Aller au contenu principal

EXCLUSIF : L’Iran réclame la levée de toutes les sanctions lors des négociations sur le nucléaire

Ali Bagheri Kani, le négociateur en chef pour l’Iran à Vienne, confie à MEE que la balle est dans le camp des Américains, tandis que des divergences apparaissent entre les Européens et la Chine
Le négociateur en chef de l’Iran, Ali Bagheri Kani, s’exprimant à MEE à Vienne (MEE/Mohammed Hassan)
Par
VIENNE, Autriche

Dans les négociations très sensibles sur le nucléaire à Vienne, l’Iran a déposé deux documents de travail, réclamant la levée de l’ensemble des sanctions imposées par l’ancien président américain Donald Trump, a appris Middle East Eye.

Les accusations risquent donc de fuser tandis que l’Iran et les États-Unis cherchent à ranimer l’accord sur le nucléaire de 2015.

Les États européens qui assistent aux négociations devraient demander un ajournement, ont indiqué des sources bien informées à MEE, le second en trois jours.

Mais la délégation iranienne veut rester, indiquant que les divergences entre les parties doivent être négociées autour de cette table à Vienne.

Dans sa première interview depuis le début des négociations lundi, le négociateur en chef de l’Iran, Ali Bagheri Kani, confie à Middle East Eye que c’est aux Américains, et non à l’Iran, de faire le premier pas.

« La balle est dans le camp des Américains. Les Américains doivent lever les sanctions »

- Ali Bagheri Kani, négociateur en chef de l’Iran

L’Iran ne ressent pas l’obligation de parvenir à un accord sur son programme d’enrichissement du nucléaire, indique Bagheri Kani, qui ajoute que la balle est assurément « dans le camp des Américains ».

Bagheri Kani, qui est également vice-ministre des Affaires étrangères, insiste sur le fait qu’il ne tient désormais plus qu’au président américain Joe Biden de revenir au respect total de l’accord et de lever les sanctions, puisque c’est Washington qui a décidé unilatéralement de renoncer au traité en 2018.

Les Iraniens précisent que les États-Unis ont enfreint non seulement le plan d’action conjoint (JCPOA), mais aussi une résolution de l’ONU et le droit international.

Cependant, Bagheri Kani insiste bien sur le sérieux de l’Iran dans ces négociations et souligne qu’il a une quarantaine de hauts-responsables à ses côtés dans la capitale autrichienne.

Le ministre écarte les récentes suggestions selon lesquelles l’Iran envisageait un accord provisoire, un plan « a minima », ou que son pays envisagerait un « JCPOA renforcé », lequel inclurait le début de négociations à propos de la capacité balistique de l’Iran ou de son implication régionale.

« Pression maximale »

Biden a fait du retour au JCPOA la pièce maîtresse de sa politique au Moyen-Orient, mais a jusqu’à présent maintenu les sanctions imposées par Trump pour exercer une « pression maximale » sur l’Iran.

Les négociations entre l’Iran et les pays du G4+1 (Grande-Bretagne, France, Chine, Russie et Allemagne) ont repris à Vienne cette semaine après un report de cinq mois à la suite de l’élection du président Ebrahim Raïssi en Iran.

Accord sur le nucléaire iranien : pourquoi les pourparlers risquent d’échouer
Lire

Puisque le retrait unilatéral de Trump visait à infléchir les capacités et ambitions nucléaires de l’Iran, les négociateurs iraniens ont refusé de rencontrer personnellement leurs homologues américains.

Les Iraniens et les délégations du G4+1 séjournent au Palais Coburg et des messages sont envoyés via les rues vides de Vienne par les responsables européens aux Américains qui patientent au Marriott.

Les Américains insistent sur le respect total du JCPOA par l’Iran, ce qui impliquerait la réduction du nombre de centrifugeuses et du stock total d’uranium enrichi, en échange de la levée des sanctions, qu’ils prétendent liées aux activités nucléaires de l’Iran. 

Cependant, une grande partie des sanctions imposées à l’Iran par Trump dans le cadre de sa campagne de « pression maximum » resterait en place. Washington fait valoir que ces sanctions sont liées à la technologie en matière de missiles, au terrorisme, aux attaques contre les installations pétrolières dans le Golfe, au soutien apporté aux Houthis au Yémen et aux atteintes aux droits de l’homme.

L’Iran voit toutes ces sanctions comme étant directement liées à l’accord sur le nucléaire et aux tentatives de Trump de forcer Téhéran a modifié les termes de l’accord.

Une source iranienne proche du gouvernement a indiqué que ces sanctions non liées au nucléaire étaient une violation directe du JCPOA parce qu’elles entravaient la normalisation des échanges avec l’Iran.

Les Iraniens veulent la levée de l’ensemble des sanctions imposées après la signature du JCPOA ainsi que celles convenues dans le pacte originel.

Divergences dans l’équipe internationale

Les négociations de Vienne ont connu des débuts laborieux.

MEE croit comprendre qu’un pays européen a contrarié les Iraniens en lisant une déclaration rédigée par Robert Malley, le chef de la délégation américaine. La délégation iranienne a protesté, affirmant que les Américains ne participaient pas à ces négociations, et ont prévenu la salle : « Ne nous menacez pas. »

Le représentant de ce pays européen a alors cédé et assuré aux Iraniens que les déclarations directes de la délégation américaine ne seraient plus lues.

L’accord sur le nucléaire iranien n’est pas mort : comment lui donner un second souffle
Lire

Certaines sources rapportent quant à elles que des divergences ont émergé dans l’équipe internationale impliquée dans les négociations en face à face avec la délégation iranienne.

Lorsque des représentants d’un pays européen ont étrillé l’Iran, l’accusant d’intransigeance, le chef de la délégation chinoise a souligné l’hypocrisie occidentale concernant la prolifération nucléaire, pointant l’accord de défense Aukus, signé entre les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Australie en septembre.

Le représentant de ce pays européen a ensuite cédé lorsque les Iraniens l’ont prévenu de ne pas les menacer. Il a ensuite déclaré que ses remarques préliminaires avaient été mal interprétées, selon une source au fait de la position américaine.

Un porte-parole de l’Union européenne à ces négociations n’a pas répondu à nos sollicitations.

Le camp européen a ensuite demandé un ajournement, refusé par la délégation iranienne, qui a affirmé qu’ils devraient tous rentrer à Téhéran. Les négociations ont alors repris.

Depuis juin, les responsables américains ont mis en garde à plusieurs reprises contre le fait de laisser passer l’occasion d’un accord. Bagheri Kani dément cela, disant clairement que l’Iran ne ressent aucune pression.

« L’issue de ces négociations ne dépend pas de l’Iran. Cela dépend des États-Unis », indique-t-il, faisant valoir que la violation américaine du JCPOA, de la résolution 2231 du Conseil de sécurité de l’ONU et du droit international renvoie la balle à Washington.

« La balle est par conséquent dans le camp des Américains. Les Américains doivent lever les sanctions. »

Rejetant les allégations selon lesquelles l’Iran a accepté d’utiliser un accord-cadre négocié par l’administration iranienne sortante menée par les réformistes en juin comme base pour la reprise des négociations, Bagheri Kani a déclaré qu’il n’était pas au courant de tout accord provisoire déposé par les Américains.

Le négociateur en chef de l’Iran, Ali Bagheri Kani, et les membres de la délégation iranienne attendent le début d’une réunion de la commission JCPOA à Vienne (Reuters)
Le négociateur en chef de l’Iran, Ali Bagheri Kani, et les membres de la délégation iranienne attendent le début d’une réunion de la commission JCPOA à Vienne (Reuters)

Le négociateur en chef de l’Iran assure que l’ébauche rédigée après les six premières sessions, qui inclurait ces éléments, « contient énormément de parenthèses » et n’est pas un accord.

Il a clairement fait savoir que l’Iran n’était pas prêt à discuter avec les États-Unis à propos de l’implication de l’Iran dans la région. Il a déclaré qu’il était en contact constant avec les voisins de l’Iran et s’était rendu lui-même aux Émirats arabes unis et au Koweït avant son arrivée à Vienne. MEE a appris que les négociations aux Émirats arabes unis avaient été très fructueuses.

L’Iran ne négociera pas ses missiles

Bagheri Kani assure à MEE qu’il est « parfaitement clair » que l’Iran ne négociera pas ses missiles.

« Et en ce qui concerne nos capacités de défense, notre point de référence est d’assurer et de garantir notre sécurité nationale ; il est parfaitement clair que personne ne négociera sa sécurité nationale. »

Bagheri Kani, ancien détracteur affiché du JPCOA, qui l’a autrefois qualifié d’« enfant malade », a néanmoins certifié qu’il était prêt à négocier le retour à l’accord de bonne foi. 

« Je suis intiment persuadé que c’est une bonne occasion pour quelqu’un qui est bien au fait des différents aspects de l’accord de défendre le droit et de restaurer le droit de la nation iranienne. »

« En ce qui concerne nos capacités de défense, notre point de référence est d’assurer et de garantir notre sécurité nationale ; il est parfaitement clair que personne ne négociera sa sécurité nationale »

- Ali Bagheri Kani, négociateur en chef de l’Iran

Il ajoute toutefois qu’il y a deux problèmes avec le JCPOA : la lettre de la loi et le comportement des parties qui l’ont signé. Ni les États-Unis avant leur retrait, ni les Européens qui sont restés, n’ont levé les sanctions ou noué des échanges avec l’Iran.

« À notre avis, la mise en œuvre du JCPOA n’a pas été suivie à la lettre ces dernières années », regrette le négociateur iranien.

« Les Américains, lorsqu’ils étaient dans le JCPOA, n’appliquaient pas le JCPOA dans son ensemble. Il en va de même des Européens, qui ne se sont pas retirés du JCPOA mais qui, dans les faits, n’ont pas respecté pleinement l’accord. »

Les responsables iraniens à Vienne affirment qu’un des problèmes majeurs dans l’accord signé par l’administration précédente est le manque de contrôle financier. 

Une source iranienne explique qu’alors même que l’ancien président américain Barack Obama avait accepté cet accord, le Trésor américain avait menacé les institutions financières et d’autres entités commerciales de ne pas coopérer avec l’Iran.

Au sein de la délégation menée par Bagheri Kani figurent deux autres vice-ministres des Affaires étrangères et un ancien gouverneur de la Banque centrale iranienne. Cette équipe a pour objectif de « contrôler » que tout engagement à lever les sanctions puisse être indépendamment garanti par l’Iran.

Attaques contre les sites nucléaires

Avant les négociations de Vienne, les installations nucléaires de l’Iran ont fait l’objet de plusieurs attaques ou actes de sabotage, imputés par Téhéran à Israël et aux Américains. 

Les installations nucléaires iraniennes de Natanz ont été frappées en avril pour la seconde fois en l’espace d’un an, et en juin, une explosion s’est produite sur un site de fabrication des centrifugeuses permettant l’enrichissement d’uranium.

L’ancien porte-parole du gouvernement Ali Rabiei annonçait alors que l’attaque contre Karaj avait été en grande partie un échec et affirmait que les dommages matériels étaient « mineurs ». Toutefois, les images satellites ont montré qu’une section du toit avait été soufflée, ainsi que des signes d’incendie.

Cinq scientifiques en dix ans : les physiciens nucléaires iraniens, principales cibles des assassins
Lire

Depuis lors, l’Iran refuse d’autoriser les inspecteurs de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) à revenir à Karaj pour remplacer les caméras endommagées dans l’explosion, affirmant que les images obtenues par ces caméras ont été utilisées pour préparer l’attaque, ce que dément vigoureusement l’AIEA.

Ces attaques ont permis à l’Iran de « reconstruire mieux », selon les termes des responsables américains qui se sont plaints à Israël que ces opérations, satisfaisantes d’un point de vue tactique, n’avaient fait que permettre à l’Iran de renforcer ses capacités en enrichissement d’uranium.

L’AIEA stipule dans son dernier rapport que l’Iran a réinstallé 170 centrifugeuses IR-6 dans son complexe d’enrichissement d’uranium de Fordow et le Wall Street Journal note que la ligne de production de Faraj est à nouveau opérationnelle.

Selon le tout dernier rapport de l’AIEA, les stocks iraniens d’uranium enrichi à 20 % ont fluctué, mais les stocks d’uranium enrichi à 60 % se sont accrus. L’enrichissement à 20 % constitue environ 90 % du travail requis pour obtenir de l’uranium de qualité militaire.

L’uranium enrichi au-delà de 90 % peut également être utilisé à des fins civiles.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.