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L’impact culturel et politique de la cassette au Moyen-Orient

Soixante ans après l’invention de la cassette en Allemagne, Middle East Eye retrace l’histoire d’un objet devenu un vecteur d’innovation culturelle, politique et religieuse au Moyen-Orient
Un réparateur de matériel audio irakien travaille sur un lecteur de cassettes dans son atelier du centre de Bagdad, le 29 juin 2008 (AFP)

Depuis l’invention de la première cassette dont nous venons de fêter les 60 ans, son impact n’a été nulle part aussi tangible qu’au Moyen-Orient.

Inventée par Lou Ottens, un ingénieur néerlandais qui travaillait pour Philips, la cassette à deux bobines a été présentée pour la première fois en 1963 lors d’une exposition à Berlin. Vendue à plus d’une centaine de milliards d’exemplaires dans le monde, la cassette a libéré le public de l’obligation d’acheter des disques ou d’écouter des contenus proposés au bon vouloir de la censure, des gardiens des maisons de disques et des stations de radio. Cet objet bon marché, au format de poche, a révolutionné les moyens d’accès et offert le pouvoir au peuple. 

Dans le monde arabe, la cassette a été bien plus qu’un simple moyen d’écouter de la musique. Elle s’est métamorphosée en un vecteur culturel, politique et même religieux en immortalisant la musique, en diffusant des connaissances et des appels à la révolution, ainsi qu’en reliant des familles et des proches séparés par les migrations et les guerres civiles grâce à des lettres sur cassette que certains conservent encore précieusement malgré le déclin du support. 

En Égypte, la propagation de la technologie de la cassette est née des voyages transnationaux pendant le boom pétrolier, lorsque la migration est devenue une pratique populaire et que la cassette est devenue un symbole de mobilité économique ascendante.

« L’aube de la culture de la cassette coïncide plus largement avec le début de la consommation de masse en Égypte, dans le contexte non seulement du boom pétrolier, mais aussi de l’’’Infitah’’, l’ouverture économique [de 1971 à 1980] », explique Andrew Simon, auteur de Media of the Masses: Cassette Culture in Modern Egypt.

« Les Égyptiens étaient plus nombreux que jamais à voyager, et parmi les objets qu’ils achetaient souvent à l’étranger figuraient des lecteurs de cassettes, ainsi que des ventilateurs électriques. »

Dans l’Égypte des années 1970, la radio était sous le contrôle de l’État depuis 1934. Au grand dam des comités de contrôle chargés de filtrer le contenu pour veiller à ce que tout ce qui était diffusé fût conforme aux normes artistiques, politiques et religieuses, « tout d’un coup, n’importe qui pouvait enregistrer sa voix et atteindre un public important », explique Andrew Simon, qui ajoute que de nombreuses cassettes ont transité clandestinement par les frontières nationales, les aéroports et les docks de la ville côtière d’Alexandrie.

Des travailleurs égyptiens arrivent dans le port égyptien de Nuweiba le 9 août 1990, après avoir quitté le Koweït à la suite de son invasion par l’armée irakienne. Un lecteur de cassettes dans son carton apparaît en bas à droite (AFP)
Des travailleurs égyptiens arrivent dans le port égyptien de Nuweiba le 9 août 1990, après avoir quitté le Koweït à la suite de son invasion par l’armée irakienne. Un lecteur de cassettes dans son carton apparaît en bas à droite (AFP)

« Que ce soit chez les élites ou parmi la classe ouvrière, la cassette est vraiment une technologie qui transcende les classes », souligne Andrew Simon. 

L’invasion du Koweït par l’Irak en 1990, déclenchée par des différends territoriaux et pétroliers, et la guerre du Golfe qui a suivi ont incité des millions de travailleurs immigrés, dont beaucoup étaient des ouvriers sans qualification, à rentrer chez eux. N’emportant avec eux que le strict nécessaire, certains travailleurs égyptiens ont pris soin d’emmener leur lecteur de cassettes.

Le lecteur de cassettes, qui incarne l’« économie du désir » de l’Égypte des années 1970 selon Andrew Simon, s’est même retrouvé au cœur d’une séance photo d’Anouar al-Sadate, le président égyptien assassiné lors d’un défilé militaire télévisé en 1981.

Anouar el-Sadate, président égyptien assassiné en 1981, photographié en train d’écouter un lecteur de cassettes (Faruq Ibrahim)
Anouar el-Sadate, président égyptien assassiné en 1981, photographié en train d’écouter un lecteur de cassettes (Faruq Ibrahim)

Sur une photographie publiée dans le journal égyptien Akbhar al-Yawm, on peut voir Sadate confortablement installé sur une chaise, portant des lunettes de soleil et écoutant un lecteur de cassettes. 

« Même si Sadate faisait partie de l’élite de la société égyptienne en tant que chef d’État, l’objectif de la séance photo, de cette “journée dans la vie d’Anouar al-Sadate”, était de le dépeindre comme un Égyptien ordinaire », explique Andrew Simon.   

Un vecteur d’innovation culturelle pour les chanteurs de chaabi

L’apparition de la cassette a permis aux Égyptiens ordinaires de contribuer à la création et à la circulation de la culture en Égypte.

Le chaabi, un style de musique issu de la classe ouvrière et chanté en arabe familier, parfois entendu dans les mariages, au coin des rues ou depuis des véhicules, a soudainement trouvé, grâce aux cassettes, un point d’ancrage qui lui a permis d’échapper à l’emprise des stations de radio égyptiennes contrôlées par l’État, qui refusaient de diffuser une musique jugée trop « vulgaire ». 

Parmi les interprètes de chaabi qui ont connu une ascension fulgurante avec l’apparition de la cassette figure le pionnier Ahmad Adawiya, dont la première cassette, al-Sah al-Dah Ambu, s’est vendue à un million d’exemplaires en 1973. 

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En parallèle, la presse populaire égyptienne a commencé à diffuser une propagande dénigrant les interprètes de chaabi qui chantaient le quotidien des Égyptiens, raconte Andrew Simon. 

Ils se sont retrouvés au centre de ces discours, accusés de susciter « la chute de la musique, la mort du goût du public, la fin de la haute culture », explique l’auteur. « Du point de vue des critiques culturels, les gens ordinaires des années 1970 et 1980 n’avaient pas à faire la culture égyptienne. Ils devaient être des consommateurs de culture, et non des producteurs de culture. »

Le dénigrement des chanteurs de chaabi dans les années 1970 rappelle les critiques récentes visant le mahraganat, la musique populaire électronique qui cumule des millions de vues sur YouTube et SoundCloud. Ce genre né dans certains des quartiers les plus pauvres d’Égypte est qualifié d’« immoral ». Une star du mahraganat sur TikTok a même été condamnée l’an dernier à une peine de prison pour « trafic d’êtres humains » en Égypte.

Des enregistrements sur cassette numérisés

Ces dernières années, la cassette a connu un regain de popularité auprès des jeunes générations qui la découvrent. 

Alors que la guerre civile, l’occupation et l’évolution des technologies continuent de laisser des traces dans certaines régions du Moyen-Orient, la cassette est également devenue une riche source de nostalgie et d’histoire pour les Arabes et les membres de la diaspora qui ont numérisé des répertoires musicaux et des œuvres que l’on aurait autrement oubliés.

Parmi les projets visant à préserver des fragments de l’ère des cassettes dans le monde arabe figure Syrian Cassette Archives, une collection d’enregistrements datant des années 1970 aux années 2000, qui comprend également des cassettes et de la musique irakiennes

Cette archive créée par le producteur et archiviste Mark Gergis, qui s’est lancé à partir de centaines de cassettes achetées dans des magasins de musique et des kiosques de toute la Syrie avant la guerre civile, regroupe de la dabkeh régionale, de la musique populaire chaabi, de la musique classique, des concerts en direct, des enregistrements de mariages et de fêtes, des albums studio et même de la musique pour enfants.

Majazz Project, une initiative palestinienne fondée par Momin Swaitat, à la fois maison de disques et plateforme de recherche, est une autre archive qui rassemble des enregistrements et vinyles rares de Palestine.

Avec un contenu datant principalement des années 1960 à 1990, acquis auprès d’une ancienne maison de disques de Jénine, on retrouve un mélange de morceaux révolutionnaires, de chants de libération des Intifadas, d’enregistrements de mariages bédouins, et même du funk des années 1980 à grand renfort de synthétiseurs ainsi que du jazz.

Amr Hamid, artiste visuel et graphiste égyptien installé en Suède, est le fondateur d’Egyptian Cassette Archive. Avec une collection qui s’élève à près de 7 000 cassettes, contenant de la musique de toutes les régions et de tous les genres d’Égypte, et même des enregistrements personnels, Amr Hamid a développé sa passion après avoir découvert par hasard un carton de cassettes chez lui.

« C’était le seul support que nous avions à l’époque, au début des années 1990. Tout tournait autour de la musique », explique Amr Hamid, dont l’enfance a été bercée par les cassettes. 

« Mais après quelques années d’études aux beaux-arts, j’ai commencé à fouiller dans mes affaires et j’ai retrouvé un carton rempli de cassettes. Je me suis immédiatement intéressé aux visuels. “Qui a conçu ces magnifiques dessins ?” Il était vraiment difficile de trouver des réponses, et c’est ainsi qu’est né le projet. »

Pochette de cassette. Interprète et acteur : Ahmed El-Haddad ; dessinateur : inconnu. Album sorti en 1995
Pochette de cassette. Interprète et acteur : Ahmed El-Haddad ; dessinateur : inconnu. Album sorti en 1995

Partageant des pochettes de cassettes sur Instagram, Amr Hamid est parvenu à identifier certains des artistes et rassemble en ligne un public d’autres passionnés comme lui. Certaines pochettes représentent Mahmoud El-Khatib dit Bibo, ancienne légende du club de football d’Al Ahly, devenu aujourd’hui son président. Sur une autre, on aperçoit l’acteur et chanteur de chaabi égyptien Ahmed Adawiya, debout devant les pyramides de Gizeh.

La cassette est également devenue un important vecteur politique dans la région. 

En 1978, avant l’avènement d’internet, l’ayatollah Khomeini dirigeait la révolution iranienne en exil en utilisant des cassettes sur lesquelles il enregistrait ses discours depuis Neauphle-le-Château, une paisible commune à l’ouest de Paris. Les cassettes ont été vendues en Europe et livrées en Iran avant son retour en février 1979.

Après le retrait d’Israël du Sud-Liban en 2000, des chants traditionnels du Hezbollah et des discours du principal dirigeant du groupe, le cheikh Hassan Nasrallah – une figure de la résistance considérée comme l’homme qui a chassé Israël du Sud-Liban après vingt ans d’occupation, mais également un personnage controversé jugé responsable de l’aggravation du conflit au Liban –, ont été abondamment vendus.

Avec les téléphones et les enregistreurs de cassettes, les nouveaux moyens de communication ont engendré une forme de « revivalisme religieux » dans les pays à majorité musulmane du Moyen-Orient, selon l’universitaire américain Eric Schewe. 

Des lettres sur cassette

Soixante ans après l’invention de la cassette, c’est peut-être à travers l’importance émotionnelle poignante qu’elle revêt aujourd’hui que l’on se souviendra le plus de son héritage.

Bien avant les messages vocaux sur WhatsApp, pour de nombreuses familles arabes parties loin de leur patrie, les cassettes ont acquis une valeur sentimentale en tant que mode de communication à longue distance. 

Rania Hafez avait 11 ans lorsque la guerre civile libanaise a éclaté en 1975, une guerre qui a fait plus de 120 000 morts et forcé près d’un million de personnes à fuir le pays jusqu’à ce qu’elle prenne fin quinze ans plus tard. 

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Cette Libanaise de 59 ans vivant aujourd’hui à Londres, professeure en éducation et société à l’Université de Greenwich, se souvient d’avoir quitté son pensionnat de Beyrouth pour Abou Dabi, afin d’y rejoindre son père qui travaillait dans le bâtiment. 

Pendant deux ans, ils n’ont pas pu voir leur famille au Liban, et les communications téléphoniques, aujourd’hui omniprésentes dans le monde, n’étaient pas évidentes à l’époque. Elle se rappelle très bien avoir tremblé au son de sa propre voix, dans un monologue sur cassette que sa famille a envoyé à sa grand-mère, à sa tante et à ses oncles restés au Liban.

« Ce n’étaient pas des cassettes de musique, c’était juste nous en train de parler », raconte Rania Hafez. « Nous disions simplement des choses comme : “Vous nous manquez. Voilà ce qu’on fait ici. Comment allez-vous ?  Donnez-nous de vos nouvelles”. »

Comme les services postaux étaient interrompus en raison de la guerre, la famille de Rania Hafez confiait ses lettres sur cassette à quiconque se rendait au Liban.

« Ma grand-mère était probablement un peu réticente à s’exprimer longuement. Je me souviens peut-être de quelques mots de sa part, car c’était une technologie trop nouvelle pour elle. Mais ma tante nous renvoyait la pareille », se souvient la professeure.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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