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La curieuse affaire du rabbin israélien en Iran

Jacob Yisrael Herzog a fait parler de lui en visitant Téhéran le mois dernier, les commentateurs tant conservateurs que réformistes se demandant comment les autorités ont pu le laisser entrer dans le pays
 Le rabbin Jacob Yisrael Herzog photographié devant le centre caritatif et hospitalier du Dr Sapir, un hôpital juif de Téhéran (Twitter)
Le rabbin Jacob Yisrael Herzog photographié devant le centre caritatif et hospitalier du Dr Sapir, un hôpital juif de Téhéran (Twitter)
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TÉHÉRAN, Iran

Jacob Yisrael Herzog, rabbin ultra-orthodoxe israélien, est connu pour ses apparitions dans des lieux inhabituels.

Il se présente comme le « rabbin en chef en Arabie saoudite » et un « prêcheur du dialogue interreligieux », et il a été aperçu dans le royaume à plusieurs reprises ces derniers mois, bien qu’Israël et l’Arabie saoudite n’aient pas de relations diplomatiques déclarées.

Le mois dernier, cependant, il a fait un voyage assez peu orthodoxe pour un Israélien : il s’est rendu en Iran, ennemi juré d’Israël.

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En vertu du droit iranien, les citoyens israéliens ne sont pas autorisés à entrer dans le pays. Mais selon un article du Times of Israel, Herzog a contourné cette interdiction grâce à son passeport américain. 

Selon le journal, Herzog, qui vit à Jérusalem avec sa femme et leurs huit enfants, a tenté d’établir une communauté juive en Arabie saoudite, se rendant dans le royaume cinq fois depuis l’été dernier.

À Téhéran, on l’a vu poster des photos de lui au Grand bazar et sur le site présumé du Tombeau d’Esther et Mordechaï, vêtu du traditionnel costume ultraorthodoxe.

L’Iran abrite la plus grande communauté juive du Moyen-Orient en dehors d’Israël, ils seraient près de 9 000.

D’après des proches de Herzog, cette visite était supposée faire avancer des questions relatives à la communauté juive locale. 

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Cependant, Homayoun Najafabadi, représentant de la communauté juive au Parlement iranien, assure que la visite de Herzog n’avait rien à voir avec les dirigeants de la communauté.

« Je suis opposé à ce voyage parce qu’aucun sioniste n’est autorisé à communiquer avec la communauté juive en Iran, en aucun cas, et cette [visite] est inacceptable du point de vue de la communauté juive iranienne », explique-t-il.

Alors que les dirigeants conservateurs iraniens prêchent constamment des croyances et politiques résolument antisionistes et propalestiniennes, l’arrivée d’un Israélien a laissé perplexe une grande partie de l’opinion publique. Les autorités ont notamment été accusées d’hypocrisie.

« Touriste ordinaire »

Herzog a notamment joué les touristes au centre caritatif et hospitalier du Dr Sapir, un hôpital juif de Téhéran, où il s’est fait photographier.

Siamak Morsadegh, directeur de l’hôpital, précise ne pas avoir rencontré Herzog.

« La communauté juive d’Iran et moi-même n’avons pas besoin de le rencontrer », indique-t-il.

« Fort heureusement, nous avons suffisamment de religieux juifs dans notre pays qui sont éduqués sur la base des valeurs monothéistes iraniennes et nous n’avons pas besoin de lui. » 

« La vraie question, c’est “est-ce que les services de renseignement l’ont suivi ?”, et je crois que c’est le cas »

- Un diplomate européen

Il ajoute que Herzog était « probablement un touriste ordinaire en Iran ».

Interrogé par Middle East Eye sur la visite du rabbin israélien, un diplomate européen qui a travaillé pour l’ambassade de son pays à Téhéran répond : « Si cet homme a, comme cela semble être le cas, utilisé un passeport américain, il n’a pas dû avoir de problème pour entrer en Iran.

« Comme vous le savez, récemment plusieurs ressortissants américains sont arrivés à Téhéran sans problème. Donc s’il s’est présenté comme un ressortissant américain, il n’est pas surprenant qu’ils ne l’aient pas stoppé », ajoute-t-il.

« La vraie question, c’est “est-ce que les services de renseignement l’ont suivi ?”, et je crois que c’est le cas. »

« L’Iran est sali »

Certains médias, y compris liés aux Gardiens de la révolution, ainsi que plusieurs Twittos politiquement proches des courants conservateurs et progouvernementaux en Iran, ont reproché aux autorités d’avoir laissé Herzog entrer dans le pays.
 
Un édito dans le journal conservateur Kayhan, dont le rédacteur en chef est désigné par le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, s’interrogeait : « Enseigne-t-il la Torah ou est-il un espion du Mossad ? »

« Les [autorités] responsables doivent rendre des comptes », prévient l’édito.

Le quotidien modéré Jomhouri Eslami a également pris la plume, estimant que les responsables du gouvernement – en particulier les ministres des Affaires étrangères, de l’Intérieur et du Tourisme – devaient répondre à la question : « Comment ce sioniste connu, qui vit en territoire [palestinien] occupé, a-t-il pu se rendre en Iran et visiter les endroits qu’il voulait ? »

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Un journaliste conservateur, qui souhaite rester anonyme, confie à MEE : « Je ne sais pas où étaient le ministre des Affaires étrangères et les responsables de la sécurité ? Que faisaient ils à ce moment-là ?

« Je parie que les autorités n’ont pas réalisé, ou n’ont pas remarqué, que l’image de la République islamique était maintenant salie dans le monde musulman et que, par conséquent, le coût de la résistance depuis des décennies face à l’Occident était réduit à néant », ajoute-t-il.

« Pourquoi le Parlement a-t-il gardé le silence et les ministres n’ont-ils pas eu de comptes à rendre ? »

Les réformistes ont eux aussi critiqué l’« hypocrisie » des radicaux et du gouvernement du président Ebrahim Raïssi

Hadi Mousavi, activiste réformiste, écrit : « Un rabbin israélien s’est promené à Téhéran pendant plusieurs jours, mais ni les services de sécurité ni les médias [conservateurs] ne s’en inquiètent. »

Mousavi a également souligné le deux poids, deux mesures des conservateurs, rappelant que Nizar Zakka, un Libanais vivant aux États-Unis, avait été arrêté en 2015 car il était soupçonné d’espionner pour le compte de Washington et détenu sans autre motif que de saper le gouvernement modéré de l’ancien président Hassan Rohani. 

Autre scandale

La controverse autour de la visite de Herzog survient alors que l’attention se concentre sur un blog du Times of Israel tenu par Catherine Perez-Shakdam, analyste politique, autrice et commentatrice française de confession juive spécialiste du Moyen-Orient, qui a révélé comment elle avait pu interviewer Raïssi, alors candidat à la présidentielle, en Iran en 2017. 

Bien que le billet de blog ait été rédigé en novembre, il est récemment apparu sur les réseaux sociaux et dans les médias iraniens après avoir été mis en lumière par la chaîne d’information Telegram Third, qui est proche de l’ancien président conservateur Mahmoud Ahmadinejad.

Des Iraniens brûlent des drapeaux israéliens lors d’un défilé condamnant les frappes israéliennes sur la bande de Gaza, sur la place de la Palestine dans la capitale Téhéran, le 19 mai dernier (AFP)
Des Iraniens brûlent des drapeaux israéliens lors d’un défilé condamnant les frappes israéliennes sur la bande de Gaza, sur la place de la Palestine dans la capitale Téhéran, le 19 mai dernier (AFP)

Dans ce billet, Perez-Shakdam raconte comment elle a décroché l’interview en dépit du fait qu’« en vertu des règles strictes en Iran, aucun journaliste étranger, hormis sur demande spéciale et sur recommandation, n’est autorisé à interviewer un candidat à la présidentielle à la veille des élections ». 

Perez-Shakdam raconte donc comment elle a pu se rendre à Téhéran grâce à son passeport français et indique que « l’un des principaux propagandistes de la révolution islamique [de 1979], un homme qui a étudié aux États-Unis », lui a présenté Raïssi. 

« Ayant été mariée à un musulman originaire du Yémen, mon mariage m’a fourni une porte d’entrée vers de nombreux pays musulmans », ajoute-t-elle.  

« Espionne israélienne »

Des articles et interviews de Perez-Shakdam étaient disponibles sur les sites des agences de presse conservatrices et même sur le site de Khamenei, mais la plupart ont été retirés après les révélations. 

En réaction, le site de Khamenei a publié un communiqué le 27 février, annonçant que Catherine Perez-Shakdam avait été présentée aux responsables du site via « des activistes s’intéressant à la révolution islamique ». 

Ce communiqué précise que Perez-Shakdam a écrit des articles sur des « sujets liés aux valeurs de l’islam et de la révolution islamique » mais qu’elle n’avait aucun lien avec le site.

« Si cette visite s’était produite sous la présidence d’un réformiste, ou que cette femme juive avait écrit des articles pour des médias réformistes, les conservateurs leur auraient rendu la vie difficile »

- Journaliste réformiste

La chaîne d’information Telegram Third prétend que, sur son blog, Perez-Shakdam avait révélé qu’elle était une espionne israélienne qui avait infiltré les cercles du pouvoir iranien.

Cependant, l’agence de presse Tasnim, affiliée aux Gardiens de la révolution, qui a également publié des articles de Perez-Shakdam, affirme que cette accusation est fausse et que la journaliste ne s’est pas présentée comme une espionne sur son blog.
 
« Certaines personnes qui la connaissent pensent qu’elle projette sûrement de mettre en œuvre son projet économique opportuniste, qui a échoué en Iran, dans le régime sioniste », indique Tasnim, utilisant l’expression privilégiée par le gouvernement iranien pour parler d’Israël.

Se confiant à MEE sous couvert d’anonymat par crainte des répercussions, un journaliste réformiste dénonce : « Les conservateurs sont tellement hypocrites qu’ils cherchent à passer sous silence ces deux scandales. 

« Si cette visite s’était produite sous la présidence d’un réformiste, ou que cette femme juive avait écrit des articles pour des médias réformistes, les conservateurs et services de sécurité leur auraient rendu la vie difficile. Mais actuellement, il ne se passe rien. »

Précédents historiques

Si les Israéliens ne peuvent plus se rendre en Iran depuis la révolution islamique de 1979, des visites occasionnelles ont suscité la controverse. 

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En 2015, Orly Azoulay, journaliste du quotidien israélien Yediot Ahronoth, s’est rendue en Iran, engendrant une énorme pression sur Rohani de la part des conservateurs. 

À l’époque, le ministre iranien de la Culture Ali Jannati avait déclaré qu’Azoulay était arrivée en Iran à l’aide d’un passeport européen et d’un visa touristique. Elle a la nationalité américaine.
 
En 1986, un groupe de hauts responsables américains, parmi lesquels Robert MacFarlane, s’était rendu secrètement en Iran en utilisant de faux passeports irlandais. 

Si leur mission de négocier avec les principaux décisionnaires iraniens a échoué, on a plus tard découvert que le responsable israélien Amiram Nir, conseiller antiterroriste du Premier ministre israélien Shimon Peres, avait accompagné les Américains lors de leur voyage à Téhéran.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.