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Un désastre se profile au Yémen alors que l’aide humanitaire peine à arriver

Un organisme d’aide met en garde contre « une forte augmentation de la malnutrition » alors que la poursuite des combats continue d’entraver l’accès de l’aide humanitaire
Deux garçons yéménites s’éclairent à la bougie pendant une panne de courant dans la capitale, Sanaa (AFP)

La situation humanitaire au Yémen demeure très préoccupante : la malnutrition et une pénurie de médicaments de première nécessité menacent, selon les organisations.

Quelques jours après que la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a annoncé la fin de la phase purement militaire de ses opérations et le commencement d’une nouvelle phase, l’opération « Restaurer l’espoir » qui vise à donner la priorité à l’aide humanitaire, des pans entiers du pays restent inaccessibles aux organisations humanitaires.

Des combats de rue entravent l’accès à plusieurs villes dans le sud – dont Ta’izz et Aden – où des milices houthies et les forces loyales à l’ancien Président Ali Abdallah Saleh ont refusé de déposer les armes. Les frappes aériennes saoudiennes ont continué tout au long de la semaine.

Au cours des phases initiales du conflit, les associations humanitaires avaient déclaré que l’accès au pays leur était refusé et qu’elles n’étaient pas en mesure de fournir de l’aide humanitaire d’urgence.

Il a fallu près de deux semaines, alors que les craintes d’une immense catastrophe humanitaire augmentaient, pour faire parvenir les premiers secours. Depuis la semaine dernière, la situation a commencé à s’améliorer à mesure que les associations ont réussi à négocier l’accès au pays. Toutefois, des défis demeurent.

L’Organisation mondiale de la Santé (OMS) a annoncé qu’elle avait maintenant non seulement fourni de l’aide mais également stocké du matériel.

« Le matériel dont nous avons besoin est déjà dans le pays puisque nous en avons expédié 17 tonnes la semaine dernière », a précisé Rana Sidani, chargée de communication à l’OMS, à MEE dans un email.

« Nous avons également du matériel à Djibouti qui peut être expédié dès que nécessaire. »

Cependant, faire parvenir l’aide au Yémen ne constitue qu’une petite partie d’un problème beaucoup plus large. Le problème de l’approvisionnement n’a pas disparu, mais a simplement été remis à plus tard.

Un enfant yéménite, qui a fui avec sa famille de la ville de Sirwah en raison des combats entre les rebelles houthis et les miliciens fidèles au Président yéménite en fuite, Abd Rabbo Mansour Hadi, assis devant son abri le 24 avril 2015 (AFP)

 « Il est plus facile de faire parvenir l’aide humanitaire par bateau et par avion [depuis la fin de l’opération Tempête décisive] », a déclaré Sara al-Zawqari, journaliste et présentatrice à Radio Yemen Times, qui est actuellement à Londres mais a suivi de près l’évolution de la situation sur le terrain.

« Les Saoudiens ont donné des autorisations beaucoup plus vite, c’est ainsi beaucoup plus efficace – même si l’aide doit encore passer par la sécurité. »

« Cependant, si l’acheminement de l’aide vers le pays n’est plus un problème aussi grave, la vraie question reste ce qui se passe lorsque l’aide est dans le pays », a-t-elle confié à MEE.

Après des mois de combats, de nombreuses routes du Yémen ont été bombardées ou endommagées et des portions de l’infrastructure déjà fragile du pays ont été dévastées. Les usines de traitement de l’eau ont été endommagées ou abandonnées et le prix élevé et croissant du carburant (qui a plus que doublé en un mois) a rendu difficile le déplacement de générateurs électriques et de matériel à travers le pays.

Mazin Salloom, le représentant au Yémen de la Fédération internationale des Sociétés de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge (FICR), explique que certains quartiers de Sanaa n’ont de l’électricité que pendant une heure ou deux par jour, même s’il admet que cela constitue une amélioration par rapport à ces dernières semaines, pendant lesquelles certains quartiers de la capitale sont restés sans électricité pendant plusieurs jours.

« Pour moi, ce n’est pas un cessez-le feu. C’est une réorientation des objectifs et de la stratégie », a-t-il déclaré.

« Nos équipes ont éprouvé des difficultés à atteindre les zones où les combats continuent, à Aden et Ta’izz par exemple, ainsi qu’à se déplacer et à secourir les victimes et les populations déplacées dans ces zones. Donc quand des opérations sont en cours, il nous est difficile d’accéder aux zones touchées. »

« Je n’ai pas pu dormir de la nuit [jeudi]. Il y avait le bruit des tirs anti-aériens et un bombardement non loin du centre-ville [de Sanaa]. Même dans la journée, nous entendons des bombardements, même si leur intensité n’est pas la même. »

Selon l’ONU, plus de 1 000 personnes (dont au moins 550 civils) ont été tuées depuis la fin du mois de mars lorsque la coalition dirigée par l’Arabie saoudite a commencé sa campagne pour faire reculer les milices houthies et les partisans d’Ali Abdallah Saleh. Cependant, le porte-parole de l’UNICEF, Christophe Boulierac, qui a annoncé qu’au moins 115 enfants figuraient parmi les victimes, a prévenu que le nombre de morts était une estimation « prudente » et pourrait encore augmenter.

L’ONU estime que quelque 120 000 personnes ont été déplacées par les derniers combats et viennent s’ajouter aux 100 000 personnes qui avaient déjà été déplacées lors des conflits précédents. Et bien que tous ne nécessitent pas d’assistance urgente, de nombreuses personnes ont fui vers les villes et les villages, où il peut être difficile d’évaluer leurs besoins.

Les craintes se concentrent désormais davantage sur ceux qui ont échappé au pire des combats mais pourraient bientôt se trouver confrontés aux pénuries généralisées de nourriture, de médicaments et d’eau qui menacent d’empirer tant que se poursuivent les combats.

« Les gens sont encore retranchés et ils souffrent. Ils n’ont pas d’eau, ils arrivent à court de nourriture et ils n’ont pas d’électricité », a déclaré Sara al-Zawqari.

Julien Harneis, le représentant de l’UNICEF au Yémen, a annoncé dans un communiqué qu’en plus des centaines d’enfants qui ont été blessés, il y a « des centaines de milliers d’enfants au Yémen qui continuent à vivre dans des circonstances des plus dangereuses, beaucoup se réveillent effrayés au milieu de la nuit aux sons des bombardements et des tirs ».

« Une forte augmentation de la malnutrition »

La FICR affirme qu’elle était relativement bien préparée à cette crise et avait commencé à stocker du matériel l’an dernier lorsque les tensions ont commencé à augmenter après la prise de la capitale par les Houthis.

Mais si cela signifie que des fournitures comme des tentes et du matériel médical étaient prêtes et que ses volontaires attendaient le pire des combats, l’organisation était nullement à l’abri du carnage à venir.

Trois de ses volontaires ont été tués le mois dernier et une partie de son matériel est restée à croupir dans des centres urbains qui se sont trouvés étrangement vides quand les habitants ont fui en masse vers la campagne.

L’organisme prévoit maintenant d’acheter plus de matériel sur le marché local et semble optimiste en ce qui concerne la perspective de trouver au moins les produits de base. D’autres organisations humanitaires ne semblent toutefois pas partager cet optimisme et s’inquiètent plus particulièrement du prix des denrées de base, qui a parfois doublé, ainsi que de leur disponibilité.

Des enfants yéménites qui ont fui avec leur famille de la ville de Sirwah en raison des combats entre les rebelles houthis et les miliciens fidèles au Président en fuite, Abd Rabbo Mansour Hadi, jouent devant leur abri à Marib le 24 avril 2015 (AFP)

Islamic Relief, qui a également poursuivi son travail sur le terrain, a averti que la situation a tellement empiré que « les services publics sont au bord de l’effondrement » et « une forte augmentation de la malnutrition » est à prévoir.

Haney Masood, le responsable d’Islamic Relief pour le Yémen, a rapporté dans un communiqué que : « Pour le moment, Islamic Relief distribue de la nourriture dans les zones les plus touchées, mais combien de temps dureront les stocks alimentaires ? Et pendant combien de temps serons-nous en mesure de continuer si les livraisons de carburant dans le pays se tarissent ? »

Les chiffres actuels émis par le Bureau de la coordination des affaires humanitaires (OCHA) de l’ONU estiment qu’1,6 million de personnes au Yémen sont touchées par la malnutrition. Parmi elles, 850 000 enfants souffrent de malnutrition aiguë et plus de 160 000 autres souffrent de malnutrition aiguë sévère.

« Nous nous attendons à ce que ces facteurs ne cessent d’augmenter », a confié H. Masood à MEE. « On parle de malnutrition sévère quand les organes des personnes atteintes – et on parle en grande partie de jeunes enfants de moins de 5 ans – commencent à se détériorer. »

« Si ce n’est pas traité à un stade précoce, cela aura un impact permanent sur leur qualité de vie. Ils pourraient devenir aveugles ou souffrir d’autres anomalies. »

Son organisation a dû réduire ses rations alimentaires de moitié et pourrait être forcée de réduire davantage, a-t-il ajouté.

Haney Masood insiste sur le fait que les importations alimentaires – qui représentent 80 % de l’approvisionnement alimentaire du Yémen – ont chuté. Craignant de ne pas être réapprovisionnés, les détaillants ont commencé à économiser les produits et ont fait monter les prix. Ceux qui sont prêts à vendre essaient de le faire à des prix plus élevés pour les associations humanitaires, lesquelles, pensent-ils, peuvent dépenser plus, a expliqué H. Masood.

Même avant que la crise actuelle ne frappe, le Yémen était l’un des pays les plus pauvres du Moyen-Orient. Plus de 50 % de la population vivait avec moins de 2 dollars par jour (seuil de pauvreté international) et 45 % de la population environ souffrait de malnutrition. Il y avait seulement un médecin pour 1 000 Yéménites – seulement un tiers des niveaux constatés dans les pays de l’OCDE.

« Nous assistons à une pénurie chronique de personnel et les hôpitaux sont en sous-effectif », a déclaré Sara al-Zawqari.

« Des étudiants se sont portés volontaires pour travailler en tant qu’infirmiers dans les hôpitaux. A Aden, nous avons vu des gens qui ne peuvent se rendre dans les hôpitaux. »

Des travailleurs médicaux d’urgence ont été envoyés par des associations comme Médecins Sans Frontières et le Croissant-Rouge, mais cela ne peut combler qu’une petite partie du déficit.

Les associations humanitaires déplorent le fait que, bien que les choses indispensables telles que le plasma, les vaccins et les médicaments soient une priorité majeure, il y a encore des pénuries qui sont exaspérées par la difficulté à trouver et payer le carburant pour la production d’électricité.

« Les défis liés à la sécurité ne sont pas encore complètement résolus », a déclaré Rana Sidani de l’OMS.

Un milicien armé fidèle au Président yéménite Abd Rabbo Mansour Hadi court pendant des affrontements avec les rebelles houthis dans la ville portuaire de Dar Saad, dans la banlieue d’Aden, le 24 avril 2015 (AFP)

Cependant, si la situation reste incroyablement tendue, il semble bien y avoir quelques améliorations sur le terrain : des organisations humanitaires déclarent parvenir à mieux gérer une situation politique périlleuse.

« Nous négocions avec les différentes parties du conflit pour faciliter l’accès », a déclaré R. Sidani. « Afin de combler les lacunes en matière de santé, nous négocions avec toute partie qui contrôle la zone où nous devons travailler. »

« La situation change d’heure en heure. Parfois, nous réussissons à accéder partout où nous le devons. D’autres fois, nous devons trouver des alternatives telles que l’utilisation d’un bateau entre Aden et Al-Mukalla pour évacuer les blessés et fournir des médicaments. »

Mazin Salloom de la FICR affirme également que son groupe opère de mieux en mieux dans ce climat.

L’organisation envisage désormais de mettre en place des formations complètes pour son personnel afin qu’il puisse mieux s’adapter et apprendre de certaines des erreurs commises dans les premiers moments de la guerre.

« C’est la première fois que les Yéménites connaissent des frappes aériennes », a déclaré M. Salloom. « Ils sont peut-être habitués à des guerres et des combats au sol mais pas aux frappes aériennes. La règle veut que l’on n’accède pas à une zone juste après son bombardement. Vous devez d’abord vous assurer qu’elle ne sera pas de nouveau frappée, mais ici les gens se rassemblent sur les sites touchés pour aider les gens ou évacuer les cadavres. »

« Je suis Irakien, j’ai l’habitude, mais les travailleurs [humanitaires au Yémen] ont tendance à aller sur place pour aider, risquant ainsi de se faire prendre », a-t-il ajouté.

Malgré les difficultés qu’ils ont rencontrées et s’attendent encore à rencontrer, de nombreux travailleurs humanitaires ont fait le serment de continuer à travailler quels que soient les défis.

« Nous nous dépassons et nous allons continuer à nous dépasser », a déclaré Haney Masood. « Nous voulons être ici et nous ferons ce que nous pouvons pour obtenir un meilleur accès. Nous n’attendons pas que la communauté internationale agisse ou fasse cesser la violence. Nous voulons simplement nous assurer de pouvoir obtenir du matériel de sorte à pouvoir travailler. »

Traduction de l'anglais (original) par VECTranslation.