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« Il se réveille en pleurs » : des familles palestiniennes traumatisées par une attaque de colons contre leur village

Près d’une centaine de colons ont attaqué le village d’al-Mufaqara, au sud d’Hébron, le 29 septembre, traumatisant les enfants et leurs mères
Mahmoud Hamamdah, à l’extérieur du village d’al-Mufaqara quelques jours après une attaque brutale de colons israéliens, le 3 octobre 2021 (MEE/Shatha Hammad) 
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AL-MUFAQARA, Palestine occupée

Mohammed s’accroche à sa mère, Bara’a Hamamdah, en permanence. Il n’a que 4 ans. On ne peut que remarquer qu’il a peur de tout étranger qui s’approche de lui et de sa maison.

Il a changé, n’arrive plus à dormir ni à jouer avec ses amis. Il se contente maintenant de se cacher dans les bras de sa mère.

« Je me suis sentie tellement impuissante. Mes enfants n’étaient même plus en sécurité dans mes bras. Même notre maison n’est plus sûre désormais »

- Bara’a Hamamdah, victime de colons

Tout a changé pour le petit Mohammad Bakr al-Hamamdah le 29 septembre, quand son village, al-Mufaqara, situé à Masafer Yatta, au sud de Hébron, a été violemment attaqué par des dizaines de colons.

Les colons ont attaqué les gens à coups de pierres à l’extérieur de leurs maisons. Les femmes et les enfants ont été terrorisés par l’attaque, beaucoup ont été blessés.

Mohammed était l’un d’entre eux : sa tête a été heurtée par une pierre, ce qui a nécessité quatre jours d’hospitalisation. 

« Lorsque les colons ont attaqué, je travaillais dehors près de la maison », raconte Bara’a Hamamdah à Middle East Eye. « Je me suis précipitée à l’intérieur auprès des enfants pour trouver un endroit sûr pour se cacher. J’ai porté ma fille d’un an et je suis allée dans la chambre de Mohammed. Là, je l’ai découvert en train de crier et pleurer, la tête en sang. »

Bara’a a tenté d’arrêter le saignement pendant plus d’une demi-heure ; à chaque fois qu’elle essayait de quitter la maison, elle se retrouvait encerclée par des dizaines de colons.

« Je n’ai pas pu emmener Mohamed à l’hôpital. Lorsque l’un de mes proches est arrivé, il l’a porté et a demandé à l’armée israélienne de les emmener à l’hôpital, tout cela pendant que les colons continuaient à essayer de les agresser. L’armée a refusé et l’a contraint à marcher sur une longue distance pour rejoindre l’ambulance », poursuit la jeune femme de 22 ans. 

« J’ai désormais constamment peur »

Bara’a était hors d’elle, rongée par l’anxiété et la peur bien qu’elle fût chez elle. Elle n’était plus en mesure de protéger ses trois enfants. « Je me suis sentie tellement impuissante. Mes enfants n’étaient même plus en sécurité dans mes bras. Même notre maison n’est plus sûre désormais. 

« Nous avons perdu l’endroit le plus important qui nous gardait en sécurité. Ce sentiment ne nous a pas quittés depuis l’attaque. J’ai désormais constamment peur pour ma famille et mes enfants. »

Mohammed souffrait d’une fracture du crâne et d’une hémorragie cérébrale et a été placé en soins intensifs au Soroka Medical Center à Beersheba, en Israël, pendant quatre jours. Pendant ce temps, Bara’a n’a pas pu accompagner son enfant, les autorités israéliennes ayant refusé de la laisser entrer sur le territoire. Le seul compagnon de Mohammed était son oncle, Suhaib.

Bara’a s’inquiète continuellement à propos de la santé mentale de son fils. « Mohammed avait une forte personnalité et était très sociable », confie-t-elle à MEE. « Il aimait jouer… mais maintenant, il a peur tout le temps. Il ne dort plus la nuit et lorsqu’il arrive à s’assoupir quelques heures, il se réveille en pleurs à cause des cauchemars impliquant les colons. »

Bara’a ne parvient pas à dormir non plus. Les cauchemars peuplent également ces nuits : « Je continue de rêver que les colons kidnappent mes enfants alors que je tente de les pourchasser. »

Rasmiyya Hammadah montre les fenêtres cassées de sa maison après une attaque de colons israéliens, le 3 octobre 2021 (MEE/Shatha Hammad)
Rasmiyya Hammadah montre les fenêtres cassées de sa maison après une attaque de colons israéliens, le 3 octobre 2021 (MEE/Shatha Hammad)

Dorénavant, les habitants d’al-Mufaqara ne sortent plus de chez eux. La nuit, ils montent la garde à tour de rôle, déterminés à protéger leur village, où règne une appréhension muette. Depuis le caillassage de la semaine dernière, les fenêtres brisées et les voitures vandalisées par les colons sont restées en l’état. 

Rasmiyya Hamamdah, 52 ans, ne cesse de faire des rondes autour de sa maison, chaque passage devant une des fenêtres brisées lui rappelant ce qu’a traversé sa famille.

« Ils ont cassés les fenêtres, les panneaux solaires et nos voitures. Ils nous ont ruinés »

- Rasmiyya Hamamdah, victime de colons

« Ce jour-là, nous venions de finir de déjeuner et nous allions prendre le thé lorsque nous avons vu la première vague de colons se ruer vers notre maison et nous jeter des pierres », relate-t-elle à MEE. « Ils ont cassés les fenêtres, les panneaux solaires et nos voitures. Ils nous ont ruinés. » 

Rasmiyya raconte à MEE que les habitants d’al-Mufaqara sont sortis de chez eux pour tenter de repousser les colons mais que l’armée israélienne est intervenue, jetant des grenades lacrymogènes et assourdissantes dans leur direction pour protéger les colons.

« Nos enfants et nous avons été asphyxiés… et beaucoup de jeunes hommes ont été blessés par des balles recouvertes de caoutchouc et des éclats de grenades. »

Elle montre à MEE l’un des murs de sa maison, désignant le trou laissé par une balle toujours logée dans le mur. Son mari, Nu’man Hamamdah, âgé de 57 ans, a également été blessé par des balles recouvertes de caoutchouc au pied et par un éclat de grenade assourdissante à la main. 

Mahmoud Hamamdah tient les grenades lacrymogènes lancées contre son village par des colons israéliens, à al-Mufaqara, le 3 octobre 2021 (MEE/Shatha Hammad) 
Mahmoud Hamamdah tient les grenades lacrymogènes lancées contre son village par des colons israéliens, à al-Mufaqara, le 3 octobre 2021 (MEE/Shatha Hammad) 

Rasmiyya s’immobilise et regarde les vêtements de sa petite fille Nagham, âgée de 3 mois, pendus à l’extérieur de leur maison. « Nous avons presque perdu Nagham, elle dormait dans son berceau lorsque du verre brisé et des pierres sont tombés sur elle. C’est un miracle qu’elle ait survécu. »

Rasmiyya confie également à MEE que sa petite fille n’a pas su dormir plus de quelques heures d’affilée depuis l’attaque car elle souffre souvent de crises de larmes et ne laisse personne l’approcher. Il en va de même pour les autres enfants du village. 

Menaces de démolition et d’expulsion

Mahmoud Hamamdah, 57 ans, est résolument ancré à al-Mufaqara.

« Je suis né ici à al-Mufaqara avant l’occupation [en 1967]. J’ai été élevé ici, j’ai étudié ici… toute ma vie est ici en ce lieu, sur cette terre héritée de mon père et de mon grand-père. »

« Cette dernière attaque des colons a également été la plus vicieuse parce qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une politique de longue date des Israéliens visant à nous chasser de nos terres »

- Mahmoud Hamamdah, représentant du village

Mahmoud représente al-Mufaqara et ses douze familles du clan Hamamdah. Il explique à MEE que les Israéliens ont des projets pour al-Mufaqara et veulent expulser ses habitants et confisquer leurs terres pour s’étendre sur l’ensemble de Masafer Yatta et ses 80 000 dounams (8 000 hectares).

« Cette dernière attaque des colons a également été la plus vicieuse parce qu’elle s’inscrit dans le cadre d’une politique de longue date des Israéliens visant à nous chasser de nos terres. »

Al-Mufaqara est entouré par l’avant-poste (colonie illégale selon le droit israélien) d’Avigal à l’ouest et la colonie de Khafat Ma’on au nord-est et est soumis aux attaques quotidiennes des colons.

« Al-Mufaqara se situe à un endroit stratégique connectant les deux colonies, c’est pourquoi ils tentent sans relâche d’exproprier les habitants du village afin de relier les colonies et assurer leur expansion, même si cela se fait aux dépens de nos maisons et de nos terres », explique Hamamdah.

Le bétail constitue la principale source de revenus des habitants d’al-Mufaqara, mais les colonies les empêchent d’accéder à leurs propres pâturages. En outre, les animaux sont souvent visés par les colons, qui volent ou tuent les bêtes. Au cours de la plus récente attaque, les colons ont massacré des chèvres au couteau.

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En 1999, al-Mufaqara et trois autres villages de Masafer Yatta ont fait l’objet d’un nettoyage ethnique. Les habitants ont été transportés dans des véhicules militaires de l’armée israélienne et exilés pendant un certain temps, avant de pouvoir rentrer grâce à une injonction temporaire de la Cour suprême israélienne, empêchant l’État d’expulser les habitants jusqu’à un jugement définitif.

Cette injonction a été abrogée en 2012, faisant resurgir le risque d’expulsion.

« Ce que nous traversons aujourd’hui nous rappelle notre expulsion en 1999 », indique Mahmoud Hamamdah. « Mais ce qui est différent cette fois, c’est que les colons et l’armée coordonnent leurs plans pour nous expulser. »

Il estime à environ quatre-vingts le nombre de colons qui ont attaqué le village, lequel ne compte en revanche que treize jeunes hommes. « Tous ont été blessés par les balles en caoutchouc et les grenades assourdissantes. » 

Hamamdah, père de onze enfants et grand-père d’une trentaine de petits-enfants, se trouvait avec vingt-deux d’entre eux lorsqu’ils ont été encerclés dans leur maison par les colons, terrorisés et blessés par les jets de pierres.

« Nous ne partirons jamais »

Malgré les attaques incessantes des colons contre le village, ses habitants se refusent à fuir. Ils s’arment de stoïcisme et d’un moral inébranlable pour défendre al-Mufaqara.

Les autorités israéliennes les empêchent de construire la moindre infrastructure, y compris des réseaux d’eau et d’électricité, tandis que leurs maisons sont menacées de démolition.

« L’Autorité palestinienne nous a abandonnés avec la signature des accords d’Oslo, lorsqu’elle a renoncé à la responsabilité des 80 000 dounams qui composent Masafer Yatta »

- Mahmoud Hamamdah

« Malgré toutes les difficultés que nous endurons à cause de l’occupation et des colons, nous avons toujours des avocats et des médecins, des intellectuels religieux et des experts en développement humain… Ce village se révolte contre sa situation chaque jour et engendre des fils et des filles qui s’instruisent pour bâtir leur patrie », assure Hamamdah.  

Sur d’autres fronts, al-Mufaqara est négligé et marginalisé par l’Autorité palestinienne (AP). « L’AP ne sait rien d’al-Mufaqara et de sa souffrance », estime Hamamdah.

« Elle ne sait même pas placer al-Mufaqara sur une carte. L’AP nous a abandonnés avec la signature des accords d’Oslo [1993-95], lorsqu’elle a renoncé à la responsabilité des 80 000 dounams qui composent Masafer Yatta. »

« Malgré les difficultés quotidiennes à Masafer Yatta, nous n’avons jamais vu un seul responsable palestinien exprimer la moindre inquiétude pour notre situation… Nous ne voulons pas leur soutien financier, nous voulons simplement un geste symbolique de solidarité avec nous en tant que Palestiniens et en tant que membres du peuple palestinien. »

« Si nous laissons ce village, nous cèderons à la défaite. Mais nous n’abandonnerons jamais. »

« La plus récente attaque des colons n’a fait que renforcer notre résolution et notre détermination. Notre terre est précieuse et nous donnerions nos vies pour elle. Nous ne partirons jamais. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.