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France : l’art colonial d’Horace Vernet s’expose à Versailles

Les œuvres de l’artiste envoyé en Algérie au début de la conquête militaire française sont appréhendées dans leur seule dimension artistique, omettant leur rôle dans la glorification de la colonisation. Pour l’historien Olivier Le Cour Grandmaison, l’exposition contribue à la réhabilitation du passé colonial
L’exposition dédiée au peintre Horace Vernet au château de Versailles jusqu’au 14 mars prochain loue son génie artistique, sa passion pour l’art militaire et son amour de l’orientalisme (@ Sébastien Giles)

Le 14 novembre dernier, s’est ouverte au château de Versailles, près de Paris, une exposition consacrée à l’une des grandes figures de l’art colonial, le peintre français Horace Vernet (1789-1863). Cette rétrospective qui se prolongera jusqu’au 14 mars 2024 met à l’honneur 200 œuvres de cet artiste majeur du XIXe siècle, qui s’est servi de son talent pour alimenter la propagande autour de la conquête coloniale de l’Algérie et ensuite du Maroc.

Parmi les toiles exposées, figure Prise de la smalah d’Abdelkader par le duc d’Aumale à Taguin, le 16 mai 1843, une toile imposante de 21,39 m de long sur 4,89 m de haut exaltant le rôle du fils de Louis-Philippe, roi de France, dans l’attaque organisée contre le campement du chef de la résistance algérienne et la reddition de ce dernier.

Prise de la smalah d’Abdelkader par le duc d’Aumale à Taguin, le 16 mai 1843 par Horace Vernet, 1844 (domaine public)
Prise de la smalah d’Abdelkader par le duc d’Aumale à Taguin, le 16 mai 1843 par Horace Vernet, 1844 (domaine public)

Dans sa présentation, le commissariat de l’exposition fait une description très élogieuse de l’œuvre, estimant qu’« elle déploie un extraordinaire récit orientaliste, une vision toute exotique, dont chaque morceau, même chaotique ou tragique, révèle l’extraordinaire talent de conteur d’Horace Vernet ».

Le peintre est lui-même célébré pour son génie artistique, sa passion pour l’art militaire et son amour de l’orientalisme, un courant littéraire et artistique qui s’est développé à la suite de l’expansion coloniale en Afrique du Nord et comporte une vision fantasmée et exotique des territoires colonisés.

En revanche, très peu de détails sont livrés sur sa qualité de peintre officiel de l’armée française, une sorte d’artiste embarqué qui consignait sur des croquis la progression des troupes coloniales sur le territoire algérien, escorté par des soldats.

Glorification de la conquête coloniale

Horace Vernet est envoyé en Algérie en 1833 à la demande de Louis-Philippe pour restituer par l’image les campagnes de « pacification » (les opérations militaires visant à écraser les révoltes contre l’ordre colonial) menées, entre autres, par le tristement célèbre général Bugeaud, à l’origine de la « politique de la terre brûlée » et des « enfumades », une technique consistant à asphyxier des personnes réfugiées ou enfermées dans une grotte en allumant des feux à l’entrée, utilisée par le corps expéditionnaire français durant la conquête de l’Algérie.

Les tableaux de Vernet prendront place plus tard entre les murs de Versailles, résidence des rois de France devenue musée en 1837, plus précisément dans les salles d’Afrique, une aile du château qui lui sera en partie dédiée par les héritiers de Louis-Philippe et qui abrite actuellement la rétrospective de ses œuvres.

« Il ne s’agit évidemment pas de détruire [ces œuvres], mais de les analyser comme des témoignages permettant de rappeler le contexte de l’époque et le rôle de certains artistes dans l’écriture d’une histoire apologétique »

- Olivier Le Cour Grandmaison, historien

Pour Olivier Le Cour Grandmaison, politologue et historien spécialiste de la colonisation, l’organisation d’une telle exposition est en soit « choquante » car elle ne rappelle pas, dit-il à Middle East Eye, « l’implication officielle d’Horace Vernet dans la mise en scène glorieuse de la conquête coloniale qu’il soutenait ».

Le poète Baudelaire, qui était un contemporain de Vernet, le décrivait comme « un militaire qui fait de la peinture ».

« Je hais cet art improvisé au roulement du tambour, ces toiles badigeonnées au galop, cette peinture fabriquée à coups de pistolet, comme je hais l’armée, la force armée, et tout ce qui traîne des armes bruyantes dans un lieu pacifique », écrit-il dans le Salon de 1845.

En 2018, le musée ethnographique du quai Branly à Paris avait organisé une exposition, « Peintures des lointains », qui avait rassemblé 220 œuvres dont la moitié avaient été acquises pour l’Exposition coloniale de 1931 visant à promouvoir l’empire français. L’objectif du quai Branly était de porter un regard pédagogique et critique sur l’entreprise coloniale magnifiée par des artistes peintres.

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 « L’œil se délecte à satiété de panoramas idylliques, de scènes pittoresques. Mais ces visions ont leur invisible […] En donnant à voir une idée des lointains et non le réel de territoires meurtris, les peintres se sont faits les auxiliaires de l’idéologie coloniale », avait expliqué Stéphane Martin, président du musée.

Selon Olivier Le Cour Grandmaison, il faut considérer ces œuvres comme des documents historiques. « Il ne s’agit évidemment pas de les détruire, mais de les analyser comme des témoignages permettant de rappeler le contexte de l’époque et le rôle de certains artistes dans l’écriture d’une histoire apologétique », explique-t-il à MEE.

Réhabilitation du passé colonial

L’historien ajoute qu’en l’absence d’éléments précis de contextualisation, l’exposition de toiles comme celles d’Horace Vernet sur la conquête de l’Algérie contribue à la réhabilitation du passé colonial.

Cette lecture de l’histoire est d’ailleurs ardemment défendue par l’extrême droite et la droite françaises qui avaient proposé en 2005, sous la présidence de Jacques Chirac, un projet de loi reconnaissant le « rôle positif » de la colonisation en Afrique du Nord.

Face à l’opposition de la gauche et des historiens, le texte avait finalement été abandonné. Cependant, Didier Epsztajn, historien et co-auteur d’une série de guides sur la colonisation de l’espace public, indique à MEE qu’« il existe encore une volonté politique de ne pas revenir sur la colonisation ».

Preuve en est selon lui qu’en France, l’art colonial a toujours le vent en poupe, notamment celui d’artistes comme Paul Gauguin ou Eugène Delacroix. Pour Didier Epsztajn, l’« un des fondements de la République française est le colonialisme ».

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