Aller au contenu principal

Les frappes aériennes de Trump en Afghanistan ont fait exploser le nombre de victimes civiles

L’assouplissement des restrictions américaines sur les frappes aériennes a entraîné une augmentation des attaques au Moyen-Orient, en Afghanistan et dans les pays voisins
Des proches endeuillés près du cercueil d’une personne tuée au cours d’une frappe aérienne dans la province de Nangarhar, en Afghanistan, le 15 février 2020 (AFP)
Des proches endeuillés près du cercueil d’une personne tuée au cours d’une frappe aérienne dans la province de Nangarhar, en Afghanistan, le 15 février 2020 (AFP)
Par
WASHINGTON, États-Unis

En 2019, les frappes aériennes des États-Unis et de leurs alliés en Afghanistan ont tué 700 civils, soit plus que pour toute autre année depuis le début de la guerre en 2001-2002, selon de nouvelles recherches du projet Cost of War de l’université Brown.

Les nouvelles données mettent en lumière les politiques de guerre aérienne du président américain Donald Trump au Moyen-Orient et dans les pays voisins de la région, qui sont devenues moins limitées et plus opaques.

Le rapport fait état du nombre de décès de civils en Afghanistan consécutifs à des frappes aériennes américaines et afghanes au cours des trois dernières années.

Des opérateurs de drones américains se joignent à des poursuites contre Obama concernant le Yémen
Lire

« De 2017 à 2019, les décès de civils liés à des frappes aériennes des forces américaines et alliées en Afghanistan ont connu une augmentation spectaculaire », indique le rapport.

Celui-ci ajoute que « le nombre de civils tués par des frappes aériennes internationales a augmenté d’environ 330 % entre 2016, la dernière année complète de l’administration Obama, et 2019, l’année la plus récente pour laquelle des données complètes sont fournies par les Nations unies ».

Le nombre de décès de non-combattants a également augmenté en raison de frappes aériennes lancées par la Force aérienne afghane dans le but d’accroître son influence dans les pourparlers de paix avec les talibans, selon le rapport.

Rien qu’entre juillet et septembre 2020, les frappes aériennes de la Force aérienne afghane ont fait 86 morts et 103 blessés parmi la population civile, précise le rapport.

L’auteure du rapport, Neta Crawford, n’est pas en mesure de communiquer à Middle East Eye les proportions de frappes aériennes provenant de drones ou d’avions habités.

Le Bureau of Investigative Journalism estime néanmoins que la plupart des frappes aériennes dans le pays proviennent de drones.

En septembre, le projet de l’université Brown a publié un rapport précisant qu’au moins 37 millions de personnes ont été déplacées à la suite de la « guerre contre le terrorisme » menée par les États-Unis.

Des civils transformés en « pions politiques »

Le nombre élevé de civils tués au cours de ces frappes s’explique par une décision de l’administration Trump qui a assoupli les restrictions dans le domaine de la guerre aérienne.

« Lorsque les États-Unis durcissent leurs règles d’engagement et limitent les frappes aériennes là où les civils sont en danger, le nombre de victimes civiles a tendance à diminuer », indique le rapport. « Lorsqu’ils assouplissent ces restrictions, un plus grand nombre de civils sont blessés et tués. »

Selon Sahar Ghumkhor, chercheuse en psychanalyse et spécialiste des questions raciales et de genre à l’université de Melbourne, en Australie, les victimes civiles dont le nombre augmente en Afghanistan sont largement considérées par les États-Unis et leurs alliés comme « des dommages collatéraux ou des pions politiques » permettant de prendre une longueur d’avance sur les talibans.

« Même si le nombre de victimes civiles augmente, la sécurité de la population et l’autodétermination des Afghans n’ont jamais été les objectifs de cette guerre »

- Sahar Ghumkhor, chercheuse en psychanalyse et spécialiste des questions raciales et de genre à l’université de Melbourne

« Même si le nombre de victimes civiles augmente, la sécurité de la population et l’autodétermination des Afghans n’ont jamais été les objectifs de cette guerre », explique Sahar Ghumkhor à MEE.

« Selon moi, le nombre de victimes civiles montre aussi à quel point nous avons normalisé la violence dans certaines parties du monde où il n’est même pas inimaginable de faire de la politique par la violence politique.

À cet égard, les États-Unis et leurs alliés sont responsables de la majeure partie de la violence politique dans le pays. »

La guerre des drones de Trump au Moyen-Orient

L’ancien président Barack Obama a été vivement critiqué pour son recours aux frappes de drones, dix fois plus fréquentes que sous son prédécesseur George W. Bush.

C’est pourquoi, parallèlement aux annonces de Trump concernant le retrait des troupes de Syrie, d’Afghanistan, de Somalie et d’Irak, les partisans du président actuel affirment qu’il a davantage contribué à mettre fin aux « guerres éternelles » au Moyen-Orient.

Les drones de la terreur : bienvenue dans la barbarie « civilisée »
Lire

Pourtant, le rapport de l’université Brown montre que sous Trump, une escalade des pratiques de guerre s’est produite par le biais de frappes aériennes, y compris de drones, et que celles-ci ont entraîné une augmentation du nombre de victimes civiles en Afghanistan.

Au cours de la première année de mandat de Trump, son administration a allégé deux restrictions portant sur les frappes de drones, en supprimant la limitation qui autorisait uniquement les frappes contre les militants de haut rang ainsi que le processus de contrôle antérieur sur les frappes de drones.

Les États-Unis ont également assoupli une restriction de leurs règles d’engagement, ce qui leur permet d’éviter d’être en contact direct avec les forces ennemies pour procéder à des frappes aériennes.

« Les conséquences de l’assouplissement des règles d’engagement ont été immédiates », indique le rapport du projet Cost of War.

Cette tendance se manifeste également de part et d’autre du Moyen-Orient, avec une utilisation répétée de drones en Irak, en Syrie, en Somalie et au Yémen par les États-Unis.

Le silence de Biden au sujet des frappes de drones

En 2017, les attaques de drones au Yémen ont augmenté de 300 % par rapport à l’année précédente, selon des données compilées par le Bureau of Investigative Journalism. Le nombre de frappes de drones en Somalie a également augmenté de manière significative sous Trump.

Malgré tout, le tableau complet de ces attaques n’est pas clairement établi. En mars, le Commandement central américain a cessé de publier des résumés mensuels de ses frappes aériennes en Afghanistan.

« Il ne faut pas espérer un grand changement » : en Irak, Biden va devoir composer avec l’héritage de Trump
Lire

Dans le même temps, des groupes de défense des droits de l’homme ont critiqué le Commandement des États-Unis pour l’Afrique (AFRICOM), l’accusant de ne pas comptabiliser correctement les victimes civiles lors de frappes aériennes en Somalie.

Airwars, un organisme de surveillance des pratiques de guerre établi au Royaume-Uni, constate qu’au moins 86 civils ont été tués directement à cause des frappes aériennes américaines au Yémen en 2020. Les États-Unis n’ont pas déclaré de frappe de drone au Yémen depuis 2019.

Malgré ses nombreuses critiques envers les décisions de Trump en matière de politique étrangère, le président élu Joe Biden a gardé le silence sur la question des frappes de drones.

Le président élu a également choisi Avril Haines à la tête des services de renseignement américains. Haines a été l’une des architectes de la politique de drones d’Obama.

Ce choix a été vivement critiqué par l’aile progressiste du Parti démocrate et les activistes pacifistes, qui ont réclamé des nominations sans lien avec les fournisseurs du secteur américain de la défense.

Sahar Ghumkhor relève qu’« au cours des vingt dernières années, aucune administration n’a été tenue responsable de quelque manière que ce soit de cette violence croissante », pas même les administrations Bush et Obama – signe que Trump pourrait également ne pas devoir rendre des comptes et que Biden pourrait poursuivre des politiques similaires en matière de frappes aériennes et de drones.

Tant que l’Afghanistan est « perçu comme la “bonne guerre”, il est moins urgent d’observer le rôle des États-Unis dans ce pays », estime Sahar Ghumkhor.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.