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« Si vous apportez une escouade, nous apporterons une armée » : Suez, histoire d’une ville rebelle

Comme en 1973, pendant la guerre contre Israël, ou en 2011, pendant la révolution, les habitants de la « République de Suez » se disent prêts, une fois de plus, à résister
Un manifestant jette une bombe de carburant sur des véhicules de la police antiémeute, à Suez, le 28 janvier 2011 (AFP)
Par
SUEZ, Égypte

Depuis des décennies, les Égyptiens appellent leur ville portuaire la « République de Suez », une façon de souligner fièrement une histoire passée à militer contre toutes les forces oppressives. Et cela a commencé avec la guerre israélo-arabe.

« Suez s’est opposée aux sionistes en 1973. Sans cela, tous les habitants du Caire et d’Alexandrie parleraient l’hébreu », raconte Amin, 28 ans, propriétaire d’un cybercafé à Suez.

Lors de la révolution de 2011, le premier manifestant tué en Égypte était Mostafa Ragab et il avait 21 ans. Un fait assumé localement avec fierté alors qu’est nourrie l’opposition à la police.

Après la mort de son père, Ragab avait quitté l’école pour travailler à la cimenterie de Suez afin de subvenir aux besoins de quatre sœurs. Il a été touché à plusieurs reprises dans la nuit du 25 janvier alors qu’il manifestait.

Trois jours plus tard, la police a tué dix-sept personnes en une journée et la ville s’est déchaînée, forçant finalement les policiers à déposer leurs armes et à abandonner.

« Suez a déclaré son indépendance le 28 janvier 2011, lorsque les policiers ont retiré leur uniforme et porté à la place des vêtements civils qu’ils avaient volés pour ne plus être poursuivis par les gens », affirme Abu al-Soud.

« La ville s’est également dressée contre Hosni Moubarak et sera, si Dieu le veut, celle qui fera tomber Sissi »

- Saied, technicien

Pour Saied, technicien d’une trentaine d’années assis et ami d’Amin, assis devant le cybercafé avec à proximité, des encas dans une charrette à sandwiches, la ville va à nouveau se soulever.

« La ville s’est également dressée contre Hosni Moubarak et sera, si Dieu le veut, celle qui fera tomber Sissi », promet-il.

Vendredi dernier, Suez s’est démarquée une fois de plus comme l’une des villes du pays où des centaines d’Égyptiens sont descendus dans les rues lors de rares manifestations appelant au départ du président égyptien Abdel Fattah al-Sissi.

Amin et Saied, qui se disent impatients de pouvoir un jour exprimer leurs opinions librement et parler des besoins de la ville sans être réprimandé, ont manifesté lors d’un rassemblement qu’ils ont qualifié de « très spontané et choquant ».

Image fixe d’une émission en direct d’une heure sur Facebook montrant des affrontements entre des manifestants sur la place al-Arbaeen de Suez et les forces de sécurité, le 22 septembre 2019 (AFP)

Les manifestations ont commencé après le match de Supercoupe d’Égypte opposant Al Ahly à Zamalek. « Au début, ils étaient une trentaine à manifester », raconte Amin. « Ensuite, des centaines de personnes pour qui la politique n’est pas un sujet de préoccupation, comme les vendeurs de rue ou les familles, les ont rejointes. »

La plupart des manifestations ont eu lieu sur la place emblématique al-Arbaeen, dans le centre de Suez. Les forces de sécurité, armées de véhicules blindés, de matériel antiémeute, de gaz lacrymogènes et de balles réelles, ont tenté, en vain, de réprimer les manifestations, ont rapporté des témoins oculaires à MEE.

« Nous avons commencé à gagner de plus en plus de terrain jusqu’à ce qu’ils soient obligés de fuir dans les rues adjacentes. Nous leur avons jeté dessus leurs bidons de gaz lacrymogène. Ils semblaient choqués », se souvient Kareem, 25 ans, étudiant à l’Université de Suez. « Certains véhicules antiémeute ont été perdus et ont été accueillis par les femmes de la ville », ajoute-t-il avec sarcasme. 

« Fonder une famille est presque impossible »

Alors que les véhicules traversaient les rues étroites, des femmes et des enfants leur ont jeté des pierres et de l’eau sale. Une courte vidéo tweetée cette nuit-là semble confirmer ses dires bien que MEE ne puisse pas le vérifier de manière indépendante.

« De ma vie, je n’ai jamais vu de femmes autant en colère. Les gens sont dévastés. Aujourd’hui, il est difficile de trouver un travail stable, et s’installer et fonder une famille est presque impossible. »

Ismail, un médecin âgé de 32 ans, explique que la tension monte depuis longtemps : « Nous restons silencieux depuis des années et l’oppression grandit chaque jour. Vendredi, cette colère a explosé. »

« Nous restons silencieux depuis des années et l’oppression grandit chaque jour. Vendredi, cette colère a explosé »

- Ismail, médecin

Les forces de police ont arrêté trois de ses proches, dont deux étaient allés acheter des fournitures scolaires pour leurs enfants afin de se préparer pour la rentrée, fixée au dimanche.

« Ils ont été déférés à la justice pour des poursuites pour atteinte à la sûreté de l’État et ne possèdent que des crayons, des papiers et des boîtes à lunch », souligne-t-il. 

Selon lui, des méthodes tyranniques et aléatoires d’application de la loi comme celles-ci n’auront pour résultat que de transformer les citoyens les plus apolitiques en dissidents en colère.

Au cours de leur histoire, les habitants de Suez se sont rebellés pour des causes auxquelles ils croient.

Pendant l’ère Moubarak, des manifestations et des grèves ont été organisées régulièrement parmi les ouvriers des usines locales. Après la démonstration de force de la ville en 2011, de jeunes manifestants se sont opposés au coup d’État militaire de 2013 au cours duquel Sissi a pris le pouvoir.

Manifestants à Suez. Certains utilisant des bennes à ordures retournées pour se mettre à l’abri, appellent à la chute d’Hosni Moubarak, le 27 janvier 2011 (AFP)

Pendant trois ans, des libéraux, des Frères musulmans et des salafistes ont organisé des manifestations hebdomadaires contre le président, l’armée et la police jusqu’à ce qu’une répression nationale des manifestations, en 2016, atteigne enfin Suez.

Plusieurs personnes évoquent une solidarité indéfectible de Suez face aux forces de l’ordre.

« Lorsque la police tue, arrête ou torture un homme ou une femme, ce n’est pas seulement une famille qui veut régler ses comptes à la police. C’est toute la rue ou même tout le quartier », affirme par téléphone à MEE Samia, une militante politique qui a organisé le mouvement du 6 avril à Suez.

En 2011, ce que ressentaient les gens était clair, rappelle Mohamed Abdel Kareem, 67 ans, ancien employé du ministère des Antiquités et du Patrimoine : « La majorité des voitures de police et des installations du gouvernorat ont été incendiées en quelques heures. »

Suez, poursuit-il, ne s’est jamais assez attribué assez de mérite pour son rôle dans la guerre de 1973 et a longtemps été marginalisée. Elle a souffert d’un manque de services et a connu une dégradation des conditions de vie par rapport à d’autres régions du pays.

La nature de la ville, qui compte 740 000 habitants essentiellement de la classe ouvrière, et son passé militant ont renforcé le sens de la communauté, partagé par les citoyens. 

Forteresse militaire

En octobre 1973, la ville était l’une des portes de la péninsule du Sinaï, un bastion de guérilleros et de résistances populaires alors que les gens défiaient les unités israéliennes. Chaque année, le 24 octobre, le gouvernorat de Suez marque la bataille de Suez contre l’armée israélienne comme un jour de résistance populaire.

Cette solidarité se remarque facilement lorsque les habitants sont sous pression, alors que les médecins protègent les manifestants blessés par les forces de l’ordre ou que les maisons ouvrent leurs portes pour abriter des étrangers en train de fuir la police.  

Même lorsque des hommes d’affaires et des députés ont tenté de mobiliser les travailleurs et les commerçants pour qu’ils se rassemblent et chantent pour défendre Sissi, cela s’est retourné contre eux.

Essam, ouvrier à l’usine Ceramica Cleopatra, rapporte que ses collègues et lui ont été rassemblés samedi dernier et ont reçu l’ordre de chanter pour Sissi.

« Mais les ouvriers se sont rassemblés et ont scandé ‘’Va-t’en !’’ et ‘’À bas le régime militaire !’’ », raconte-t-il. Une vidéo postée sur Facebook confirme son témoignage (MEE n’a pas pu la vérifier de manière indépendante).

« Nous ne pourrions pas trahir notre peuple, à Suez, et chanter pour ce criminel alors qu’il y a des personnes qui sont toujours arrêtées. »

Depuis le début des manifestations vendredi dernier, Suez a été transformée en une forteresse militaire, avec des centaines de soldats et d’officiers entourant la ville, ses bâtiments sécuritaires et les bâtiments du gouvernement.

MEE s’est rendu à Suez depuis Le Caire et a été témoin de fortes concentrations de soldats. À l’entrée de la ville et dans chaque rue principale, il y avait des véhicules blindés surmontés de mitraillettes, un véhicule de transport de troupes et un camion de police utilisés pour transporter les détenus.

Il y avait aussi des points de contrôle dans toute la ville, des fonctionnaires chargeant des minibus et des taxis d’effectuer des fouilles aléatoires mais approfondies sur les cartes d’identité et les téléphones portables. Les bus transportant des touristes et les voitures privées étaient autorisés à passer.

« Les jeunes de Suez sont têtus et ne restent pas silencieux lorsque leurs droits sont violés »

- Moataz, chauffeur de taxi

À Suez, MEE a été témoin de quatre arrestations. Dans deux cas, des policiers en civil avaient vérifié les comptes sur les réseaux sociaux et les galeries photos des téléphones portables de deux jeunes hommes. Ces derniers ont ensuite été menottés et emmenés dans un véhicule de police.

Dans les deux autres cas, les personnes ont été arrêtées lors d’une descente de nuit. Des hommes masqués en voiture avaient pris d’assaut un centre éducatif du centre de Suez et avaient enlevé deux personnes, dont on ignore toujours où elles se trouvent.

« Les jeunes de Suez sont têtus et ne restent pas silencieux lorsque leurs droits sont violés. C’est une loi non écrite : nous devons choisir un camp », affirme Moataz, 29 ans, chauffeur de taxi.

« Même s’ils sont formés pour disperser les manifestations, ce sont nos rues. Nous les connaissons très bien et nous ne faiblirons pas face à leurs attaques. Si vous apportez une escouade, nous apporterons une armée. Mais la seule différence, c’est que nous appelons les gens à avoir assez d’argent, de nourriture et de dignité. »

Moataz raconte que vendredi dernier, une foule de manifestants s’est dirigée vers un poste de police local après avoir appris que deux filles avaient été arrêtées. « En un rien de temps, ils ont été libérés », précise-t-il.

Moataz se souvient que les gens chantaient : « Il y a les chiens de Sissi… il y a les chiens de Sissi. »

Dans une rue latérale menant à la place al-Arbaeen, un vieux graffiti, datant probablement du soulèvement de 2011, rappelle : « Certaines villes ne peuvent être vaincues : Suez ».

Un vieux graffiti, datant probablement du soulèvement de 2011, rappelle : « Certaines villes ne peuvent être vaincues : Suez » (MEE)

Dans un café voisin, Haythim, un employé de 27 ans travaillant dans une entreprise privée, fume son narguilé et boit une limonade froide pendant sa pause : « Avez-vous entendu ce que Mohamed Ali a dit ? », interpelle-t-il.

Dans l’une de ses dernières vidéos, le lanceur d’alerte égyptien âgé de 43 ans a mis en garde la police et Sissi : « Les habitants de Suez vont vous contrarier ». « Policiers, je vous le dis », a-t-il prévenu. « Lors du prochain soulèvement, il n’y aura pas de pitié. »

Traduit de l’anglais (original)