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EXCLUSIF : L’Iran a chargé Nasrallah d’unifier les milices irakiennes après la mort de Soleimani

Le leader du Hezbollah parraine des discussions pour que les groupes paramilitaires irakiens mettent de côté leurs différends, approuvent un nouveau chef, Hadi al-Ameri, et que Moqtada al-Sadr les rejoigne pour former une « résistance unie »
Les groupes paramilitaires en Irak ont donné leur accord pour que Hadi al-Ameri (à droite) devienne le nouveau chef des Hachd al-Chaabi, incluant aussi les fidèles du religieux anti-iranien Moqtada al-Sadr (à gauche) (Reuters)
Par
BAGDAD, Irak

Les chefs des groupes paramilitaires soutenus par l’Iran en Irak sont​ convenus de mettre leurs divergences de côté et de soutenir Hadi al-Ameri en tant que nouveau président des Unités de mobilisation populaire (UMP), aussi connues sous le nom de Hachd al-Chaabi, dans le cadre d’un plan plus large négocié par le chef du Hezbollah, Hassan Nasrallah, pour apaiser les tensions entre les groupes et « unir la résistance » face aux troupes américaines dans le pays.

Cet accord informel a été conclu jeudi, lors d’une réunion organisée à Beyrouth. L’Iran venait de demander à Nasrallah d’organiser ses factions irakiennes après les assassinats du général iranien Qasem Soleimani et d’Abou Mahdi al-Mouhandis, le chef de facto des UMP, dans une frappe de drone menée par les États-Unis, à Bagdad, le 3 janvier.

La plupart des dirigeants se sont ensuite envolés pour Téhéran dimanche, avant de se rendre dans la ville iranienne de Qom, lundi, où ils ont également rencontré l’influent religieux irakien, Moqtada al-Sadr. Cette série de rencontres atteste de l’unité qui prévaut entre les chiites.

La plupart des chefs de milice sont partis à Qom, lundi, où ils ont rencontré l’influent religieux irakien, Moqtada al-Sadr, pour le convaincre de rejoindre le camp des factions pro-iraniennes (AFP)

Alors que l’objectif déclaré de ces réunions était de rallier des groupes généralement opposés à la présence américaine en Irak, des sources ont affirmé à Middle East Eye qu’elles étaient également convoquées pour combler le vide créé dans le leadership et apaiser les luttes intestines entre milices rivales soutenues par l’Iran à la suite des assassinats de Soleimani et al-Mouhandis.

« Toutes ces réunions voulaient rassembler les factions, qui ont été dévastées d’une manière sans précédent », a expliqué à MEE un éminent politique chiite au fait de ces réunions. « Même la rencontre avec Sadr s’est tenue dans ce sens. Cela fait partie des tentatives pour briser la glace avec lui et l’amener dans le camp [des factions pro-iraniennes]. »

« L’objectif de la réunion avec Moqtada al-Sadr était de préparer le terrain pour la création d’un front de résistance uni afin de déloger les forces américaines et toutes les forces étrangères d’Irak et de se coordonner pour unifier les positions »

- Un participant à la réunion

Des commandants et hauts responsables de la plupart des factions armées pro-iraniennes les plus importantes – dont Asaïb Ahl al-Haq (AAH, la Ligue des détenteurs du droit), Kataeb Hezbollah (les Brigades du parti de Dieu, aussi appelées « Hezbollah irakien »), Kata’ib Jund al-Imam (les Soldats de l’imam), Kata’ib Sayyid al-Chouhada (la Division des Fatimides) et Kata’ib al-Imam Ali (les Brigades de l’imam Ali) – sont arrivés jeudi à Beyrouth à l’appel de Nasrallah pour qu’ils « mettent de côté leurs différends » et favorisent le calme après les frappes américaines.

Au même moment, de nombreux hauts responsables politiques irakiens et les dirigeants d’autres factions armées, dont Hadi al-Ameri, le chef de l’Organisation Badr soutenue par l’Iran, nommé successeur d’al-Mouhandis moins de 24 heures après sa mort, se sont rendus à Téhéran pour présenter leurs condoléances au chef suprême iranien Ali Khamenei pour le meurtre de Soleimani.

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Alors que la plupart retournaient à Bagdad, Hadi al-Ameri et Akram al-Kaabi, le commandant du Harakat Hezbollah al-Nujaba (le Mouvement des nobles du parti de Dieu), sont restés dans la capitale irakienne et ont été rejoints, dimanche, par la plupart des chefs qui avaient rencontré Nasrallah à Beyrouth.s

Moins de 24 heures après, le groupe s’est rendu à Qom où il a été photographié en train de rencontrer Moqtada al-Sadr, qui y poursuit depuis plusieurs mois des études religieuses, et deux de ses plus importants assistants militaires, Abu Doaa al-Issawi et Abu Yasser al-Kaabi.

« L’objectif de la réunion avec Moqtada al-Sadr était de préparer le terrain pour la création d’un front de résistance uni afin de déloger les forces américaines et toutes les forces étrangères d’Irak et de se coordonner pour unifier les positions », a précisé un des participants à la réunion dans un communiqué de presse.

Résoudre les tensions internes

Mais plusieurs commandants et politiques chiites au fait des discussions ont déclaré à MEE que cette série de réunions visait principalement à résoudre les tensions internes et les différends entre les groupes qui composent les UMP, créées en 2014 pour se battre aux côtés des forces de sécurité irakiennes et des forces kurdes contre le groupe État islamique (EI).

Les UMP se divisent en trois groupes principaux. Le premier est lié à l’autorité religieuse suprême de Nadjaf, représentée par le grand ayatollah Ali al-Sistani. Le second est associé à Moqtada al-Sadr. Le dernier groupe, qui compte le plus d’hommes, par ailleurs les mieux armés, est associé aux Gardiens de la révolution islamique en Iran.

Les factions armées soutenues par l’Iran représentent l’un des plus grands défis à l’autorité du gouvernement irakien depuis l’invasion du pays en 2003 par les États-Unis, qui a renversé Saddam Hussein et plongé le pays dans la tourmente et l’instabilité politique.

Les UMP se divisent en trois groupes principaux : le premier, lié à Ali al-Sistani ; le second, associé à Moqtada al-Sadr ; le dernier, associé aux Gardiens de la révolution islamique en Iran

Bien que ces factions aient été intégrées aux forces de sécurité irakiennes et qu’elles soient principalement financées et équipées avec le budget du gouvernement irakien depuis 2016, elles ne dépendent pas de l’autorité du chef des forces armées irakiennes.

Beaucoup sont également accusées d’avoir été impliquées dans des activités illégales : meurtres, trafic de drogue, contrebande de pétrole et racket.

Vues de l’extérieur, ces factions apparaissent comme un front uni, agissant violemment envers leurs détracteurs et menaçant les partis gouvernementaux et non gouvernementaux qui contestent leurs activités. Pourtant, en interne, les gains financiers et le contrôle de positions gouvernementales influentes font l’objet de féroces rivalités.

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Par exemple, la concurrence dans la contrebande de pétrole et de déchets métalliques en proven​​​​ance du sud de Mossoul ces dernières années est l’une des principales raisons de désaccord entre la plupart des chefs de faction qui ont assisté aux réunions de Beyrouth, l’une d’entre elles ayant cherché à obtenir le plus grand nombre de parts du commerce illicite aux dépens des autres.

Un autre différend a éclaté ces derniers mois entre les chefs de deux des plus célèbres groupes qui ont assisté aux réunions à Beyrouth à propos des gains politiques et des positions dans le gouvernement dont l’un a bénéficié tandis que l’autre en a été privé pour avoir désobéi aux ordres de Mouhandis.

Un troisième conflit a éclaté il y a plusieurs semaines entre deux groupes au sein de la même faction, Kataeb Hezbollah, au sujet de certains des gains obtenus par l’un des dirigeants proches d’al-Mouhandis. La dispute s’est soldée par la désertion du chef lésé, qui a annoncé la création d’une faction distincte.

Les réunions à Beyrouth parrainées par Nasrallah « avaient pour objectif de parvenir à une trêve entre ces factions », a confirmé à MEE un commandant présent lors des discussions.

Le guide suprême vs. Sistani

« L’Iran a demandé à Nasrallah de jouer le même rôle que Soleimani jouait en Irak jusqu’à ce que certaines décisions soient prises », a précisé le commandant. « L’Iran a besoin d’au moins trois mois pour décider de la manière de gérer les factions de l’‘’axe de résistance’’, désigner un responsable et les dispositifs à suivre. L’Iran doit donc s’assurer que la situation entre les factions reste la même qu’aujourd’hui. »

MEE a contacté le bureau des médias du Hezbollah au Liban pour des commentaires, mais n’avait pas reçu de réponse au moment de la publication de l’article.

L’Iran est confronté à des tensions sans précédent dans ses relations avec les États-Unis après avoir bombardé des bases militaires irakiennes hébergeant des forces américaines la semaine dernière, en représailles aux assassinats de Soleimani et de Mouhandis.

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Par ailleurs, les relations entre Ali al-Sistani, chef spirituel de la communauté chiite en Irak, et l’ayatollah Ali Khamenei se sont considérablement détériorées en raison de l’insistance du guide suprême iranien à utiliser l’Irak comme champ de bataille par procuration dans sa confrontation avec les États-Unis, mais aussi au sujet du rôle des groupes armés soutenus par l’Iran dans le meurtre et l’intimidation d’Irakiens qui manifestent contre le gouvernement depuis plusieurs mois.

Dans un sermon donné lors des prières du vendredi la semaine dernière, Sistani a décrit tant l’Iran que l’Amérique comme des « étrangers » qui ne devraient pas s’immiscer dans les affaires de l’Irak.

En parallèle, ont déclaré à MEE des dirigeants irakiens proches de l’Iran, la dispute a suscité de nombreuses discussions dans les cercles officiels iraniens sur le succès des politiques menées par Khamenei et Soleimani en Irak.

« L’Iran est dans une position très critique. La politique de Khamenei sur le dossier irakien et dans la région n’est plus couronnée de succès. Les Gardiens de la révolution ont contribué à créer des problèmes en Irak, qui sont devenus un fardeau pour l’Iran et un obstacle dans ses négociations avec les États-Unis », a expliqué à MEE un politicien chiite de premier plan.

Un membre des Hachd al-Chaabi tient une photo du grand ayatollah Ali al-Sistani lors du cortège funèbre de ses camarades tués par des frappes américaines, à Bagdad le 31 décembre (AFP)

« Dès lors, des discussions sont en cours en Iran sur les autorités iraniennes qui hériteront du dossier [de l’Irak] : les renseignements, le ministère des Affaires étrangères ou faut-il le laisser entre les mains des Gardiens ? Ils doivent également décider de qui remplacera Soleimani. Le général Esmail Ghaani [successeur actuel de Soleimani] était responsable du dossier de l’Afghanistan et n’a aucune expérience dans la gestion du Moyen-Orient. »

Esmail Ghaani a été nommé à la tête de la force al-Qods, unité d’élite des Gardiens de la révolution, après la mort de Soleimani, ayant été son adjoint depuis 2007. Mais il ne parle pas couramment l’arabe.

« La politique de Khamenei sur le dossier irakien et dans la région n’est plus couronnée de succès »

- Un homme politique irakien de premier plan

Ali Larijani, chef du Conseil de la Choura (le Parlement iranien), est l’un des noms proposés pour reprendre les responsabilités de Soleimani dans la région, a ajouté le politicien.

Larijani est un homme politique accompli qui est enclin à privilégier la diplomatie aux solutions militaires. Il entretient également de bonnes relations avec les autorités religieuses irakiennes à Nadjaf, ce qui signifie que « l’Iran cherche à calmer la situation en Irak à tous les niveaux », a rapporté la source.

Résoudre la fracture avec Moqtada al-Sadr, qui ne cache pas son hostilité aux factions associées à l’Iran, est également considéré comme une priorité à Téhéran après la mort de Mouhandis, par crainte que Sadr puisse contester le contrôle de l’Iran sur les UMP.

Sadr méprise tout particulièrement les groupes Asaïb Ahl al-Haq et Harakat Hezbollah al-Nujaba car il considère leurs dirigeants, Qais al-Khazali et Akram al-Kaabi, comme des ennemis pour avoir abandonné ses propres rangs en 2005.

Ameri comme un leader acceptable

L’Organisation Badr, dirigée par Hadi al-Ameri, est le plus ancien des groupes armés paramilitaires chiites et l’un des plus puissants. Il a été créé en 1982 en Iran pour combattre l’ancien régime baasiste de Saddam Hussein.

À 66 ans, Ameri est également le plus âgé des chefs des factions associées à l’Iran. C’est un adepte de Khamenei et sa loyauté envers l’Iran ne fait aucun doute.

Tout semble suggérer que les dirigeants des factions des Hachd al-Chaabi considèrent Ameri comme un leader acceptable « grâce à sa personnalité, encline à la flexibilité, la simplicité et la franchise », a déclaré à MEE un commandant des Hachd proche de Sistani.

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Sadr a accepté de soutenir Ameri en échange de la nomination de son assistant pour les questions militaires, Abu Doaa al-Issawi, au poste de chef d’état-major précédemment occupé par Mouhandis, en plus d’une promesse de mettre davantage de ses combattants sur la liste des salaires payés par les UMP, indiquent à MEE des commandants des Hachd familiers avec les pourparlers.

Une telle décision semble significative. D’habitude, Sadr évite de permettre à ses dirigeants d’assumer des rôles publics dans des formations administratives ou militaires afin d’éviter les reproches pour tout échec éventuel et d’obtenir les plus grands gains sans attirer l’attention sur son implication.

« Nous n’avons aucun problème avec Ameri et nous ne cherchons pas à obtenir le leadership [des UMP] », indique à MEE l’un des assistants de Sadr.

« Nous avons des demandes spécifiques. Si Ameri est satisfait de leur mise en œuvre, nous ne nous opposerons pas à sa nomination. »

Bien que les efforts de Nasrallah aient, en principe, abouti à une trêve, rien ne garantit que cet arrangement tiendra, surtout si la colère des groupes paramilitaires contre les forces américaines en Irak n’est pas canalisée.

« Nous avons des demandes spécifiques. Si Ameri est satisfait de leur mise en œuvre, nous ne nous opposerons pas à sa nomination »

- Un assistant de Moqtadr al-Sadr

Alors que les tensions semblent s’atténuer entre Washington et Téhéran du fait que les attaques de l’Iran contre les bases américaines en Irak n’aient fait aucune victime, les forces irakiennes soutenues par l’Iran « ont reçu des ordres explicites de ne viser aucun intérêt ou ressortissant américain jusqu’à nouvel ordre », affirme à MEE un commandant des UMP.

Mais si l’Iran semble pour le moment se satisfaire que le gouvernement irakien poursuive l’objectif du retrait des États-Unis d’Irak par les voies légales et diplomatiques, il a averti que les groupes paramilitaires pourraient retourner à leurs vieilles querelles à moins qu’on ne leur donne quelque chose à faire.m

 L’Iran trouvera un moyen de maintenir ces factions occupées. Il peut leur permettre de pratiquer leurs passe-temps de temps en temps en portant un coup ici ou là contre les forces américaines », a-t-il prédit.

« Mais il n’y aura pas de frappe douloureuse. Toutes les parties belligérantes [l’Iran, ses factions et les États-Unis] adopteront une politique d’échange de gifles pour les deux ou trois prochains mois. »

Traduit de l’anglais (original).