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Les activistes sahraouis redoutent une répression accrue après la rupture des relations entre le Maroc et l’Algérie

Le Front Polisario accuse Rabat et son « comportement obstructif » de la rupture des liens entre les deux pays
Célébrations marquant le 45e anniversaire de la déclaration de la République arabe sahraouie démocratique, dans un camp de réfugiés près de Tindouf en Algérie, le 27 février 2021 (AFP)

Les activistes du Sahara occidental disent craindre que le Maroc accentue sa répression à leur encontre après la rupture des liens entre le royaume et l’Algérie.

La situation au Sahara occidental est précaire depuis novembre 2020, lorsqu’un cessez-le-feu de près de 30 ans entre le Front Polisario, mouvement indépendantiste sahraoui, et le Maroc s’est effondré. Les États-Unis ont reconnu par la suite la souveraineté du royaume sur la région, en échange de la reconnaissance d’Israël par Rabat.

Aujourd’hui, alors que l’Algérie rompt ses relations avec le Maroc pour diverses raisons, notamment les actes de Rabat dans ce territoire, les Sahraouis s’attendent à ce que la situation se détériore davantage, prévoyant une multiplication des arrestations, une surveillance accrue et davantage de violences, lesquelles font déjà partie du quotidien des habitants dans ce territoire.

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Nazha el-Khalidi, défenseure sahraouie des droits de l’homme et journaliste d’Équipe Média, est pessimiste.

« D’après mon expérience, le régime marocain sanctionne le peuple sahraoui dès que sa relation avec l’Algérie ou tout autre pays empire », déclare-t-elle à Middle East Eye.

Elle estime qu’il faut qu’une « puissance internationale et régionale » fasse pression sur le Maroc pour qu’il mette fin à son contrôle sur la région. Actuellement, précise-t-elle, Rabat est à l’offensive pour tenter d’obtenir un soutien international pour affirmer son autorité sur le territoire, comme il l’a fait avec les États-Unis en 2020. Rabat avait alors obtenu le soutien de l’administration Trump en normalisant ses relations avec Israël.

« En ce qui concerne les répercussions de cette tension sur nous dans les territoires occupés, nous nous attendons à davantage de répression, d’abus et de représailles contre les civils, en particulier les activistes sahraouis », explique-t-elle.

Les motifs de cette nouvelle rupture n’ont pas été exposés clairement. Mardi, le ministre algérien des Affaires étrangères Ramtane Lamamra a accusé le Maroc de « mener des actions hostiles, inamicales et malveillantes » à l’encontre de son pays et a imputé au royaume « la responsabilité des crises successives qui ont fait rentrer [l’Algérie] dans un tunnel sans issue ».

L’Algérie soutient depuis longtemps le Front Polisario, lui fournissant notamment des armes et accueillant ses dirigeants, ainsi que des milliers de réfugiés.

« En ce qui concerne les répercussions de cette tension sur nous dans les territoires occupés, nous nous attendons à davantage de répression, d’abus et de représailles contre les civils, en particulier les activistes sahraouis »

- Nazha el-Khalidi, activiste sahraouie

Le Maroc a progressivement militarisé les villes du Sahara occidental selon Mahmoud Lemaadel, militant vivant dans la grande ville de Laâyoune.

Les postes de contrôle foisonnent dans la ville. Mahmoud Lemaadel décrit des activistes sahraouis « tout le temps » surveillés et harcelés par la police, tandis que le survol des avions est constant.

« La reconnaissance américaine de la souveraineté marocaine sur mon pays a directement influé sur l’approche marocaine, qui est de pire en pire », confie-t-il à MEE.

« Le lendemain, ils ont commencé à arrêter les gens dans les rues sans raison, même les citoyens généralement sans lien avec l’activisme, et ont commencé à les réprimer. »

Lemaadel s’attend à ce que la situation se détériore davantage. Les activistes sahraouis sont régulièrement accusés d’être fidèles à l’Algérie et cela sera probablement utilisé comme prétexte supplémentaire pour procéder à des arrestations.

« Comme toujours, en tant que défenseurs des droits de l’homme et activistes, nous allons être une proie facile en raison de notre soutien aux bibliothèques, à la paix, à la démocratie, à l’autodétermination du peuple sahraoui ainsi qu’à la fin de l’occupation militaire marocaine du pays », énumère-t-il.

« Complètement injustifiée »

Le Maroc a dénoncé une initiative algérienne « totalement injustifiée » mardi, tout en ajoutant que ce n’était pas surprenant non plus.

Sans en apporter la preuve, l’Algérie avait accusé le Maroc d’avoir payé les séparatistes de Kabylie (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie, MAK) et de les avoir encouragés à déclencher les feux de forêts qui ont dévasté le pays ces dernières semaines, coûtant des dizaines de vies. Rien de probant ne laisse toutefois supposer que des autonomistes kabyles soient responsables de ces incendies.

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Pour le Maroc, cette explication est « fausse, même absurde », tout comme les allégations selon lesquelles Israël serait également à l’origine des incendies.

Pour sa part, le Front Polisario dénonce le « comportement obstructif » du Maroc, qui serait selon le mouvement à l’origine de cette rupture.

« La rupture des liens diplomatiques entre l’Algérie et le Maroc est un problème bilatéral entre ces pays. Cependant, notre lutte et le comportement obstructif du Maroc constituent l’une des raisons à cela », affirme à MEE Oubi Bouchraya Bachir, représentant du Front Polisario en Europe.

Il fait observer que le Maroc et l’Algérie ont amélioré leur relation dans les années 1980 en vue de trouver une solution au problème du Sahara occidental mais que Rabat avait refusé en fin de compte la tenue d’un référendum concernant la souveraineté de la région.

« Nous espérions, après le déclenchement de la guerre en novembre dernier, que cette évolution finirait par prouver au Conseil de sécurité de l’ONU que la situation avait changé et que le temps était venu de résoudre ce conflit au lieu de se contenter de le gérer », poursuit-il.

Le cessez-le-feu au Sahara occidental a pris fin en novembre 2020 lorsque l’armée marocaine a lancé une opération militaire dans la zone tampon de Guerguerat, où patrouille l’ONU, dans le but apparent de mettre un terme au blocus soutenu par le Polisario des camions transitant entre les zones du territoire contrôlées par le Maroc et la Mauritanie voisine.

En réaction, l’organisation indépendantiste a déclaré que le royaume avait « anéanti le cessez-le-feu » en place depuis 1991. Depuis, des tirs sont régulièrement échangés entre le Maroc et le Polisario, même s’il est difficile de confirmer les conséquences des violences.

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Mahmoud Lemaadel rapporte entendre régulièrement le Polisario pilonner des bases militaires marocaines près du mur de sable de 2 700 km construit par le Maroc pour séparer les zones du Sahara occidental détenues par Rabat de celles contrôlées par la RASD.

L’activiste estime que le Polisario est un « atout » pour l’Algérie. Selon lui, si Alger veut empêcher le Maroc de prendre le contrôle total du Sahara occidental, il ne considère pas la fin du règne marocain comme une urgence et estime que le mouvement d’indépendance sahraoui est susceptible de servir de moyen de pression sur Rabat.

« Sur un plan pragmatique, ni l’Algérie ni le Maroc ne veut que l’autre soit la seule puissance dans la région », résume-t-il.

« Un corps étranger entre le Maroc et l’Algérie »

Dans un discours du 31 juillet commémorant le 22e anniversaire de son accession au trône, le roi Mohammed VI a déclaré que son pays et l’Algérie étaient « frères » et que « la sécurité et la stabilité de l’Algérie et la tranquillité de son peuple [étaient] inséparables de la sécurité et de la stabilité du Maroc. »

Le problème, a-t-il dit, est l’existence d’un « corps intrus » qui a séparé les deux pays.

Pour Khalidi, cela laisse entendre qu’au bout du compte, les Sahraouis vont endosser la responsabilité de leur brouille.

« [Cela] signifie que nous, les Sahraouis, sommes un corps étranger entre le Maroc et l’Algérie et que nous sommes l’ennemi qui nuit à la relation », développe-t-elle.

« Ce que cela signifie, c’est que nous nous attendons à une hostilité croissante car le Maroc continue de nous voir seulement comme des corps étrangers qui nécessitent des anticorps pour être éliminés. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.