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Masafer Yatta : l’ancien village palestinien luttant pour sa survie face aux projets israéliens

Dans les hameaux de Cisjordanie occupée, une communauté de 2 500 Palestiniens est sur le point d’être expulsée, après plusieurs décennies de combat, afin de faire place à une zone d’entraînement de l’armée israélienne
Ali Jabarin dans le village de Janba à Masafer Yatta, communauté de 2 500 Palestiniens menacée d’expulsion imminente par l’armée israélienne, le 19 juin 2022 (MEE/Shatha Hammad)
Ali Jabarin dans le village de Janba à Masafer Yatta, communauté de 2 500 Palestiniens menacée d’expulsion imminente par l’armée israélienne, le 19 juin 2022 (MEE/Shatha Hammad)
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JANBA, Palestine occupée

Ali Jabarin (60 ans) observe avec une extrême prudence la périphérie du village de Janba qui fait partie des hameaux de Masafer Yatta en Cisjordanie occupée par Israël, où il vit.

Son anxiété est évidente ; un grand malaise s’est abattu sur tous les habitants du village, qui s’attendent à un raid brutal de l’armée israélienne à tout moment pour les expulser de force de leurs maisons et les déplacer pour toujours.

Janba n’est pas le seul village à éprouver cette peur. 

Après vingt ans de bataille juridique, la Cour suprême israélienne a rendu le 4 mai une décision autorisant l’armée à déplacer des centaines de Palestiniens de Masafer Yatta et à la classer comme zone d’entraînement militaire dans laquelle les Palestiniens n’ont pas le droit de vivre.

Cette décision vient en réponse à deux recours soumis par 155 Palestiniens de Masafer Yatta, dont l’un par l’intermédiaire de l’Association pour les droits civils en Israël (ACRI). 

VIDÉO : Masafer Yatta, une communauté palestinienne qui lutte pour sa survie
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Masafer Yatta, située dans le sud des collines de Hébron, s’étend sur une superficie de 30 000 dounams et compte une population de 2 500 habitants répartis sur douze villages ou hameaux. Il s’agit de Janba, Mafqara, Khallet al-Dabe’, Maghayer al-Ubaid, Asafat al-Fawqa, Asafat al-Tahta, Majaz, Tabban, Tuba, Fakheet, Halawa et Markaz. 

Les Palestiniens qui y vivent dépendent principalement de l’élevage et de l’agriculture pour leur subsistance. 

Depuis les années 1980, Israël considère les terres de Masafer Yatta comme des zones militaires fermées à des fins d’entraînement, connues sous le nom de « zone de tir 918 ».

Les autorités israéliennes ont déplacé les Palestiniens de Masafer Yatta par la force en 1999, mais les résidents ont pu obtenir une injonction provisoire qui leur a permis de rentrer chez eux, selon une étude du Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA).

Plusieurs décennies de combat 

Janba est le plus ancien de ces villages. Ses habitants estiment qu’il a été construit il y a environ 5 000 ans et disent y avoir trouvé des puits et des ruines de l’époque romaine. 

C’est aussi l’un des villages à la plus forte population ; il abrite 300 Palestiniens issus d’une trentaine de familles.

Le village de Janba a pris de l’importance en raison de son emplacement sur une route de transport historique qui a été construite pendant la période ottomane, reliant l’Égypte au Levant et utilisée par les caravanes commerciales. C’était aussi l’un des principaux itinéraires pour les pèlerins. Des puits d’eau ont été creusés le long de la route, dont un certain nombre existent encore aujourd’hui.

Se rendre à Janba, qui est adjacent au désert du Naqab (Néguev) près de la Ligne verte de 1949 séparant Israël de la Cisjordanie, n’est pas facile. L’équipe de Middle East Eye a parcouru une route très difficile et non pavée s’étendant sur environ 6 kilomètres. Au milieu de la route, l’armée israélienne a arrêté le véhicule pour un contrôle d’identité et un interrogatoire sur le terrain avant d’accorder la permission de poursuivre. Même chose sur le chemin du retour.  

carte

L’armée israélienne a commencé à déployer des check-points militaires à proximité des villages palestiniens de la région en prévision d’un entraînement militaire à Masafer Yatta, ouvrant peut-être la voie à un déplacement imminent des résidents palestiniens. 

Ali est l’un des descendants de la famille Jabarin, qui vit dans le village depuis 1901, comme le prouvent les papiers et documents fonciers ottomans leur appartenant. 

Cependant, depuis les années 1960, la vie calme, stable et sûre dans le village s’est muée en un état de peur permanent.

« Nous sommes nés sur cette terre, nous ne pouvons pas la quitter et nous ne pouvons pas nous en éloigner »

Ali Jabarin, habitant de Masafer Yatta 

Le premier raid de l’armée sur le village a eu lieu en 1966, raconte Ali Jabarin à MEE, lorsque les soldats ont expulsé de force tous les habitants et démoli une quarantaine de maisons, n’en laissant que quatre debout. Les habitants sont revenus peu de temps après, et les batailles quotidiennes dans la longue lutte pour rester sur la terre n’ont pas cessé depuis.

« Les démolitions se sont reproduites entre 1984 et 1985, et pas un an ne passe sans que des maisons soient démolies ou que nous recevions des avis de démolition », confie-t-il à MEE

« Nous sommes nés sur cette terre, nous ne pouvons pas la quitter et nous ne pouvons pas nous en éloigner. » 

La récente décision de la Cour suprême israélienne, qui inclut le village de Janba et tous les autres villages de Masafer Yatta, est une extension d’une politique israélienne visant à étendre son contrôle sur toute la région, car c’est la porte d’entrée du désert du Naqab, affirment les résidents. 

« Nous ne quitterons jamais cette terre, à moins qu’ils décident de nous tuer tous, c’est la seule façon », assure Jabarin. 

Les habitations de Janba sont pour la plupart des maisons de fortune : l’armée israélienne interdit à leurs propriétaires de les développer et de les améliorer ou même de les agrandir, comme c’est le cas pour le reste des habitations dans la plupart des villages et hameaux de Masafer Yatta. La plupart d’entre elles sont des maisons en tôle ou des pièces en béton. Plusieurs familles vivent également dans des grottes.

« Mieux que New York »

Près de l’entrée de Janba se trouve l’un des anciens puits romains, qui a été renforcé et agrandi par les résidents pour collecter l’eau en hiver. 

Khaled Khalil Jabarin et Naim Hussein Jaber, tous deux âgés de 61 ans, se rappellent leurs souvenirs d’enfance à Janba, et comment ils jouaient aux jeux simples qu’ils avaient inventés.

« Nous trouvons Janba mieux que New York et la vie y est plus belle que de vivre dans la meilleure ville du monde »

Khaled Khalil Jabarin, habitant de Masafer Yatta

« Nous avons hérité notre présence sur cette terre de nos pères et grands-pères… Malgré la difficulté de la vie ici, nous trouvons Janba mieux que New York et la vie y est plus belle que de vivre dans la meilleure ville du monde », déclare Khaled, père de dix enfants et vingt-cinq fois grand-père, à MEE

« Je quitte rarement Janba, mais quand je pars, j’ai l’impression de ne plus pouvoir respirer… Je respire juste ici, et je me sens vivant », ajoute-t-il. 

Khaled relate l’histoire que son père et son grand-père lui ont racontée sur la centralité et l’importance de Janba en tant que l’un des villages les plus importants et les plus développés de Masafer Yatta, car il était situé sur l’itinéraire du hadj.

Avant les années 1940, le village comportait quatre magasins qui, selon lui, étaient une indication de son statut économique actif à l’époque. 

« Janba était un lieu touristique pour les Palestiniens à Masafer Yatta et dans certaines zones du Naqab, notamment l’été, en raison de son beau temps et de ses températures plus basses », raconte Khaled. 

Khaled Khalil Jabarin (à gauche) et Naim Hussein Jaber (à droite) assis près de l’entrée du village de Janba, le 19 juin 2022 (MEE/Shatha Hammad)
Khaled Khalil Jabarin (à gauche) et Naim Hussein Jaber (à droite) assis près de l’entrée du village de Janba, le 19 juin 2022 (MEE/Shatha Hammad)

Les habitants de Janba s’accrochent à leur village malgré leur vie difficile ; il n’y a pas d’infrastructure dans le village, qui manque en particulier de lignes électriques. Récemment, les familles ont commencé à utiliser des panneaux solaires qui ne leur permettent que de faire fonctionner le réfrigérateur. Il n’y a pas non plus de conduites d’eau, ce qui les oblige à la transporter manuellement du puits.

Naim Jaber explique à MEE qu’il a hérité de son grand-père la grotte dans laquelle il vit avec sa famille. Son grand-père avait construit une pièce au-dessus pour y vivre. 

« Mon grand-père a acheté un terrain à Janba pour un prix exorbitant afin de vivre ici, où il y a de la place pour faire paître son bétail », poursuit-il. 

« Les enfants de Janba avaient l’habitude d’étudier à la lampe à huile et d’exceller, tout comme les femmes cousaient des robes à la lumière de la lampe », se rappelle Naim Jaber. 

« Malgré les nombreuses tentatives mises en œuvre pour nous chasser de Janba, nous y revenons à chaque fois et nous nous accrochons… nous n’avons peur d’aucune décision prise par Israël, et tout comme nous avons persévéré pour rester ici, nos enfants et petits-enfants persévéreront. »

Une école menacée 

La plus grande préoccupation à Janba est que l’armée israélienne démolisse les trois bâtiments les plus importants qui s’y trouvent : la mosquée du village, sa seule école et la dernière ancienne maison restante qui sert de club pour les anciens, surnommée la « maison Khatayra ».  

Peut-être que la démolition de l’école, construite en 2008, est la plus inquiétante pour les villageois, qui s’investissent de plus en plus dans l’éducation de leurs enfants comme moyen de développer le village et de renforcer leur persévérance à son égard.

Vue aérienne du village de Janba au sud de Hébron en Cisjordanie occupée prise le 19 juin 2022 (MEE/Hisham Abu Shaqrah)
Vue aérienne du village de Janba au sud de Hébron en Cisjordanie occupée prise le 19 juin 2022 (MEE/Hisham Abu Shaqrah)

Issa Abu Aram (48 ans) est père de douze garçons et filles. Sa fille aînée a réussi à passer son baccalauréat il y a deux ans, et il a maintenant deux fils à l’université et un autre au lycée. 

« Mes fils étudient dans le village jusqu’à la troisième, puis vont dans le village de Fakheet [pour terminer leurs études secondaires]. Quant à mes fils à l’université, ils vivent à Yatta et viennent ici le weekend », indique-t-il à MEE

Il explique que les habitants de Janba ont beaucoup de mal à rejoindre l’école secondaire car ils doivent emprunter une route accidentée et dangereuse pour se rendre à l’école Fakheet à 3 km de là, une route qui devient plus difficile en hiver et pendant la saison des inondations. 

« Malgré toutes les difficultés, nous nous intéressons à l’éducation de nos enfants, car ce n’est qu’avec l’éducation que nous pourrons survivre ici et développer notre village », assure Abu Aram. 

« J’insiste beaucoup pour que mes fils terminent au moins le secondaire, et je refuse que nous abandonnions quelles que soient les circonstances. »  

« Le monde entier l’ignore »

Accrochés à l’espoir pendant les 22 ans de bataille juridique devant les tribunaux israéliens, les résidents se sentent maintenant complètement abandonnés dans leur combat, alors que la perspective d’une expulsion se profile à l’horizon. 

Nidal Abu Younes, chef du conseil local de Masafer Yatta, estime que la dernière décision de la Cour suprême est motivée par des mobiles politiques. 

« La décision de faire de Masafer Yatta une zone militaire est une décision politique visant à s’emparer des terres et à les débarrasser de leurs propriétaires, puis à les remplacer par des colons », affirme-t-il à MEE

Une Palestinienne étend son linge chez elle dans le village de Janba, le 19 juin 2022 (MEE/Shatha Hammad)
Une Palestinienne étend son linge chez elle dans le village de Janba, le 19 juin 2022 (MEE/Shatha Hammad)

La décision de mai est l’une des décisions les plus graves rendues contre Masafer Yatta, car elle donne le feu vert au début des démolitions de maisons palestiniennes, dont quatre écoles, et au déplacement des résidents.

« La décision vise directement huit des douze villages, mais en fait, elle affectera l’ensemble de la présence palestinienne dans la région », observe Abu Younes. 

Si la mise en œuvre de la décision sur le terrain peut entrer en vigueur à tout moment, les habitants craignent également qu’il ne s’agisse d’un processus progressif et silencieux.

« Le Palestinien persévère aujourd’hui pour rester à Masafer Yatta avec le strict nécessaire », déclare Abu Younes.

« Pendant ce temps, le monde entier l’ignore. Il doit aujourd’hui ouvrir les yeux et regarder ce qu’Israël nous fait, et prendre une position humanitaire vis-à-vis de notre cause. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.