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Iran : le président élu Raïssi face aux divisions du camp conservateur

La victoire d’un religieux soutenant la ligne dure à l’issue de la récente élection présidentielle iranienne révèle une polarisation au sein de son camp politique, selon des sources interrogées par MEE
Ebrahim Raïssi lors de sa première conférence de presse en tant que président élu à Téhéran, le 21 juin 2021 (AFP)
Ebrahim Raïssi lors de sa première conférence de presse en tant que président élu à Téhéran, le 21 juin 2021 (AFP)
Par
TÉHÉRAN, Iran

La victoire de l’ancien chef du système judiciaire Ebrahim Raïssi à l’issue de la récente élection présidentielle iranienne pourrait être le prélude à de nouvelles dissensions au sein de son camp conservateur, qui devrait désormais contrôler les trois branches du pouvoir.

Ebrahim Raïssi a été déclaré vainqueur – avec 61,95 % des suffrages – du scrutin du 18 juin, un résultat largement attendu dans la mesure où de nombreux poids lourds de la scène politique ont été empêchés de se présenter.

Seulement 48,8 % des plus de 59 millions d’électeurs potentiels se sont rendus aux urnes, soit le taux de participation le plus faible pour une élection présidentielle sous la République islamique.

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Malgré la victoire politique des partisans de la ligne dure, certains observateurs estiment que la nouvelle réalité politique accentuera les désaccords au sein de leur camp.

Le premier conflit de ce type devrait se produire entre Ebrahim Raïssi et le président conservateur du Parlement Mohammad Bagher Ghalibaf, engagé dans une guerre larvée avec Ebrahim Raïssi avant l’élection présidentielle.

Il y a moins de deux mois, on ne savait pas qui briguerait la présidence. Les conservateurs étaient divisés en deux groupes, chacun espérant battre l'autre.

Les dirigeants du Conseil de coalition des forces de la Révolution islamique, un groupe électoral composé de personnalités politiques de premier plan soutenant la ligne dure, souhaitaient que Mohammad Bagher Ghalibaf soit l’unique candidat du groupe, tandis que le Conseil de l’unité, un camp électoral conservateur rival, voulait préparer le terrain pour Ebrahim Raïssi, selon des sources interrogées par Middle East Eye.

Les deux blocs ont déployé les grands moyens pour atteindre leurs objectifs. Mais puisqu’Ebrahim Raïssi avait remporté seize millions de voix à l’élection présidentielle de 2017 et que sa cote de popularité avait augmenté au cours des dernières années en tant que chef du système judiciaire, il était bien plus populaire et accepté que Mohammad Bagher Ghalibaf dans le camp de la ligne dure.

L’élection d’un nouveau maire de Téhéran, leur priorité

Conscient de la position d’Ebrahim Raïssi, Mohammad Bagher Ghalibaf, qui tenait absolument à se présenter, a décidé de l’empêcher de se porter candidat. Afin d’atteindre cet objectif, il a entrepris une série de manœuvres en publiant notamment des rapports critiques et des rumeurs.

« L’équipe de Ghalibaf a fait tout son possible pour dissuader Raïssi de se présenter, ou du moins pour entraver considérablement sa candidature », indique à MEE un activiste politique soutenant la ligne dure, sous couvert d’anonymat.

Ebrahim Raïssi (à droite) tient la main de Mohammad Bagher Ghalibaf, ancien candidat à la présidence et maire de Téhéran, lors d’un meeting de campagne à Téhéran, le 16 mai 2017 (AFP)
Ebrahim Raïssi (à droite) tient la main de Mohammad Bagher Ghalibaf, ancien candidat à la présidence et maire de Téhéran, lors d’un meeting de campagne à Téhéran, le 16 mai 2017 (AFP)

« Par exemple, ils ont répandu des rumeurs selon lesquelles Raïssi aurait manqué de respect au guide suprême [l’ayatollah Ali Khamenei] en se présentant après avoir été nommé par ce dernier à la tête du système judiciaire en 2018 », ajoute-t-il. « Ces manœuvres pouvaient détourner de Raïssi certaines personnalités politiques de haut rang soutenant la ligne dure, tout en le faisant hésiter à se présenter. »

Lorsqu’Ebrahim Raïssi est finalement entré dans l’arène, Mohammad Bagher Ghalibaf – qui savait qu’il n’avait aucune chance de s’attirer les faveurs de l’ensemble du camp de la ligne dure – s’est cantonné à son rôle au Parlement, tout en demandant à sa coalition électorale de se prononcer rapidement en faveur d’Ebrahim Raïssi.

Cependant, les partisans de Mohammad Bagher Ghalibaf et d’Ebrahim Raïssi n’ont pas accepté de présenter une candidature commune aux élections du conseil municipal de Téhéran, où l’équipe de Mohammad Bagher Ghalibaf l’a emporté.

« Raïssi compte plus de 200 partisans au Parlement qui pourraient être en mesure de déloger Ghalibaf »

- Un activiste à MEE

Alors que ses partisans s’apprêtent à prendre officiellement les commandes du conseil municipal en septembre, l’élection d’un nouveau maire de Téhéran sera leur priorité.

Le conseil municipal pro-Ghalibaf n’acceptera pas qu’un proche d’Ebrahim Raïssi devienne le maire de la capitale, explique à MEE l’activiste soutenant la ligne dure, d’autant plus que Mohammad Bagher Ghalibaf a perdu sa chance de se présenter à ce poste en juin.

Toutefois, précise-t-il, « les choses pourraient empirer s’ils ne parviennent pas à un accord, car Raïssi compte plus de 200 partisans au Parlement qui pourraient être en mesure de déloger Ghalibaf ».

En 2015, le président Hassan Rohani, soutenu par les réformistes, a signé un accord avec le P5+1 (États-Unis, Royaume-Uni, France, Russie, Chine et Allemagne) portant sur une limitation des activités nucléaires de l’Iran en échange d’un allègement des sanctions.

Depuis lors, les partisans de la ligne dure ont attaqué Hassan Rohani et le ministre des Affaires étrangères Mohammad Javad Zarif, les accusant d’avoir négocié un accord « faible », qui, selon eux, constitue une « trahison » en obligeant Téhéran à accorder de nombreuses concessions aux États-Unis en échange de très peu.

« Raïssi n’a aucun problème avec les négociations »

À l’époque, une part non négligeable de la base conservatrice a organisé des manifestations contre la signature de l’accord, connu sous le nom de Plan d’action global commun et décrit par l’ancien négociateur du dossier nucléaire Saïd Jalili – qui s’est présenté en tant que candidat de la ligne dure lors du scrutin de juin – comme contraire aux intérêts nationaux.

En 2018, le président américain de l’époque Donald Trump s’est toutefois retiré de l’accord, poussant son successeur Joe Biden et l’administration sortante de Hassan Rohani à entamer de nouveaux pourparlers indirects début 2021 afin de le relancer.

Lors des débats présidentiels de juin, Ebrahim Raïssi s’est exprimé en faveur du Plan d’action global commun, affirmant qu’il saluait les traités et les accords conclus par les gouvernements et que son administration « forte » serait en mesure de faire fructifier le plan. Ses propos ont toutefois déclenché la colère d’un grand nombre de ses alliés, qui y ont vu une entorse à l’idéologie et à l’identité des conservateurs.

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Par conséquent, les partisans et l’entourage de Saïd Jalili ont commencé à critiquer publiquement Ebrahim Raïssi. Saïd Jalili, qui s’est ensuite retiré en faveur d’Ebrahim Raïssi, compte de nombreux partisans fidèles parmi la nouvelle génération de partisans de la ligne dure et la base conservatrice.

« Je pense que Raïssi n’a aucun problème avec les négociations, même avec les États-Unis, mais une telle démarche renforcerait les tensions dans le camp conservateur et même au sein de sa propre administration », indique à MEE un ancien responsable conservateur.

« Si Rohani ne parvient pas à relancer le Plan d’action global commun, l’éventuelle reprise par Raïssi des pourparlers avec les États-Unis sur l’accord porterait un coup idéologique à sa base et à l’ensemble du camp de la ligne dure, car ils ont toujours été opposés à l’accord et à tout engagement avec les États-Unis », ajoute-t-il.

Fait rare, un adjoint de haut rang du bureau du guide suprême, Vahid Haghanian, a publié un article après la victoire électorale d’Ebrahim Raïssi, dans lequel il a reconnu indirectement que les partisans de la ligne dure avaient ouvert la voie à sa victoire en empêchant des candidats modérés et réformistes de premier plan de briguer la présidence.

Il s’agit de propos sans précédent de la part de Vahid Haghanian, un responsable de l’ombre qui n’avait jamais pris la parole en public et encore moins écrit un article sur les élections pour un organe de presse réformiste.

L’ayatollah Ali Khamenei (à droite), guide suprême iranien, rencontre le président élu Ebrahim Raïssi à Téhéran, le 28 juin 2021 (AFP)
L’ayatollah Ali Khamenei (à droite), guide suprême iranien, rencontre le président élu Ebrahim Raïssi à Téhéran, le 28 juin 2021 (AFP)

L’agence de presse Tasnim, appartenant au camp de la ligne dure et proche du corps des Gardiens de la révolution islamique, a fustigé Vahid Haghanian pour ses propos « néfastes » et l’a exhorté à garder le silence tant qu’il occuperait un poste au sein du bureau d’Ali Khamenei.

Vahid Haghanian semble avoir intentionnellement approuvé les propos des dirigeants de l’opposition et des réformistes, qui ont qualifié la course à la présidence de « coup d’État électoral » injuste contre le courant pro-réforme.

Ses propos révélateurs visaient peut-être à perturber les plans des soutiens d’Ebrahim Raïssi tout en illustrant les divisions au sein du camp conservateur, même aux échelons supérieurs de l’establishment de la République islamique dominé par la ligne dure, une discorde qui ne peut que s’amplifier à l’avenir. 

Des divisions au sein du cercle restreint de Raïssi

En août, le second mandat d’Hassan Rohani se terminera et Ebrahim Raïssi prendra sa place au palais présidentiel. Une fois qu’il aura pris ses fonctions, des désaccords pourraient survenir – bien qu’en privé – alors qu’il cherche à former un cabinet et à nommer des ministres issus du camp divisé de la ligne dure.

Dans le même temps, selon une source iranienne interrogée par MEE, des divisions existent également au sein du cercle restreint d’Ebrahim Raïssi, un problème crucial qui pourrait s’intensifier dans un avenir proche alors que les membres de son équipe tentent d’accroître leur pouvoir.

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Selon une source iranienne, Ebrahim Raïssi n’entretenait pas de bonnes relations avec son premier adjoint Gholam Hossein Mohseni Eje’i pendant son mandat de chef du système judiciaire, car ce dernier lui a été imposé par le bureau d’Ali Khamenei. Ebrahim Raïssi a ainsi cherché à diminuer son pouvoir à ce poste.

Désormais, alors que Gholam Hossein Mohseni Eje’i est pressenti pour remplacer Ebrahim Raïssi à la tête du système judiciaire, leurs anciens désaccords pourraient raviver leur hostilité mutuelle, d’autant plus que le chef du système judiciaire et le président du Parlement sont deux des trois membres d’un conseil chapeauté par le président et chargé de prendre les décisions finales sur les grandes questions économiques.

Le système judiciaire, qui forme l’une des principales branches du pouvoir en Iran, dispose également d’une autorité suffisante pour faire obstacle aux décrets présidentiels et faire pression sur le président.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.