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Trois cents femmes et enfants français croupissent dans les camps de l’EI en Syrie. Quand pourront-ils rentrer chez eux ?

Alors que des assassins du groupe rôdent autour des tentes et que des cellules dormantes ressurgissent, la vie dans les camps syriens devient de plus en plus dangereuse. Mais la France continue de refuser le rapatriement de ses ressortissants
Les femmes soupçonnées d’avoir été membres de l’EI peuvent être condamnées à vingt ans de prison en France (MEE/Frank Andrews)
Les femmes soupçonnées d’avoir été membres de l’EI peuvent être condamnées à vingt ans de prison en France (MEE/Frank Andrews)

Comme plusieurs centaines de familles françaises dont un enfant est parti rejoindre l’État islamique (EI), Jean-Marc et Monique, un couple d’agriculteurs retraités vivant dans les montagnes auvergnates, ne sauront jamais pourquoi leur fille Mathilde* et son mari se sont installés avec leurs quatre jeunes enfants dans le territoire du groupe.

Pendant quelques années après la disparition de la jeune famille en 2013, ils ont eu des contacts téléphoniques sporadiques, à Noël ou pour des anniversaires. Leur fille a donné naissance à un cinquième enfant, un garçon, ont-ils appris.

Mais au milieu de l’année 2018, les contacts ont cessé.

« C’était épuisant », confie Jean-Marc à Middle East Eye à la table de la cuisine de la vieille ferme familiale. Monique a développé un cancer du sein. (Son état de santé s’est depuis amélioré.)

Puis un jour d’octobre 2019, Jean-Marc a reçu un message de Sara, leur petite-fille aînée alors âgée de 15 ans. Elle se trouvait dans un camp de détention pour les familles de membres de l’EI, dans le nord-est de la Syrie.

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« Bonjour Pépé et Mémé… Est-ce que vous avez appris que j’avais été mariée et que Maman et Papa plus tous les petits frères avaient été tués ? », a-t-elle écrit.

Ils ne le savaient pas.

Dans son long message, Sara a expliqué qu’à l’âge de 13 ans, elle avait été mariée à un Marocain de 17 ans.

Deux ans plus tard, au cours d’une bataille sanglante à Baghouz (Syrie), dernier bastion du groupe militant, elle et sa famille ont vu un soldat entrer dans leur appartement et tuer leur père, combattant de l’EI, à bout portant.

Quelques semaines plus tard, Sara et son mari ont vu ce qui était selon elle un avion français larguer une bombe sur le bloc d’habitations où vivaient sa mère et sa fratrie. Tous ont été tués.

« Elle a dû identifier les corps », raconte à MEE Monique, la grand-mère de Sara, tout en fondant en larmes.

Le plus âgé des enfants tués avait 13 ans. Le plus jeune, le sixième enfant, était né quelques jours plus tôt.

Photo de Sara avec deux de ses jeunes frères et sœurs avant leur départ en Syrie (MEE/Frank Andrews)
Photo de Sara avec deux de ses jeunes frères et sœurs avant leur départ en Syrie (MEE/Frank Andrews)

Un mois plus tard, à l’âge de 15 ans, Sara a vu son mari se faire abattre par un sniper alors qu’il allait chercher de l’eau.

Le lendemain – « le jour le plus terrible de [sa] vie » –, elle a été frappée à la tête par des éclats d’obus qui provenaient selon elle d’un missile français.

Sara a dû manger du foin pour survivre à Baghouz, a-t-elle écrit à ses grands-parents. « Ils ont brûlé des enfants devant mes yeux. »

Depuis plusieurs années, Sara et des centaines d’autres femmes et enfants français tentent de survivre dans des camps de détention kurdes pour les familles de combattants présumés de l’EI, dans des conditions si déplorables qu’elles pourraient s’apparenter à de la torture, selon l’ONU. Personne ne leur dit quand ils seront autorisés à rentrer chez eux – les mères pour faire face à des poursuites judiciaires, les enfants pour faire l’objet d’une longue évaluation de la part des services sociaux.

L’an dernier, dix Françaises vivant dans les camps ont entamé une grève de la faim pour pousser leur gouvernement à les rapatrier, en vain.

En France, des familles désespérées se démènent pour faire revenir leurs proches. Comme les autorités, suspicieuses, ne leur donnent pratiquement aucune nouvelle, elles attendent des bribes d’informations depuis les camps.

La police française effectue des perquisitions chez elles à l’aube et les arrête pour des envois d’argent à leurs proches. Ces sommes sont pourtant une bouée de sauvetage dans des camps où les détenus tombent gravement malades en raison de services médicaux inexistants, de maigres rations alimentaires et de la saleté de l’eau.

Des autorités réticentes

À son apogée en 2015, le « califat » de l’EI couvrait une superficie à peu près équivalente à celle de la Grande-Bretagne.

Lorsque Baghouz a été reprise en mars 2019 par les Forces démocratiques syriennes (FDS), une alliance de groupes kurdes et arabes locaux soutenus par une coalition dirigée par les États-Unis, des dizaines de milliers de personnes ont quitté la ville, qui a été rasée.

Aujourd’hui, environ 10 000 hommes et des centaines d’adolescents sont détenus dans quatorze prisons surpeuplées dans la région d’Hassaké, dans le nord-est de la Syrie.

Les femmes et les enfants, y compris les orphelins comme Sara, vivent dans deux camps tentaculaires, Roj et al-Hol, qui abritent environ 60 000 personnes : environ 20 000 proviennent de Syrie, 31 000 d’Irak et près de 12 000 autres – 4 000 femmes et 8 000 enfants – d’autres pays.

On compte environ 60 000 femmes et enfants dans les camps de Roj et al-Hol et 10 000 hommes et adolescents dans les prisons
On compte environ 60 000 femmes et enfants dans les camps de Roj et al-Hol et 10 000 hommes et adolescents dans les prisons

Les autorités kurdes, qui administrent les prisons et les camps, ne cessent d’exhorter les pays à rapatrier leurs ressortissants, au même titre que les Nations unies, le Parlement européen, d’innombrables groupes de défense des droits de l’homme et les États-Unis, qui ont proposé de rapatrier des personnes par avion.

Néanmoins, de nombreux gouvernements sont réticents à l’idée de rapatrier des citoyens susceptibles d’avoir entretenu des liens avec l’EI.

« Est-ce que vous avez appris que j’avais été mariée et que Maman et Papa plus tous les petits frères avaient été tués ? »

– Sara, orpheline détenue dans le camp de Roj

Seule la moitié environ de la soixantaine de pays qui comptent des ressortissants dans les camps, dont les États-Unis, la Russie et le Kazakhstan, en ont rapatrié, et souvent par poignées.

La France, le pays occidental qui compte le plus de ressortissants dans les camps, a rapatrié environ 35 enfants. On estime qu’il reste encore 100 femmes et 200 enfants, dont deux tiers ont moins de 6 ans.

Certaines familles sont arrivées dès 2017.

Depuis lors, alors que des assassins de l’EI rôdent autour des tentes et que des cellules dormantes ressurgissent, la vie dans les camps devient de plus en plus dangereuse.

Des années d’horreur

À Roj, où vivent Sara et la plupart des ressortissants français, les détenus sont autorisés à envoyer chaque semaine un court message vocal à leur famille.

Sur place, les émanations toxiques des gisements pétroliers voisins causent des problèmes respiratoires chez les détenus. Des gens meurent dans des tentes qui prennent feu. Les enfants n’ont pas accès à une éducation adéquate.

Les installations sanitaires sont rares et les familles vivent de rations de riz, de lentilles, d’huile, de sucre et de boulgour. Seuls ceux qui ont de l’argent peuvent s’offrir de l’eau en bouteille, des fruits et des légumes.

« Tout le monde sait que si les familles [en France] n’envoient pas d’argent aux camps, les enfants meurent », affirme Marie Dosé, avocate de plusieurs familles.

Des femmes et des enfants touchés par des éclats d’obus et des tirs lors du siège de Baghouz en 2019 ont des plaies ouvertes infectées.

MEE a pu consulter des photos d’une jeune fille avec un trou de la largeur d’un doigt dans le palais après avoir reçu une balle perdue. 

Des femmes marchent avec des enfants et des effets personnels lors de la libération d’un groupe de familles syriennes du camp d’al-Hol administré par les Kurdes, le 11 mai 2021 (AFP)
Des femmes marchent avec des enfants et des effets personnels lors de la libération d’un groupe de familles syriennes du camp d’al-Hol administré par les Kurdes, le 11 mai 2021 (AFP)

À une centaine de kilomètres au sud de Roj se trouve al-Hol, un camp de plus grande taille, créé à l’origine pour accueillir les Irakiens déplacés pendant la guerre du Golfe de 1991.

Sur place, les femmes accouchent dans des tentes, les gens font la queue pendant des heures pour obtenir une eau infestée de vers qui perpétue l’épidémie de diarrhée aiguë sévissant dans le camp, et deux enfants meurent chaque semaine en moyenne, souvent de maladies évitables.

Les familles sont à la merci des conditions climatiques extrêmes de la région et des combats à proximité. Une mère affirme avoir entendu le sol « trembler » récemment lorsque la Turquie a bombardé des cibles dans la région.

« Je n’accepte pas […] d’être spectateur de [leur] souffrance et de [leur mort lente] », confie à MEE un Franco-Marocain de 58 ans dont la fille et les petits-enfants se trouvent à Roj. « C’est très difficile de vivre avec ce cauchemar. »

Plusieurs Françaises disent avoir été battues dans des prisons kurdes, où elles sont parfois détenues pendant des mois avant d’être déplacées d’un camp à l’autre. D’autres affirment qu’elles se font enfermer lorsqu’elles sont surprises avec un téléphone portable.

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Une Française raconte à MEE que sa fille a été battue à plusieurs reprises en prison, privée de nourriture et déshabillée entièrement devant ses enfants.

Une autre explique que sa sœur s’occupe actuellement des deux jeunes enfants d’une Française emprisonnée pour avoir protesté contre ses conditions de vie.

L’an dernier, le fils de 18 mois d’une autre Française a « failli mourir » d’un arrêt cardiaque dans une prison de Kameshli, à la frontière entre la Turquie et la Syrie.

D’après son récit, les gardes ne sont pas venus lorsque les femmes entassées dans la cellule se sont mises à crier. C’est une codétenue qui a réanimé le jeune garçon.

Informé de ces témoignages, un porte-parole des autorités kurdes se défend auprès de MEE : « Ces affirmations sont inexactes. Il y a une campagne systématique qui vise à déformer les faits. » Aucune autre information n’a été communiquée.

La résurgence de l’EI

En dépit de quelques arrestations, les gardes en sous-nombre à al-Hol n’ont pas pu empêcher des attentats et des assassinats perpétrés par l’EI, notamment de multiples décapitations.

L’an dernier, l’ONU a recensé des cas de « radicalisation » et d’entraînement de recrues dans le camp et averti que des enfants étrangers étaient « préparés » à devenir de futurs agents de l’EI. 

Le père d’une Française de 29 ans récemment transférée à Roj explique à MEE qu’elle et ses trois jeunes filles ne quittent que très rarement leur tente à al-Hol. « Elle [était] pétrifiée à l’idée que Daech [l’EI] revienne », confie-t-il.

Fin janvier, des centaines de combattants de l’EI ont attaqué une prison dans la ville voisine d’Hassaké pour libérer des camarades capturés.

Des centaines d’enfants de diverses nationalités faisaient partie des milliers de détenus vivant dans des conditions épouvantables dans la prison de Ghwayran. Certains auraient été utilisés comme « boucliers humains » pendant l’attaque et sont toujours détenus dans la prison.

« La responsabilité de tout ce qui arrive à ces enfants incombe également aux gouvernements étrangers, qui pensent qu’ils peuvent tout simplement abandonner leurs jeunes ressortissants en Syrie », a déclaré l’ONG Save The Children.

Un membre des Forces démocratiques syriennes braque son arme à l’extérieur d’une prison au cours d’affrontements avec des combattants de l’État islamique à Hassaké (Syrie), le 22 janvier 2022 (North Press Agency/Reuters)
Un membre des Forces démocratiques syriennes braque son arme à l’extérieur d’une prison au cours d’affrontements avec des combattants de l’État islamique à Hassaké (Syrie), le 22 janvier 2022 (North Press Agency/Reuters)

En décembre dernier, une Française de 28 ans atteinte de diabète est décédée à Roj, laissant derrière elle sa fille de 6 ans, qui est désormais prise en charge par une autre mère française.

Selon l’avocate Marie Dosé, les autorités avaient été alertées à de multiples reprises au sujet de l’aggravation de son état.

« Qu’est-ce qu’on va raconter à Sarah quand elle aura 15 ans ? Comment va-t-on lui expliquer que pendant trois ans, la France a laissé mourir sa mère là-bas ? », a-t-elle déclaré dans un entretien avec MEE.

Une autre jeune femme, qui vit avec ses quatre enfants à Roj, est gravement malade et a besoin d’un traitement d’urgence. Elle faisait partie de ces femmes qui ont tenté d’alerter les autorités en faisant une grève de la faim l’année dernière, en vain. Le Comité contre la torture du Haut-Commissariat de l’ONU aux droits de l’homme a également exhorté la France à la rapatrier, sans succès.

« Elle me dit que son état empire, qu’elle saigne beaucoup et s’affaiblit », a affirmé sa mère l’an dernier. « Elle est comme un animal dans sa tente, en train de mourir devant ses enfants. »

Les motifs français

Selon les familles interrogées par MEE, leurs proches comprennent qu’ils seront probablement emprisonnés en cas de rapatriement et que leurs enfants risquent d’être placés ou confiés à leur famille.

Les femmes soupçonnées d’avoir été membres de l’EI peuvent être condamnées à vingt ans de prison en France, où la législation antiterroriste compte parmi les plus complètes d’Europe.

Hassaké, une bataille féroce et aucune leçon tirée en Europe
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Quelque 250 citoyens français voire davantage qui se sont rendus sur le territoire de l’EI ont été rapatriés dans le cadre d’un accord selon lequel les autorités des zones contrôlées par la Turquie doivent ramener en avion les ressortissants français qui se trouvent sur leur territoire ou qui leur sont remis. Les autorités françaises précisent qu’il s’agit d’« expulsions » et non de rapatriements.

Selon Paris, qui affirme procéder à des rapatriements au « cas par cas », les femmes doivent être jugées en Syrie et en Irak. La France prétend ne détenir aucune compétence sur le territoire et estime que ces femmes et enfants constitueraient un risque pour sa sécurité intérieure.

La situation pourrait arriver à un point critique dès le mois de juillet, lorsque la France sera confrontée à une décision de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) à la suite d’une plainte déposée contre la République par deux familles dont des proches se trouvent dans les camps.

Il s’agira du principal test à ce jour de la position de la France.

Les failles du raisonnement de la France en matière de rapatriement

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Plus de 60 000 femmes et enfants vivent dans des camps accueillants les familles de combattants présumés de l’EI, administrés par les Kurdes dans le nord-est de la Syrie. Parmi eux se trouvent 300 ressortissants français que Paris refuse de rapatrier. Pourquoi ?

La France fait valoir qu’elle ne dispose d’aucune compétence, d’aucun contrôle ni d’aucune autorité vis-à-vis de ses citoyens dans le nord-est de la Syrie.

Les avocats des familles expriment leur désaccord, étant donné que les femmes et les enfants en question sont des ressortissants français et que Paris a déjà procédé à plusieurs missions de rapatriement.

Un rapporteur spécial des Nations unies a noté que ces opérations étaient facilitées par les « relations étroites » entretenues par la France avec les FDS.

Des retours « au cas par cas »

La France affirme mener une politique de rapatriement « au cas par cas ». Ainsi, Paris a sélectionné 35 citoyens – tous des enfants, jusqu’à présent – pour les ramener au pays, mais laisse dans les camps des femmes gravement malades et des orphelins comme Sara.

L’approche du pays « ne peut être justifiée », selon Dunja Mijatović, commissaire aux droits de l’homme du Conseil de l’Europe.

« Personne ne peut prétendre que certains enfants ne sont pas en danger et ne sont pas exposés à ce continuum de violence », a-t-elle déclaré. « [Les enfants] ne doivent pas être contraints de supporter les conséquences des choix de leur mère.

« Le rapatriement est selon moi la seule voie possible. »

Des tribunaux kurdes

La France soutient également que les hommes et les femmes accusés d’avoir rejoint l’EI devraient être jugés là où ils auraient commis leurs crimes.

Néanmoins, l’administration kurde ne possède ni les ressources, ni les preuves nécessaires pour les poursuivre, alors que la France dispose d’une législation antiterroriste très étendue qui exposerait les femmes à des peines de prison d’une vingtaine d’années.

Un risque d’attentat

Un autre argument avancé par la France contre un rapatriement est le risque pour sa sécurité que représentent les personnes à rapatrier.

En 2016, le procureur de Paris a décrit les enfants comme « des bombes à retardement », laissant entendre que, tôt ou tard, ils prépareraient un attentat sur le sol français.

Cependant, de nombreux experts de la lutte contre le terrorisme, dont un juge antiterroriste français de haut rang et le directeur du Bureau des Nations Unies contre le terrorisme, ont déclaré qu’il était beaucoup plus risqué de laisser les familles sur place.

Human Rights Watch a indiqué que le fait d’être « rejetés par leurs pays d’origine » pouvait rendre les enfants plus vulnérables au recrutement par l’EI.

Le responsable des opérations militaires des États-Unis au Moyen-Orient a déclaré l’an dernier que l’absence de rapatriement revenait à s’offrir « des combattants dans cinq à sept ans. »

Une affaire judiciaire cruciale

En septembre 2021, deux familles dont des proches se trouvent dans les camps ont assigné la France devant la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) en raison du non-rapatriement de leurs proches.

La décision de la CEDH de condamner ou non l’inaction de Paris, attendue entre juillet et septembre, pourrait contraindre la France et les autres pays européens à rapatrier leurs ressortissants, à moins qu’ils ne choisissent de l’ignorer.

« Le jugement est définitif et, en principe, exécutable dans l’immédiat », affirme à MEE un expert juridique de l’ONU qui travaille sur ces questions depuis plus de dix ans.

« Mais nous savons que de nombreux jugements ne sont pas vraiment pris en compte… [La France] pourrait simplement décider de ne pas le suivre. »

Pour Marc Lopez, un fonctionnaire à la retraite dont la belle-fille et les quatre jeunes petits-enfants sont à Roj depuis plus de trois ans, l’idée selon laquelle la France ne dispose d’aucune compétence dans la région est risible.

S’exprimant dans son appartement parisien spacieux, en septembre dernier, au crépuscule, Marc Lopez raconte qu’il s’est rendu à Roj en juin 2019 avec son épouse et deux autres couples venus d’Autriche et de Suède pour voir leurs proches.

Les autorités kurdes leur ont accordé une visite dans le camp.

Le jour J, les couples autrichien et suédois sont entrés. En revanche, après avoir attendu pendant des heures, Marc Lopez et son épouse ont été priés de partir et les gardes n’ont pas pu transmettre les jouets, livres, médicaments et vêtements qu’ils avaient apportés pour les enfants.

« Même s’ils les rapatrient dans un mois, ils auraient pu le faire il y a trois ans », déplore Marc Lopez, dont la belle-fille et les quatre petits-enfants vivent à Roj (MEE/Frank Andrews)
« Même s’ils les rapatrient dans un mois, ils auraient pu le faire il y a trois ans », déplore Marc Lopez, dont la belle-fille et les quatre petits-enfants vivent à Roj (MEE/Frank Andrews)

« On nous a dit que les ordres venaient d’en haut : “C’est le gouvernement français, sans le feu vert de Paris, vous ne les verrez pas” », raconte-t-il. 

À travers la clôture, ils ont aperçu leurs deux plus grands petits-enfants.

« J’ai dit “Viens ici que je t’embrasse”, l’aîné est venu et a mis sa joue contre la grille », se souvient Marc Lopez.

« Nous leur avons dit que nous étions là pour eux, que nous ferions tout… Ils avaient les yeux grands comme ça. Nous avons pu les voir pendant deux minutes, les embrasser, avant qu’arrivent les gardes. C’était terrible. »

Marc Lopez et son épouse ont préparé deux chambres dans leur appartement pour accueillir leurs petits-enfants à leur retour en France (MEE/Frank Andrews)
Marc Lopez et son épouse ont préparé deux chambres dans leur appartement pour accueillir leurs petits-enfants à leur retour en France (MEE/Frank Andrews)

Le ministère français des Affaires étrangères n’a mis aucun interlocuteur à la disposition de MEE pour répondre aux questions portant sur ses relations avec les autorités kurdes, le traitement des familles ou sa politique de rapatriement.

Rester dans les camps ou abandonner ses enfants

L’approche « au cas par cas » de la France consiste jusqu’à présent à rapatrier les orphelins ou les enfants desquels les mères acceptent de se séparer.

Dans un message vocal envoyé à son père depuis l’un des camps, une mère française en larmes, confrontée à l’horrible choix de laisser ses enfants rentrer seuls chez eux ou de les garder avec elle, explique qu’elle n’a pas pu se résoudre à faire partir son plus jeune enfant.

Cette pratique consistant à séparer la mère de ses enfants constitue une violation de la Convention relative aux droits de l’enfant, qui stipule que l’unité familiale est dans l’intérêt supérieur de l’enfant

« Je pouvais pas. J’ai pas réussi », confie-t-elle en pleurs, en racontant le départ de ses deux aînés. « Ça me déchire le cœur, je te jure. »

Une autre mère explique qu’alors qu’elle confiait ses enfants, sa fille a tellement hurlé que sa bouche est devenue bleue.

« Ils ont fermé les rideaux de la voiture pour pas qu’ils me voient », affirme-t-elle en sanglotant. « J’ai pas pu vraiment leur dire au revoir. »

Cette pratique – également employée par le Canada et le Royaume-Uni – consistant à séparer la mère de ses enfants constitue une violation de la Convention relative aux droits de l’enfant, qui stipule que l’unité familiale est dans l’intérêt supérieur de l’enfant.

Les familles et les défenseurs des droits de l’homme espèrent qu’une éventuelle condamnation prononcée par la CEDH obligera la France – et les autres pays européens – à procéder enfin à des rapatriements, créant ainsi un précédent.

« Ce sont des Français avant d’être des djihadistes »

Un élan semble se former. Au cours des derniers mois, des pays auparavant réticents comme la Belgique, l’Allemagne et le Danemark ont rapatrié des ressortissants.

Dans le même temps, en France, un nombre croissant de personnalités de la société civile, de figures politiques et de groupes de défense des droits de l’homme réclament des rapatriements.

Pourtant, « la position officielle de la France n’a pas bougé d’un poil », affirme à MEE un expert juridique de l’ONU qui travaille sur ces questions depuis plus de dix ans, sous couvert d’anonymat dans la mesure où il n’est pas autorisé à s’adresser aux journalistes.

Les familles craignent que le gouvernement français ne décide de ne pas agir par crainte de répercussions négatives avant l’élection présidentielle prévue en avril ou les élections législatives programmées deux mois plus tard – si tant est qu’il agisse un jour.

Le président français Emmanuel Macron prononce un discours lors de sa visite à l’École nationale de police de Roubaix, le 14 septembre 2021 (AFP)
Le président français Emmanuel Macron prononce un discours lors de sa visite à l’École nationale de police de Roubaix, le 14 septembre 2021 (AFP)

Leur appréhension découle en grande partie d’un incident survenu en 2019, lorsque le quotidien français Libération a révélé ce qui ressemblait à une annulation d’un plan qui aurait permis de rapatrier jusqu’à 250 citoyens français.

Un document consulté ultérieurement par MEE énumérait les mères et les enfants à rapatrier, parmi lesquels figuraient des proches de personnes interrogées dans le cadre de cet article.

« Ce sont des Français avant d’être des djihadistes », déclarait Christophe Castaner, alors ministre de l’Intérieur, quelques semaines avant la date de l’opération.

Toutefois, à la suite de la publication d’un sondage dans lequel 89 % des personnes interrogées se disaient « inquiètes » d’un « retour des djihadistes en France », les ministres ont fait marche arrière et les plans de rapatriement des combattants et de leurs familles semblent avoir été abandonnés.

L’avocate Marie Dosé affirme avoir échangé avec des membres du cabinet d’Emmanuel Macron au sujet des raisons pour lesquelles la France n’effectuait pas de rapatriements. « Ils n’ont pas d’autre argument que l’opinion publique. »

« Je ne sais pas à quel moment dans l’histoire de France on a laissé des enfants dans une zone de guerre », poursuit-elle. « C’est l’un des moments les plus honteux de l’histoire de France contemporaine. »

« Nous sacrifions des enfants pour un calcul politique », renchérit Marc Lopez. « Allez voir mon petit-fils. Regardez-le dans les yeux et dites-lui pourquoi vous le laissez là-bas. »

Un traitement « honteux »

L’annulation du plan de rapatriement est l’un des nombreux exemples de la négligence du gouvernement, selon les proches, qui affirment être traités comme des suspects et non comme des victimes.

Ils expliquent qu’ils doivent envoyer des courriers pour espérer obtenir une réponse et que les autorités les tiennent dans l’ignorance.

Par exemple, en 2020, une femme venue témoigner lors du procès de Tyler Vilus, combattant français de l’EI, a appris que la France savait que sa fille disparue avait été tuée sous les bombardements à Mossoul (Irak).

« Je ne sais pas à quel moment dans l’histoire de France on a laissé des enfants dans une zone de guerre […] C’est l’un des moments les plus honteux de l’histoire de France contemporaine »

– Marie Dosé, avocate de plusieurs familles

« Les services de renseignement ne vous ont pas informée ? », a demandé le président du tribunal pendant l’audition, apparemment perplexe quant aux raisons pour lesquelles elle n’avait rien su.

La famille de la Française de 28 ans décédée à Roj en décembre dernier n’a toujours pas été informée officiellement de son décès par les autorités.

« La principale interaction que nous avons avec le gouvernement, c’est avec la police », déplore Marc Lopez. « Toutes les familles ont été interrogées à plusieurs reprises et pratiquement toutes ont également fait l’objet de perquisitions [à l’aube]. »

En septembre 2020, plusieurs proches ont été arrêtés pour avoir envoyé de l’argent en Syrie, dans le cadre d’une opération de lutte contre le « cyberfinancement du terrorisme ».

« La façon dont on traite les familles, c’est honteux », estime Me Dosé.

Sabrina, une infirmière de 40 ans dont la petite sœur et le neveu de 5 ans se trouvent à Roj, a été l’une des personnes arrêtées.

Dans son appartement calme en banlieue parisienne, elle raconte que des policiers armés et cagoulés ont fait irruption à six heures du matin et l’ont menottée, avec son mari, devant leurs deux enfants.

Le couple était soupçonné de faire partie d’un réseau de financement du terrorisme et d’envoyer de l’argent pour aider sa famille à s’échapper, explique Sabrina.

Les agents ont laissé l’endroit « dans un sale état », ajoute-t-elle. « Ils ont tout vidé, ils cherchaient de l’argent. »

Les yeux bandés, Sabrina et son mari ont été emmenés à l’extérieur, sous les yeux de leurs voisins et des camarades de classe de leurs enfants, qui se rendaient à l’école. Sabrina a passé quatre jours en garde à vue.

Elle connaît des gens qui ont perdu des amis ou leur emploi après s’être confiés au sujet des membres de leur famille dans les camps. Ainsi, elle ne parle pas de sa sœur et de son neveu à ses amis ou à ses collègues, tout comme elle interdit à ses enfants d’en parler à l’école.

« C’est clair que quand vous êtes d’origine musulmane, on a plus de doutes sur vous », affirme-t-elle. « Les choses se durcissent en France en ce moment… vous avez l’impression que n’importe quel musulman est coupable. »

Sabrina a repéré sa sœur et son neveu à Roj à l’arrière-plan d’une photo dans un magazine français (MEE/Frank Andrews)
Sabrina a repéré sa sœur et son neveu à Roj à l’arrière-plan d’une photo dans un magazine français (MEE/Frank Andrews)

Selon un sondage pour Le Monde publié l’an dernier, 63 % des personnes interrogées estiment que « l’islam est un danger pour la France et la République ».

Sabrina se souvient de son interrogatoire par les services de sécurité : « Une fois, ils m’ont carrément demandé : ‘’Et vous aviez l’intention de partir vous aussi ?’’ Je pense que ça, ils ne me l’auraient pas demandé si je n’étais pas musulmane. »

Un porte-parole des services de police a invité MEE à adresser ses demandes de commentaires sur le traitement des familles par la police au ministère des Affaires étrangères, qui n’avait pas répondu au moment de la publication.

Un collectif

Sabrina, ainsi que Marc Lopez et plusieurs autres personnes, œuvrent au sein du Collectif des familles unies, une association d’environ 130 familles de tout le pays qui ont des proches dans les camps.

L’association, qui demande au gouvernement de procéder aux rapatriements, est souvent une rare source de soutien. « On se sent moins seul », confie Sabrina.

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Si le collectif a permis de retrouver des petits-enfants orphelins et de rétablir des contacts au sein de certaines familles, Sabrina et Marc Lopez ont également dû annoncer de mauvaises nouvelles.

« La plupart du temps, les gens se mettent à pleurer », souligne Sabrina. « On ne sait pas quoi dire. »

« Des fois, on est obligés de mentir. Par exemple, il y a une fille, ma sœur m’a dit qu’elle avait été découpée en deux. Je ne pouvais pas dire ça à la famille. »

Certains ne sauront jamais ce qui est arrivé à leurs proches. Des couples se séparent ou divorcent.

« Le pire, c’est la nuit », confie Marc Lopez. « Le reste du temps, je m’affaire à tenter de faire rentrer les familles. »

Albert, ancien ingénieur en télécommunications et syndicaliste breton, est en contact avec plusieurs femmes dont les parents refusent de leur parler.

Même s’il « en veut » à sa fille Gaëlle (32 ans) et cherche à comprendre pourquoi elle est partie, l’homme de 66 ans ajoute : « Je suis son père, pas son juge. »

À l’occasion de la visite de MEE à son domicile, Albert diffuse un extrait d’une vidéo tournée par un journaliste français qui a retrouvé la trace de sa fille à Roj.

« Fais un bisou à Papy », dit Gaëlle à un petit garçon aux cheveux blonds qui gambade, alors qu’elle est interviewée entre deux tentes.

« Je suis son père, pas son juge », affirme Albert à propos de sa fille, Gaëlle, qui vit depuis plusieurs années à Roj avec son jeune fils (MEE/Frank Andrews)
« Je suis son père, pas son juge », affirme Albert à propos de sa fille, Gaëlle, qui vit depuis plusieurs années à Roj avec son jeune fils (MEE/Frank Andrews)

Albert et son épouse ont pleuré la première fois qu’ils l’ont regardée. Ils ne l’avaient pas vue depuis six ans.

Leur petit-fils est né pendant le siège de Baghouz, alors que pendant des mois, ils avaient cru que Gaëlle était morte. « Je ne l’ai jamais vu, je ne l’ai jamais pris dans mes bras », soupire Albert.

« Ou je suis vraiment un idiot, […] complètement abruti et je ne comprends plus rien, ou il y a des gens qui prennent des décisions qui ne sont pas justes. »

« Il se passe quoi en France ? »

En Auvergne, Monique et Jean-Marc descendent un pêle-mêle avec des photos de leur fille et de leurs petits-enfants. En bas à droite, Sara sourit sur une photo d’enfance. Les autres sont tous morts aujourd’hui.

« Je ne peux pas le regarder », confie Jean-Marc. Pour qu’il ne le voie pas lorsqu’il entre dans l’ancienne chambre de leur fille, où le pêle-mêle est posé sur une étagère adossée au mur, Monique le retourne contre le mur.

Jean-Marc « ne [peut] pas » regarder le pêle-mêle de photos de famille dans l’ancienne chambre de sa fille. Sara, en bas à droite, est la seule à être encore en vie (MEE/Frank Andrews)
Jean-Marc « ne [peut] pas » regarder le pêle-mêle de photos de famille dans l’ancienne chambre de sa fille. Sara, en bas à droite, est la seule à être encore en vie (MEE/Frank Andrews)

Depuis plus de trois ans, Sara vit seule, dans des conditions sordides et dangereuses.

La jeune fille, qui a quitté la France à l’âge de 10 ans, a eu 18 ans en août dernier. Sa famille et son avocat ont écrit à plusieurs reprises aux autorités françaises au sujet de la situation critique de Sara, mais celles-ci refusent de la rapatrier.

Avant qu’il ne soit emmené en Syrie, Jean-Marc avait appris à son petit-fils Mustafa à s’occuper des chevaux et du jardin.

Il a su par la suite qu’à l’adolescence, Mustafa gagnait de l’argent à Raqqa (Syrie) en faisant du jardinage pour les habitants de la ville.

Jean-Marc se souvient du jour où son gendre l’a appelé pour lui demander de parler à Mustafa. Son grand-père lui manquait.

« C’est la dernière fois que je lui ai parlé au téléphone », raconte-t-il, les yeux mouillés pendant un court instant.

Jean-Marc et Monique, dont la seule petite-fille encore en vie, Sara, vit seule à Roj, se sont pris la main en silence au moment de poser pour une photo (MEE/Frank Andrews)
Jean-Marc et Monique, dont la seule petite-fille encore en vie, Sara, vit seule à Roj, se sont pris la main en silence au moment de poser pour une photo (MEE/Frank Andrews)

Dans son sac à main, Monique – qui fait des cauchemars dans lesquels des combattants de l’EI viennent tuer sa famille – a toujours avec elle une copie froissée et pliée du message qu’ils ont reçu de Sara fin 2019.

« On entend les tirs et les bombardements proches », a écrit Sara, qui veut devenir sage-femme, depuis al-Hol. « Je n’ai pas envie de vivre la guerre dans un camp où il n’y a que le tissu de la tente pour te cacher. »

« Sinon, il se passe quoi en France ? Ils disent quoi sur nous [aux] infos ? »

* Le nom de certaines personnes interrogées et de certains proches évoqués dans cet article a été modifié afin de protéger leur identité.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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