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Le gaz et le commerce cimentent le lien entre Rome et Alger

L’Algérie, qui vient de se fâcher avec l’Espagne, s’oriente vers l’Italie pour fournir plus de gaz à une Europe qui craint les conséquences de la guerre en Ukraine
En 2020, le volume global des échanges commerciaux entre Alger et Rome a atteint près de 6 milliards de dollars (Présidence algérienne)
En 2020, le volume global des échanges commerciaux entre Alger et Rome a atteint près de 6 milliards de dollars (présidence algérienne)

C’est un peu en terrain conquis que Mario Draghi, président du Conseil des ministres italien, est arrivé lundi 11 avril à Alger. Il avait l’assurance de recevoir plus de gaz algérien, mais aussi la garantie de voir son statut de partenaire privilégié des Algériens dans le sud de l’Europe renforcé.

Au cours de cette visite, la deuxième pour Mario Draghi en l’espace d’un an, l’augmentation des exportations de gaz, dont les quantités devront passer de 30 milliards de m3 (contre 21 actuellement), a retenu toute l’attention des médias.

Pourtant, en plus du gaz, l’Algérie va aussi exporter de l’électricité. Pour cela, un câble sous-marin va relier la région de Annaba (est de l’Algérie) à la Sicile, avant de gagner tout le pays et probablement d’autres pays d’Europe.

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D’une longueur de 270 km, il sera notamment réalisé par l’entreprise étatique Sonelgaz. Pour Mario Draghi, cet accord permettra aux pays du sud de l’Europe de « former, avec ceux du nord de l’Afrique, un hub d’électricité, produite à partir du gaz, ainsi que de sources renouvelables ».

Ce câble s’ajoutera au gazoduc reliant l’Algérie à l’Italie via la Tunisie, connu sous le nom de gazoduc Transmed-Enrico Mattei, du nom du fondateur du géant italien ENI, considéré par l’Algérie comme « un ami » pour son soutien à la lutte pour l’indépendance.

« Le partenariat entre l’Italie et l’Algérie s’étend aussi à l’exploration et à la production d’hydrocarbures et à la coopération dans le domaine des énergies renouvelables : solaire, hydrogène, biocarburants, captage, stockage et utilisation du CO2 », résume pour Middle East Eye Arslane Chikhaoui, expert en économie.

Abdelmadjid Tebboune à Rome en mai

« L’Italie ne veut pas se contenter d’une hausse de 50 % de ses approvisionnements en gaz naturel. Le gouvernement de Mario Draghi envisage de débloquer des fonds pour financer des projets mixtes dans le domaine de l’innovation technologique et, pourquoi pas, dans la cybersécurité et pour renforcer la coopération dans les secteurs de l’agriculture, des transports, de la construction et de la colocalisation industrielle », ajoute-t-il.

Cette visite de Mario Draghi, qui doit être suivie par celle d’Abdelmadjid Tebboune à Rome en mai – première visite du chef de l’État algérien dans un pays européen –, est venue couronner une série de rencontres de haut niveau entre les responsables des deux pays.

Ce ballet de dirigeants italiens a été entamé en novembre 2021 par le président Sergio Mattarella. « Les relations algéro-italiennes sont solides, anciennes et stratégiques, et nous travaillons afin de les renforcer et de les consolider davantage », a-t-il résumé.

C’était également l’occasion pour le chef de l’État algérien, Abdelmadjid Tebboune, d’exprimer sa préférence pour le « modèle » économique italien, basé notamment sur un réseau de petites et moyennes entreprises. Il a évoqué, lors d’une conférence de presse, « des similitudes » entre les économies algérienne et italienne.

Mais alors que Rome fait l’objet de toutes les attentions, la relations est beaucoup plus tendue avec Madrid. L’Espagne, qui achète beaucoup de gaz algérien (en 2021, au moins 40 % du gaz consommé par les Espagnols provenaient d’Algérie), serait inquiète de voir l’Algérie interrompre ses livraisons.

Selon l’agence américaine Bloomberg, « des diplomates italiens et espagnols sont en pourparlers après que la décision de Rome de sécuriser de gros volumes de gaz algérien a alimenté les inquiétudes de Madrid ».

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La crainte des Espagnols est d’autant plus justifiée qu’Alger a annoncé officiellement son intention de revoir à la hausse les prix du gaz acheminé à l’Espagne via l’autre gazoduc, Medgaz. À l’origine de cette décision : la brusque décision prise mi-mars par l’Espagne de soutenir le plan d’autonomie défendu par le Maroc pour le Sahara occidental, au détriment des indépendantistes du Front Polisario soutenus par Alger, alors que Madrid affichait jusqu’alors sa neutralité sur le sujet.

D’autres mesures de rétorsion ont été prises. L’Algérie a « progressivement interdit l’importation de produits agricoles espagnols, en commençant par le bétail, ce qui affecte les intérêts des éleveurs de bovins espagnols », rapporte l’AFP.

« L’Espagne perd ses positions »

« L’Italie s’éloigne comme elle ne l’a jamais fait de l’Espagne en tant que grand partenaire européen de l’Algérie » en matière de gaz, a écrit le journal espagnol El Mundo, qui ajoute que Mario Draghi a « profité de la capacité supplémentaire limitée de l’Algérie d’augmenter ses ventes de gaz ».

« L’Espagne perd ses positions comme hub du sud de l’Europe pour approvisionner ses partenaires » du continent, relève encore le quotidien espagnol.

L’excellence des liens algéro-italiens ne date pourtant pas de la crise suscitée par la guerre en Ukraine ni de la dégradation des relations entre Alger et Madrid.

Durant les années 1990, pendant la guerre civile de la « décennie noire », alors que le gouvernement algérien combattait des groupes islamistes armés, l’Italie a été l’un des rares pays à maintenir son ambassade ouverte à Alger. En signe de reconnaissance à Enrico Mattei, qui avait refusé d’exploiter du pétrole algérien avant l’indépendance du pays, l’Algérie a aussi baptisé un jardin public en son nom. Sa statue y est également érigée.

Dans bien des domaines économiques, les deux pays entretiennent d’excellentes relations. « Plus de 200 entreprises italiennes ont réalisé en Algérie des travaux d’infrastructures, nous sommes présents dans le secteur agroalimentaire. C’est une relation complète à 360 degrés », s’est félicité récemment l’ambassadeur d’Italie à Alger, Giovanni Pugliese.

En 2020, le volume global des échanges commerciaux entre Alger et Rome a atteint près de 6 milliards de dollars, dont 3,5 milliards d’exportations algériennes (notamment des hydrocarbures) et 2,42 milliards d’importations depuis l’Italie (des équipements surtout).