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Enfances abandonnées, l’enquête sur le triste sort des mineurs étrangers isolés à Paris

Nadia Hathroubi-Safsaf, journaliste et auteure, signe un ouvrage engagé sur les mineurs isolés du quartier de Barbès-La Goutte d’Or à Paris. Abandonnés à leur sort, ces migrants sont pourtant, et avant tout, des enfants
Un jeune garçon dort dans une pièce du château du Haut Tertre, le 12 novembre 2002 à Taverny, où la Croix-Rouge a ouvert un lieu d’accueil et d'orientation (LAO) pour mineurs étrangers isolés (AFP/Mehdi Fedouach)
Un jeune garçon dort dans une pièce du château du Haut Tertre, le 12 novembre 2002 à Taverny, où la Croix-Rouge a ouvert un lieu d’accueil et d’orientation (LAO) pour mineurs étrangers isolés (AFP/Mehdi Fedouach)

C’est dans une salle d’audience du palais de justice de Paris que s’ouvre l’enquête de Nadia Hathroubi-Safsaf.

Mohsin, jeune marocain sans papiers accusé de cambriolage, est jugé en appel. Est-il majeur ? Est-il mineur ? Là est toute la question.

« Quel âge a-t-il ? 17 ans, 18 ans ? Peu importe, pensez-vous. Ces quelques mois de différence, néanmoins, peuvent changer et même sceller des sorts : être protégé de la rue ou au contraire être happé par elle », écrit l’auteure.

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Déjà enfermé au centre de rétention administrative de Vincennes, Mohsin est pourtant jugé à huis clos, comme un adolescent : sans document officiel pour prouver sa date de naissance, impossible de justifier de son identité.

La rédactrice en cheffe du Courrier de l’Atlas, qui a déjà signé des ouvrages sur l’histoire de l’immigration en France, s’attache cette fois avec Enfances abandonnées (Lattès, mai 2022) à décortiquer le cas des mineurs étrangers isolés.

Souvent polytoxicomanes, parfois alcoolisés, ils errent dans les squares parisiens l’été ou profitent de la chaleur humide des gros tambours des laveries automatiques l’hiver.

Ces visages poupins, aux cicatrices indélébiles, apparaissent et réapparaissent dans le livre, comme les ombres qu’ils sont déjà, dans les rues de la Ville Lumière.

« Je leurs mens en disant que tout va bien »

Depuis 2016, comme Mohsin, ils sont des centaines à avoir quitté, seuls, leur pays natal pour rejoindre la France, mais surtout Barbès-La Goutte d’Or, véritable capitale de l’immigration maghrébine.

Contrairement au portrait-robot de l’enfant des rues du Maroc qui se retrouverait ensuite sur les pavés de Paris, il s’agit d’adolescents qui ont encore de la famille au pays.

Le quotidien de ces enfants démunis, la détresse de ces proies faciles pour des adultes mal intentionnés ne sont évoqués par ces Parisiens excédés ou les élus locaux qu’à de trop rares moments

« Je leurs mens en disant que tout va bien, que j’ai un toit, que j‘apprends un métier. J’arrive même à envoyer un peu d’argent », raconte l’un d’eux.

Comme la plupart des autres, dans une communication millimétrée via les réseaux sociaux et l’application WhatsApp, il arbore une « coupe de cheveux travaillée », de « faux vêtements de marque ». 

En France pourtant, les textes sont clairs. Un mineur non accompagné est une personne âgée de moins de 18 ans présente sur le sol français sans représentants légaux. Quelle que soit sa nationalité, l’enfant ou l’adolescent doit être pris en charge par l’aide sociale pour espérer obtenir un hébergement, une éducation, une formation.

Or dans les faits, c’est bien plus complexe pour ces petits étrangers.

Les pouvoirs publics ont été saisis après l’exaspération des riverains, témoins d’une errance juvénile au coin de leur rue. Des pétitions où l’on déplore des situations « comme dans les pires favelas des pays en voie de développement » ont circulé. Le quotidien de ces enfants démunis, la détresse de ces proies faciles pour des adultes mal intentionnés ne sont évoqués par ces Parisiens excédés ou les élus locaux qu’à de trop rares moments.

Manque de coordination

Si Nadia Hathroubi-Safsaf décrit des jeunes qui « survivent avec le butin de leurs vols », elle ajoute avoir « mal au ventre en l’écrivant ».

« J’ai l’impression de participer à leur stigmatisation alors que je sais la triste vie qu’ils mènent. Qui vit par choix dans un squat ? »

D’après son enquête, la principale réponse des pouvoirs publics est la répression. Dans les rues de Barbès-La Goutte d’Or, elle a rencontré de nombreux policiers mais aucun éducateur de rue…

Selon la journaliste, les principales associations chargées de ce public sensible par la mairie de Paris gardent portes closes, rechignent à répondre à ses questions… Même le maire socialiste du 18e arrondissement, Éric Lejoindre, n’arrive pas à cacher sa gêne et ne regrette pas qu’on mette « du bleu partout » (des forces de police) dans les rues de son quartier. 

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Heureusement, souligne l’auteure, des associations, des travailleurs sociaux et même de simples citoyens sont sur le pont. Avec des moyens toujours trop maigres, ils offrent des repas, des vêtements et une aide administrative.

Une femme est omniprésente tout au long du récit. Fatiha de Gouraya, « Fati pour les Algériens et Halti Fatiha pour les Marocains », est présidente de l’association SOS Migrants mineurs.

Sur le terrain depuis les premières arrivées, elle est en contact permanent avec les mineurs et même leur famille restée au Maghreb. Dans la postface qu’elle signe, elle déplore « un manque flagrant de coordination entre les services de l’État et les organisations mandatées ». 

Ce livre, sorti au lendemain de la réélection du président Emmanuel Macron, sonne comme un bilan des cinq dernières années. À analyser le choix du tout répressif et ce qui est décrit comme le pourrissement de la situation, on ne peut s‘empêcher de faire le parallèle avec les mineurs Français coincés dans les camps du nord de la Syrie.

Ces petits Français, victimes du choix de leurs parents et de la situation géopolitique d’après-guerre contre le groupe État islamique (EI), espèrent toujours retrouver leurs pays et leurs droits.

En attendant, dans ces camps inhumains, ils sont bien obligés d’abandonner toute trace de leur enfance. Désormais réélu, quelle sera la position d’Emmanuel Macron II ? C’est l’une des grandes questions qui nous habite, à la fermeture de cette enquête.