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Pour les Afghans entraînés dans la guerre en Syrie, la mort de Soleimani est un soulagement

Sous le commandement du général iranien assassiné, des milliers de réfugiés afghans ont été envoyés combattre en Syrie au péril de leur vie, ce qui a laissé un souvenir amer
Un homme marche avec ses chèvres dans un vieux quartier de la capitale afghane Kaboul (Reuters)
Par
KABOUL, Afghanistan

Lorsque Fatima est retournée en Iran en 2017, elle a senti que quelque chose n’allait pas dans la communauté des réfugiés afghans à laquelle elle appartenait. Les garçons n’allaient pas bien.

« J’ai vu que tant de jeunes hommes heureux et en bonne santé – de notre famille, parmi nos voisins – étaient devenus toxicomanes. Ils se mettaient soudainement à pleurer et à crier, ou ils se coupaient de tout le monde », raconte-t-elle, incapable de retenir ses larmes.

Il ne lui a pas fallu longtemps pour comprendre ce qui avait provoqué ce changement chez les garçons de sa famille et de la communauté afghane de Machhad en général : ils avaient tous été envoyés en Syrie pour combattre en soutien au gouvernement de Bachar al-Assad.

« La guerre en Syrie a été comme une vague qui s’est abattue sur nos garçons », continue Fatima assise dans un restaurant bondé de Kaboul. Comme tous ceux interviewés par Middle East Eye, Fatima s’exprime sous un faux nom pour des raisons de sécurité.

« Beaucoup de nos garçons, âgés de 17-18 ans, ont été envoyés en première ligne. Nous avons dû les enterrer en silence, nous n’avons jamais pu demander ce qui leur était arrivé »

- Fatima, ancienne réfugiée afghane en Iran

« Beaucoup de nos garçons, âgés de 17-18 ans, ont été envoyés en première ligne. Nous avons dû les enterrer en silence, nous n’avons jamais pu demander ce qui leur était arrivé dans ce pays. » 

On estime que quelque 14 000 Afghans ont été envoyés en Syrie sous commandement iranien pour combattre les factions rebelles et le groupe État islamique (EI) au sein de la Division des Fatimides. On ne sait pas combien d’entre eux sont morts là-bas.

Fatima raconte que les garçons qui ont réussi à revenir en vie ont reçu l’ordre de ne pas parler de ce qui s’était passé à Damas, Alep, Idleb et dans les autres villes assiégées où ils ont été envoyés.

Pour des dizaines de milliers d’Afghans en Afghanistan et en Iran, il n’y avait qu’un seul responsable à ce phénomène : Qasem Soleimani, le commandant de la force d’élite al-Qods du corps des Gardiens de la révolution islamique.

« Il s’est fait un nom sur le dos de nos garçons, de nos Afghans », dit-elle à propos de l’homme connu en Iran sous le nom de Sardar.

« Un meurtrier »

Pour Fatima, le recrutement de garçons afghans, dont certains avaient à peine 14 ans, n’était que le dernier abus à l’encontre des réfugiés afghans en Iran, un pays qui a été critiqué à plusieurs reprises pour le dur traitement infligés aux trois millions d’Afghans dont la République islamique voisine est le foyer. 

Dès lors, Fatima confie avoir été soulagée le 3 janvier par l’assassinat de Soleimani, tué par une frappe de drone américain à Bagdad.

Des personnes assistent aux funérailles du commandant Qasem Soleimani et du chef paramilitaire irakien Abou Mahdi al-Mouhandis à Bagdad (Irak) le 4 janvier (AFP)
Des personnes assistent aux funérailles du commandant Qasem Soleimani et du chef paramilitaire irakien Abou Mahdi al-Mouhandis à Bagdad (Irak) le 4 janvier (AFP)

Pour d’autres Afghans qui ont grandi en Iran, l’assassinat de Soleimani en pays étranger atteste de son rôle en tant que puissant commandant supervisant l’implication de Téhéran dans les conflits régionaux.

« Alors que le peuple iranien suffoquait sous la pauvreté [en raison des sanctions imposées par les États-Unis], le Corps des gardiens de la révolution islamique était occupé à financer les incursions de l’Iran dans des guerres étrangères », déplore Homaira, une amie de Fatima ayant également été élevée en Iran.

« Nous le considérions tous comme rien de plus que l’assassin de milliers de personnes de notre peuple »

- Homaira, ancienne réfugiée afghane en Iran

Si Fatima est attristée par le traitement subi par les réfugiés afghans en Iran, Homaira, elle, est furieuse. « Nous le considérions tous comme rien de plus que l’assassin de milliers de personnes de notre peuple », assène-t-elle d’une voix tonnante qui porte à travers tout le restaurant.

Les deux femmes, dans la fin de la vingtaine et qui vivent aujourd’hui dans la capitale afghane, savent qu’elles ne pourraient jamais parler aussi ouvertement de ces questions en Iran, mais affirment que pour les Afghans, la vérité sur Soleimani a toujours été parfaitement claire.

Homaira ajoute que les intrusions étrangères de Soleimani ne se sont pas terminées au Moyen-Orient, que ses forces participaient également au conflit en cours en Afghanistan. Elle cite à titre d’exemple la province occidentale de Farah, qui a failli tomber aux mains des talibans en 2018. 

À l’époque, le général Nurullah Qaderi, commandant de l’armée afghane à Farah, avait explicitement accusé l’Iran de soutenir les talibans : « Nous partageons une frontière de 290 km de long avec l’Iran, un pays que nous qualifions d’ami, mais en fait, l’Iran est au contraire notre ennemi. »

De son côté, Téhéran a nié avoir aidé les talibans ou interféré dans les affaires intérieures de l’Afghanistan.

Cependant, les talibans ont récemment envoyé des délégations en Iran, alors que les discussions de paix avec les États-Unis étaient dans l’impasse.

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Homaira et Fatima estiment toutes deux que Soleimani a joué un rôle clé dans la sécurité de l’Iran contre le groupe État islamique, qui, entre 2013 et 2017, s’est propagé dans l’Irak voisin.

Mais selon elles, la crainte de l’expansion de l’EI faisait également partie de la campagne de propagande du commandant iranien pour recruter de jeunes Afghans afin de combattre en Syrie.

Étant donné les accusations de soutien iranien aux talibans dans les provinces de Hérat, de Farah, de Helmand et de Ghazni, les deux femmes se disent choquées d’avoir vu des politiciens afghans, y compris le deuxième vice-président Mohammad Sarwar Danish, le chef de l’exécutif Abdullah Abdullah et l’ancien président Hamid Karzaï, présenter leurs condoléances pour la mort de Soleimani.

« Ces dirigeants afghans savaient pour Soleimani, ils savaient pour la Division des Fatimides [en Syrie]… Pourquoi alors présenter des condoléances à un pays qui s’immisce dans nos affaires et aide l’ennemi ? » demande Homaira.

« Nous ne pouvons pas le haïr »

Cependant, certains Afghans qui ont vécu en Iran voient Soleimani sous un jour très différent.

Fawad, qui a passé plus de vingt ans en Iran, estime que le commandant assassiné « a hissé le drapeau iranien partout dans le monde… Les gens le voyaient comme quelqu’un qui défendait l’islam ».

Dans les années 1980, la famille de Fawad a fui l’occupation soviétique de l’Afghanistan et s’est installée en Iran. Pour cette raison, Fawad dit avoir connu une expérience très différente en Iran, qui l’a protégé du recrutement dans la Division des Fatimides.

« C’était quelqu’un qui a aidé le peuple afghan. Vous ne pouvez pas ne pas l’aimer juste parce que vous n’aimez pas le gouvernement [iranien] »

- Fawad, ancien réfugié afghan en Iran

Contrairement à la famille de Fatima, celle de Fawad était titulaire de cartes d’enregistrement des réfugiés et de permis de travail, ce qui limitait leur crainte d’être expulsés. Tous les Afghans s’exprimant face à MEE ont en effet déclaré que la menace d’expulsion était un facteur majeur dans le recrutement d’Afghans dans la guerre en Syrie.

Fawad a dès lors une vision très différente de Soleimani. Il lui reconnaît le mérite d’avoir entretenu des relations avec les leaders de la guerre contre l’occupation soviétique de l’Afghanistan.

« Soleimani était le lien entre les forces des moudjahidine [antisoviétiques] et l’Iran », estime Fawad.

Fawad dit avoir été attristé par la mort de Soleimani.

« C’était quelqu’un qui a aidé le peuple afghan. Vous ne pouvez pas ne pas l’aimer juste parce que vous n’aimez pas le gouvernement [iranien] », poursuit-il.

Bien qu’il bénéficiât lui-même de nombreux avantages, Fawad n’était pas aveugle au recrutement d’autres jeunes Afghans dans la guerre syrienne. Il se souvient en particulier des mollahs dans les mosquées encourageant les Afghans à « défendre la religion », ainsi que les banderoles accrochées dans les universités iraniennes.

Il dit que les membres de la Basij, une force paramilitaire principalement dirigée par des jeunes du Corps des gardiens de la révolution connue pour sa brutalité, se rendaient dans les universités pour demander des dons pour l’effort de guerre en Syrie. Il y avait néanmoins un nom qui, selon Fawad, n’a jamais été prononcé dans tous les efforts de recrutement : Bachar al-Assad.

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Fawad admet que ce ne sont pas seulement ses papiers qui l’ont probablement protégé du recrutement dans la Division des Fatimides.

« Je parlais parfaitement le farsi [persan parlé en Iran] et je ne ressemble pas non plus à ce que les Iraniens considèrent comme un Afghan », dit-il, faisant référence aux accusations de racisme contre les Hazaras, une minorité afghane en Iran qui a également constitué la majorité de la Division des Fatimides.

En fin de compte, Fawad sait que son expérience en Iran en tant qu’Afghan chiite non-Hazara a grandement influencé sa vision de la vie en République islamique, mais il reste catégorique sur le fait que la mort de Soleimani a été une perte pour le monde.

« Il a servi les intérêts de sa nation, et nous ne pouvons pas le haïr pour cela. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.