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« Dommage que le maire de Téhéran ait pour modèle les talibans » : la ségrégation hommes-femmes dans les parcs fait débat

Le projet du nouveau maire ultraconservateur Alireza Zakani de séparer les hommes et les femmes dans les parcs de la ville fait craindre aux Iraniens des pratiques encore plus restrictives
Une famille iranienne pique-nique dans un parc de Téhéran, le 10 septembre 2021 (AFP)
Une famille iranienne pique-nique dans un parc de Téhéran, le 10 septembre 2021 (AFP)
Par
TÉHÉRAN, Iran

Alireza Zakani, le nouveau maire ultraconservateur de Téhéran, met actuellement en œuvre dans la capitale iranienne un projet qui, selon ses détracteurs, instaurera une ségrégation hommes-femmes dans les parcs.

Certains y voient le prélude de nouvelles restrictions dans un pays où toutes les branches du pouvoir sont sous le contrôle des partisans de la ligne dure (les plus conservateurs).

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Ce projet, qui vise à consacrer certaines sections des parcs de la ville aux mères de famille et aux enfants, a été mis en place discrètement mais confirmé début avril par Mohammad Aghamiri, membre du conseil municipal de Téhéran appartenant à la ligne dure.

« Plus de 200 parcs seront exclusivement réservés aux femmes, aux mères de famille et aux enfants », a déclaré Mohammad Aghamiri au site internet d’État Didban le 9 avril. D’autres parcs suivront, a-t-il précisé.

Selon Mohammad Aghamiri, ce projet vise à permettre « à une mère de famille de jouer aisément avec son enfant à l’abri des regards » des hommes.

Un maire controversé

Membre du corps des Gardiens de la révolution islamique (GRI) iraniens, Alireza Zakani est une figure de la ligne dure connue pour son opposition aux réformistes ainsi qu’à l’accord sur le nucléaire de 2015 avec les États-Unis, qui a mis fin aux sanctions contre l’Iran.

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Alireza Zakani, qui a honoré quatre mandats de député, est depuis longtemps membre de la milice des Bassidji (miliciens en civil).

Dans les années 1990, il a étudié la médecine à l’université de Téhéran avant de devenir médecin.

Jusqu’à l’année dernière, il était encore au Parlement. Toutefois, la victoire des conservateurs et des partisans de la ligne dure aux élections présidentielle et municipales l’a orienté vers la course à la mairie de Téhéran, qu’il a remportée en août 2021.

Mais nombreux sont ceux, y compris dans le camp conservateur, qui considèrent que sa nomination en tant que maire est illégale dans la mesure où son diplôme en médecine nucléaire ne le rend pas éligible à ce poste. 

Nombreux sont ceux, y compris dans le camp conservateur, qui considèrent que sa nomination en tant que maire est illégale dans la mesure où son diplôme en médecine nucléaire ne le rend pas éligible à ce poste

Selon la loi iranienne, le maire de Téhéran doit être diplômé dans des disciplines liées à cette fonction ou disposer d’une expérience en tant que dirigeant au niveau national, qu’Alireza Zakani ne possède pas.

Les réformistes estiment qu’il a été installé comme maire de Téhéran en raison de l’influence du président Ebrahim Raïssi, appartenant au camp de la ligne dure.

Alireza Zakani s’était également présenté à l’élection présidentielle de juin 2021, mais on estimait généralement qu’il servait uniquement à protéger Raïssi face aux attaques et critiques des réformistes lors des débats. Finalement, avant le scrutin, il s’est retiré en faveur de Raïssi.

« Comme essayer d’arrêter la mer avec ses bras »

Le 12 avril, quelques jours après l’annonce de l’instauration d’une ségrégation dans certains parcs de la ville, Mojtaba Amaani, membre du conseil municipal téhéranais, a affirmé que ce projet était celui d’Alireza Zakani. Il a déclaré qu’une section de ces parcs serait réservée à l’usage exclusif des mères de famille et des femmes, tandis que d’autres parties seraient accessibles à tous.

Le projet a suscité un tollé au sein de l’opinion publique et du camp réformiste.

« Il est dommage que le maire de Téhéran ait pour modèle les talibans », a écrit le 16 avril le journal réformiste Shargh.

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« Dans les parcs de Téhéran, le matin, on emmène son épouse ou son mari et on se promène en se tenant la main. Lorsque ce parc devient réservé aux femmes, cela les prive de leur droit naturel à une vie simple et saine », poursuit Shargh.

Une éminente sociologue souhaitant rester anonyme par crainte des autorités affirme à Middle East Eye que les efforts déployés pour restreindre la vie des femmes dans l’Iran d’aujourd’hui sont voués à l’échec.

« La République islamique n’a atteint aucun de ses objectifs contre les femmes. Là où elles [les autorités] ont voulu imposer des restrictions, elles ont obtenu l’inverse. Les Iraniennes ont toujours transformé les restrictions en opportunités », soutient-elle.

« Si l’Iran était comme certains pays de la région, où la société n’a pas d’empathie pour les demandes des femmes, alors il aurait été possible pour la république d’atteindre ses principaux objectifs. Mais dans l’Iran d’aujourd’hui, la république ne peut réussir à imposer ses mesures restrictives aux femmes. C’est comme essayer d’arrêter la mer avec ses bras. »

« Des questions telles que le droit de chanter, le port obligatoire du hijab, le droit pénal et le droit de la famille, ainsi que toutes revendications liées aux femmes, doivent être revues en Iran. Les femmes ouvriront les portes face à toute forme de limitation », ajoute-t-elle.

« Ce comportement et cette approche ne sont mis en œuvre que dans un seul autre endroit au monde : l’Afghanistan sous le régime des talibans. C’est embarrassant pour un pays qui a mille ans d’histoire écrite »

- Un analyste politique à MEE

En parallèle, selon un analyste politique interrogé par MEE sous couvert d’anonymat, « la mise en œuvre de ce projet pourrait entraîner une série de nouvelles restrictions. Ce projet est la nouvelle idée des radicaux qui sont cohérents et puissants au sein de l’establishment de la République islamique et qui ont un potentiel médiatique et financier relativement important. »

« Je m’inquiète de ce que sera leur prochaine mesure si les gens ne s’opposent pas à la ségrégation hommes-femmes dans les parcs », poursuit-il.

« La sécurité pour les femmes ne s’obtient pas en construisant un mur dans une partie d’un parc. Ce comportement et cette approche ne sont mis en œuvre que dans un seul autre endroit au monde : l’Afghanistan sous le régime des talibans. C’est embarrassant pour un pays qui a mille ans d’histoire écrite. »

Les femmes et la révolution islamique

À la suite de la révolution islamique de 1979 et de la modification de la Constitution, diverses restrictions ont été imposées aux femmes en vertu de la loi islamique. Beaucoup sont toujours en vigueur quarante ans plus tard, notamment le port obligatoire du hijab et l’interdiction pour les chanteuses de se produire devant un public masculin ou mixte.

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En parallèle, d’autres lois, telles que l’inégalité des droits de garde des enfants, l’impossibilité de demander le divorce en l’absence d’accord contraire au moment du mariage et les lois discriminatoires en matière d’héritage, sont appliquées depuis le règne du shah Mohammad Reza.

Cependant, la discrimination pratiquée à l’égard des Iraniennes s’étend également à d’autres types de restrictions, appliquées par les autorités religieuses qui leur interdisent des choses « non islamiques » ou « contraires aux valeurs des femmes ».

Se présenter à l’élection présidentielle ou conduire une moto ne sont que deux exemples des domaines dans lesquels les femmes sont victimes de discrimination malgré l’absence d’interdiction légale.

Malgré toutes ces restrictions, la République islamique encourage l’éducation des femmes. Depuis des années, les étudiantes sont plus nombreuses que les hommes dans les universités, au point que les autorités imposent parfois des restrictions ou des quotas en matière d’admission des étudiantes dans certaines filières.

La présence d’une population féminine hautement éduquée et qualifiée entraîne une transformation majeure des attentes des femmes en Iran, qui bouleverse dans de nombreux cas les rôles traditionnels des femmes dans la société

Avec une population de 84,5 millions d’habitants selon les chiffres publiés par le Centre statistique d’Iran, dont 49 % de femmes, la présence d’une population féminine hautement éduquée et qualifiée entraîne une transformation majeure des attentes des femmes en Iran, qui bouleverse dans de nombreux cas les rôles traditionnels des femmes dans la société.

La lutte des Iraniennes pour leurs droits s’avère dangereuse, dans la mesure où l’État considère généralement le militantisme comme une menace pour la sécurité nationale et, par conséquent, applique une tolérance zéro à l’égard de toute activité significative dans ce domaine.

Par exemple, en décembre 2020, l’avocate Hoda Amid et la sociologue Najmeh Vahedi ont été condamnées au total à quinze ans d’emprisonnement après avoir été accusées de « coopération avec le gouvernement hostile des États-Unis contre la République islamique » autour de questions liées aux femmes et à la famille.

Un pays « gouverné par un certain nombre de fonctionnaires stupides »

À propos de la ségrégation hommes-femmes dans les parcs de Téhéran, Peyman Afsari, un chauffeur de taxi âgé de 33 ans, ne mâche pas ses mots auprès de MEE : « Cela devient officiel. Ce pays est gouverné par un certain nombre de fonctionnaires stupides », lâche-t-il.

Avant d’ajouter, d’un ton sarcastique : « Je suppose que dans quelques mois, nous devrons montrer une preuve de mariage à l’entrée des parcs ? »

Des Iraniens jouent au tennis de table dans un parc de Téhéran, le 10 septembre 2021 (AFP)
Des Iraniens jouent au tennis de table dans un parc de Téhéran, le 10 septembre 2021 (AFP)

Fereshteh Sameti, une guide touristique de 29 ans, fait part à MEE de sa préoccupation : « Construire des parcs réservés aux femmes n’a rien d’inhabituel, mais ce qu’ils font, c’est ériger et construire des murs au beau milieu des parcs pour diviser les parcs publics entre hommes et femmes. C’est inquiétant. »

« Je ne sais pas pourquoi les partisans de la ligne dure, au lieu d’améliorer la situation économique, cherchent sans cesse à réduire les libertés sociales, en particulier pour les femmes », souligne-t-elle.

Masoume Riazati, 55 ans, retraité du secteur de de la télévision, s’interroge auprès de MEE : « Alors que tous les prix augmentent dans le pays, je ne comprends pas la logique de ces mesures. Pourquoi les partisans de la ligne dure cherchent-ils à susciter la colère des gens ? »

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« Je n’aime pas l’ancien président Rohani, mais ses propos semblaient corrects lorsqu’il a prévenu que si les partisans de la ligne dure prenaient le contrôle du pays, ils érigeraient des murs dans les rues pour séparer les hommes et les femmes. »

La question de la ségrégation hommes-femmes dans les lieux publics a toujours suscité de nombreuses réactions négatives.

Au cours de la première décennie qui a suivi la révolution de 1979, alors que le port du hijab a été rendu obligatoire, des universités et des cinémas ont mis en place cette forme de ségrégation. Ces mesures n’ont toutefois pas duré car la plupart des Iraniens ne les toléraient pas.

Toutefois, les partisans de la ligne dure détiennent aujourd’hui l’intégralité du pouvoir en Iran et cherchent à appliquer rapidement leur programme ultraconservateur. Par exemple, le gouvernement iranien a récemment publié une instruction stipulant que la pratique du culturisme devait être interdite aux femmes jusqu’à nouvel ordre.

En mars de cette année, dans la ville sainte de Machhad, des femmes qui avaient acheté des billets pour voir l’équipe nationale jouer un match de qualification pour la Coupe du monde ont été interdites d’accès au stade et dispersées par la police avec du gaz poivré.

À Machhad également, des postes de police réservés aux femmes ont été ouverts. Certains partisans de la ligne dure réclame leur déploiement dans tout le pays.

À la suite de l’initiative lancée dans les parcs de Téhéran, certaines villes, comme Bodjnourd dans l’est du pays et Tabriz dans le nord-ouest, construisent également des murs dans certains parcs pour séparer les femmes des hommes.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.