forme une pâte visqueuse, qu’il étale dans le moule. Il se désinfecte les mains et plonge la mixture dans la bouche de son client, un ancien employé de la Middle East Airlines, la compagnie nationale libanaise. La soixantaine passée, chemise à carreaux et gilet bleu marine, le veuf à l’élégance surannée se fait poser un dentier.

« Certaines de mes dents tenaient encore debout, mais ça me coûtait trop cher de les soigner, alors j’ai préféré les faire arracher et installer un dentier. C’est plus esthétique et pratique », raconte-t-il, observant d’un regard légèrement anxieux les gestes d’Oussama.

Ces prothésistes sont issus de la communauté des Doms, des « gitans » du Moyen-Orient, souvent désignés par le terme péjoratif de nawar dans les pays arabes (photo fournie)
Ces prothésistes sont issus de la communauté des Doms, des « gitans » du Moyen-Orient, souvent désignés par le terme péjoratif de nawar dans les pays arabes (MEE/Thomas Abgrall)

À la fin de l’opération, il lui glisse un billet de 50 dollars. Il lui versera la seconde moitié de la somme à la livraison du dentier.

Dans le troquet, les clients ne sont pas surpris par la scène. Ils connaissent bien Oussama. L’un d’entre eux, un ancien militant du groupe islamiste Jundullah – des salafistes accusés d’attaques contre les forces de l’ordre en 2019 –, s’est déjà fait fabriquer un dentier dans le café, après un séjour musclé en prison. Quelques semaines plus tôt, un journaliste syrien s’était offert un nouveau sourire aux dents blanches.

Un phénomène apparu avant la crise

Avec la crise économique qui terrasse le Liban depuis deux ans, ce type de service « à la demande », bien qu’illégal, est de plus en plus recherché.

Les 50 % de Libanais qui possèdent une assurance santé avancent les frais dentaires en dollars et sont remboursés en livres libanaises. Autrement dit, quasiment rien, depuis que la monnaie a perdu 90 % de sa valeur.

Pour ceux qui n’ont pas d’assurance, l’État devenu défaillant n’assure aucune couverture santé.

La communauté, au mode de vie semi-nomade ou sédentaire, est dispersée dans plusieurs pays, essentiellement en Syrie, au Liban, en Turquie et en Jordanie

Pourtant, les prothésistes itinérants ne sont pas apparus avec l’effondrement financier, mais il y a plusieurs décennies : un phénomène particulièrement visible depuis l’émergence d’une économie néolibérale où les services de santé ont été progressivement privatisés, comme l’explique le chercheur italien Giovanni Bochi, dans ses travaux sur les prothésistes du nord du Liban.

Ces derniers ont une particularité : ils sont issus de la communauté des Doms, des « gitans » du Moyen-Orient, souvent désignés par le terme péjoratif de nawar dans les pays arabes. La communauté, au mode de vie semi-nomade ou sédentaire, est dispersée dans plusieurs pays, essentiellement en Syrie, au Liban, en Turquie et en Jordanie. Les Doms prothésistes sont souvent désignés par le mot qurbat, terme dont personne ne connaît au juste la signification mais tout aussi dégradant.

Ces hommes se sont spécialisés dans la fabrication de dentiers, mais aussi dans l’installation de bridges et de dents en or ou en argent.

« Les dentiers sont très demandés dès l’âge de 40 ans au Liban, car l’hygiène dentaire est très mauvaise. La majorité des personnes ne se lavent pas les dents, fument beaucoup, mangent très sucré », raconte Oussama à Middle East Eye.

Il travaille surtout grâce au bouche-à-oreille, et ne quitte jamais sa mallette des yeux. Dedans, on trouve pêle-mêle un moteur électrique qui fonctionne avec des batteries de voiture – sur lequel il branche sa roulette dentaire –, du désinfectant, du papier de verre, une lampe dentaire et des rangées de dents artificielles en acrylique importées de Turquie et d’Inde.

Confectionner un dentier peut lui prendre plusieurs jours. Il travaille dans sa tente recouverte de papier carton dans un camp où il vit avec sa femme et ses enfants au nord de Tripoli. Avec du plâtre, de la cire dentaire, un fer à souder et une fraiseuse, l’affaire est jouée.

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« J’ai appris le métier de mon père, en le regardant faire, et en l’accompagnant chez ses clients. Chez les Doms, nous sommes prothésistes de génération en génération, on échange beaucoup entre nous pour se perfectionner », affirme Oussama.

L’expertise des Doms est demandée, car leurs tarifs sont deux à trois fois moins élevés que ceux des dentistes. Oussama vend ses dentiers 100 dollars, contre 200 à 250 dollars dans un cabinet. Ils peuvent aussi intervenir très rapidement, dans la journée sur un coup de téléphone.

« Le recours à ces prothésistes informels s’explique par des questions de prix, mais aussi un manque de connaissance des plus pauvres, qui ignorent souvent qu’ils peuvent avoir accès à faible coût à ces services dans des dispensaires couverts par le ministère de la Santé », pointe Fatima Jamal, une dentiste de 28 ans qui travaille à Denniyeh et Tripoli, dans le nord du pays.

« Un manque d’hygiène peut conduire à des infections graves, comme l’hépatite B ou le VIH, la bouche étant une zone particulièrement sensible. »

Des dents en or aux couronnes

Pour les Doms, une communauté qui vit dans l’extrême pauvreté, le métier de prothésiste permet de s’en sortir.

Dans le camp où vivent des dizaines de familles, Oussama est l’un des rares à posséder une voiture, qu’il gare sous un auvent dans une place de parking installée près de sa tente.

Les autres occupations de la communauté sont beaucoup plus précaires. À Tripoli, les hommes travaillent pour 3 dollars par jour au souk al-Balé, où ils nettoient des chaussures de seconde main destinées à être revendues, sont cireurs de chaussures (boiya) ou travaillent dans l’agriculture ; à Beyrouth, certains sont palefreniers. Les femmes revendent des vêtements achetés en gros dans les villages ou mendient avec leurs enfants.

Le métier de prothésiste s’est développé au XXe siècle et trouve son origine dans la tradition des dents en or.

« Les Doms sont des nomades commerciaux, comme les bédouins, qui depuis longtemps ont proposé leurs services en se déplaçant dans les villages. Ils travaillaient traditionnellement dans la bijouterie et la ferronnerie, et ont commencé à décorer les dents de feuilles d’or », explique Yahya al-Abdullah, chercheur syrien à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), qui travaille sur la communauté.

« Ensuite, ils ont remplacé des dents, à une période où il n’existait aucun cabinet dentaire au Proche-Orient. Le premier groupe ayant pratiqué le métier semble avoir été formé ou l’a étudié à l’université. »

« Encore récemment, les Doms, en particulier les femmes, proposaient aussi d’autres services en Syrie, perçant les oreilles ou réalisant des tatouages avec du café et des aiguilles », ajoute-t-il.

Kamal Kelzi, étudiant syrien en dentisterie en Suède, raconte que par le passé, les femmes assistaient leurs maris dans leurs travaux dentaires. « Ma grand-mère accompagnait toujours mon grand-père, et portait une plus petite mallette que la sienne, mais depuis, la tradition s’est perdue, et seuls les hommes exercent ce métier. »

« Al-Ghurba », migration ou aliénation ?

Plus surprenant, à partir des années 1970, les prothésistes originaires du Liban et de la Syrie commencent à offrir leurs services à l’étranger.

Ils travaillent au Maghreb et dans les pays africains, principalement en Afrique de l’Ouest (Mauritanie, Sénégal, Nigéria), avant de tenter leur chance en Europe, voire plus rarement en Asie et en Amérique du Sud.

Ils ne se limitent plus aux déplacements transfrontaliers entre le Liban et la Syrie, qui constituent pour eux un même espace géographique, mais se rendent dans ce qu’ils appellent al-Ghurba, qui signifie en arabe « migration », mais aussi « aliénation ».

Hassan, la quarantaine, désormais installé dans un pays du nord de l’Europe, raconte sa trajectoire : « J’ai commencé par regarder mon père travailler, et je suis allé me former dans un laboratoire pendant un mois avec d’autres jeunes. J’ai un peu travaillé à Alep, et des proches m’ont proposé de les rejoindre en Égypte, car il y avait plus de travail, puis au Maroc ».

« Nous avons toujours aimé venir en France, mais personnellement, j’ai préféré le Yémen. Nous les Doms, nous faisons surtout ce métier parce qu’on aime voyager et être libres, travailler pour nous-mêmes, sans contraintes »

- Tawfiq, un ancien prothésiste de 65 ans

Il travaille à la demande, mais le modèle change quand il se rend dans un pays africain, où les cabinets dentaires existent à peine dans les zones rurales. « Là-bas, c’était différent, les Doms ont installé de petites cliniques, nous avions un traducteur, et les patients prenaient rendez-vous. »

Au début des années 2000, il décide de tenter l’aventure européenne, dans un pays où de la famille réside. Le défi est d’obtenir un visa touristique Schengen. Il faut fournir toutes sortes de documents et la preuve d’un compte bancaire bien alimenté.

« La famille élargie cotisait pour approvisionner le compte, et le coût du billet et du visa revenait entre 2 000 et 3 000 dollars, mais économiquement, cela restait très profitable, car en un mois en Europe, on gagnait le salaire d’un an en Syrie », poursuit Hassan.

D’autant plus que la totalité du travail n’est pas effectuée en Europe, mais parfois délocalisée en Syrie, pour les travaux les plus complexes, comme les couronnes en céramique, en zirconium et les dents en vitallium.

Aujourd’hui, Hassan, venu se réfugier en Europe avec sa famille après le déclenchement de la guerre en Syrie, a arrêté le métier de prothésiste, pour ne plus rester dans l’illégalité, mais envisage de reprendre des études en dentisterie.

La France semble avoir été la première destination des Doms. Dans le camp où vit Oussama, Tawfiq, un ancien prothésiste de 65 ans, se souvient d’avoir découvert l’Hexagone en 1977, à 15 ans, avec son père, en pleine guerre du Liban.

« Au début, mon père travaillait surtout au Maghreb et il existait des liaisons maritimes régulières entre l’Algérie et Marseille. C’est comme ça qu’on a commencé à aller en France. C’était très facile d’obtenir un visa touristique, rien à voir avec aujourd’hui », raconte-t-il autour d’une tasse de thé gorgée de sucre.

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« On travaillait quelques mois en Europe avec des clients réguliers, et on repartait en Syrie », poursuit-il. Sa clientèle se compose surtout d’immigrés maghrébins, de sans-papiers, de Roms pour les dents en or, mais pas seulement, car dans les années 1980, la couverture des mutuelles reste faible pour les soins dentaires.

En France, les prothésistes distribuent leurs cartes de visite avec un simple numéro de téléphone dans les mosquées, les bars populaires, sur les marchés. Ils façonnent ensuite leurs prothèses dans des hôtels bas de gamme. Les fraiseuses fonctionnent à plein régime et les voisins sont conciliants avec le bruit.

Les Doms circulent dans plusieurs pays européens : la Belgique, l’Italie, l’Allemagne, l’Espagne ou encore l’Angleterre. « Nous avons toujours aimé venir en France, mais personnellement, j’ai préféré le Yémen. Nous les Doms, nous faisons surtout ce métier parce qu’on aime voyager et être libres, travailler pour nous-mêmes, sans contraintes », assure Tawfiq.

Les femmes accompagnent parfois leurs maris et mendient à certaines périodes, comme le Ramadan. « Beaucoup d’hommes doms se disent prothésistes, mais en réalité, ce métier est surtout pratiqué par des familles d’un niveau social élevé. Cependant, l’appât du gain a poussé de plus en plus de personnes à s’improviser prothésistes sans avoir les connaissances nécessaires », estime Yahya al-Abdullah.

Un mystérieux réseau de « dentistes syriens à la valise »

En avril 2002, la mécanique déraille. Un patient à la mâchoire infectée après la pose d’un bridge dépose plainte à Sceaux, dans les Hauts-de-Seine.

Après plus d’un an d’enquête, la police française démantèle un mystérieux réseau de 28 « dentistes syriens à la valise », qui ont installé leur matériel dans plusieurs chambres d’un hôtel des Batignolles, dans le 17e arrondissement de Paris.

Ils viennent principalement des villes syriennes de Homs et Saraqeb. La moitié d’entre eux est entrée sans visa dans l’Hexagone, et a des milliers de clients dans le nord de Paris et les Hauts-de-Seine. Un an plus tard, la plupart sont condamnés à deux ans de prison, pour certains avec du sursis. Une minorité choisit de rester en France et la plupart repartent au Proche-Orient. 

« Cette pratique informelle va être amenée à disparaître assez rapidement en Europe. Les jeunes générations qui vont maintenant à l’école ont envie de faire autre chose »

- Yahya al-Abdullah, chercheur syrien

Mais la révolution syrienne en 2011 qui se transforme en guerre change tout. Elle pousse dès 2013 les prothésistes à protéger leurs familles en Europe – dans les pays qu’ils connaissent et apprécient le plus : la France et la Belgique.

Ce n’est pas un hasard s’ils ne prennent pas le chemin de la Turquie et des Balkans emprunté par la plupart des réfugiés syriens mais celui du Maghreb, par lequel certains prothésistes sont entrés en Europe à partir des années 1990.

Selon les informations recueillies par Middle East Eye, c’est par cette route migratoire qu’environ 15 000 à 20 000 Doms ont pénétré sur le Vieux Continent ces dix dernières années. Les familles ont choisi différents itinéraires pour rejoindre le Maroc, et de là se sont faufilées à Melilla, une enclave espagnole dans le royaume chérifien, en se faisant passer pour des travailleurs journaliers marocains.

Détenues dans des CETI (Centre de séjour temporaire pour les immigrants), les familles ont ensuite été transférées sur le continent européen par l’État espagnol. Quand elles arrivent sur le sol français, les familles vont d’abord loger dans des hôtels très bon marché place de Clichy. Ceux dans lesquels les prothésistes avaient leurs habitudes.

Aujourd’hui, quelques hommes pratiquent encore discrètement le métier dans l’Hexagone, et réalisent notamment des appareils dentaires.

« Cette pratique informelle va être amenée à disparaître assez rapidement en Europe. Les jeunes générations qui vont maintenant à l’école ont envie de faire autre chose », soutient Yahya al-Abdullah. Dans les pays arabes, en revanche, le métier semble encore avoir de beaux jours devant lui.

* Les prénoms des prothésistes ont été changés pour préserver leur anonymat.