Aller au contenu principal

La Jordanie arrête un suspect de haut rang en contact avec le prince héritier saoudien

Des sources indiquent à MEE que les renseignements jordaniens ont intercepté et déchiffré des messages cryptés entre Bassem Awadallah et Mohammed ben Salmane
Bassem Awadallah, ancien haut responsable jordanien, a été arrêté pour une tentative présumée de coup d’État. Ici, lors d’un événement en 2006 (AFP)
Bassem Awadallah, ancien haut responsable jordanien, a été arrêté pour une tentative présumée de coup d’État. Ici, lors d’un événement en 2006 (AFP)

Bassem Awadallah, ancien haut responsable jordanien, a été arrêté pour une tentative présumée de coup d’État. Les services de renseignement jordaniens ont intercepté et déchiffré des messages vocaux et SMS entre lui et le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane, a déclaré une source proche de l’enquête à Middle East Eye.

Les deux hommes cherchaient le meilleur moyen de se servir de la contestation populaire croissante en Jordanie, attisée par l’économie chancelante du royaume et la pandémie de COVID-19, afin de déstabiliser le règne du roi Abdallah II

Notre source n’a pas vu lui-même ces messages, mais a été mis au courant de leur contenu.

Plusieurs actuels et anciens responsables jordaniens ont été arrêtés aux alentours du 3 avril, alors qu’enflaient les rumeurs de coup d’État. Bassem Awadallah en fait partie.

Jordanie : l’ancien prince héritier et plusieurs personnalités arrêtés pour complot présumé de coup d’État 
Lire

Parmi les personnes impliquées dans ce que le gouvernement jordanien qualifie de tentative de déstabilisation du pays figure également Hamza ben Hussein, ancien prince héritier et demi-frère du roi Abdallah.

Les messages entre Awadallah et Mohammed ben Salmane sont considérés comme une preuve suffisante d’un complot orchestré par une puissance étrangère pour que les Jordaniens en fassent immédiatement part à leurs partenaires américains. Ils en ont ensuite informé le président américain Joe Biden.

Sur la base de ces renseignement, Biden a appelé le roi Abdallah avant de lui manifester pleinement son soutien dans les heures suivant l’annonce publique des troubles en Jordanie.

Biden a ensuite appuyé sa déclaration avec ses propres mots. Interrogé sur son inquiétude éventuelle concernant la situation en Jordanie, Biden a déclaré à la presse : « Non, je ne suis pas [inquiet]. Je l’ai appelé pour lui rappeler qu’il a un ami en Amérique. De rester fort. »

Une mise en garde

Pour les Jordaniens, Biden met ainsi personnellement en garde Mohammed ben Salmane contre le renversement d’Abdallah.

Une seconde source proche de la cour royale d’Amman ajoute que ce message s’adresserait aussi aux partenaires stratégiques du prince héritier : le Premier ministre israélien Benyamin Netanyahou et le prince héritier d’Abou Dabi Mohammed ben Zayed.

« Ce message était autant une mise en garde à l’égard de MBS et de ses soutiens régionaux – MBZ et Netanyahou –, également impliqués, qu’une déclaration de soutien à Abdallah », indique la source, désignant les princes héritiers saoudien et émirati par leur surnom.

Le prince Hamza et le roi Abdallah II photographiés en 1999 (Reuters)
Le prince Hamza et le roi Abdallah II photographiés en 1999 (Reuters)

La nature des renseignements déchiffrés a également été rapportée indépendamment par un journaliste jordanien considéré comme la voix du palais royal.

Samedi, Fahd al-Khaitan écrivait dans le quotidien Al Ghad : « Les renseignements collectés sur une période de plusieurs mois pointent clairement un rôle différent joué par le [prince Hamza], qui était totalement impliqué dans le processus de préparation de l’heure H. »

Le roi Abdallah II s’est donné beaucoup de mal pour étouffer discrètement le complot sans avoir à en découdre avec le prince Hamza ou arrêter les personnes impliquées.

Le 8 mars, une semaine avant que la Jordanie ne soit secouée par le décès de sept patients atteints du COVID dans un hôpital de Salt à court d’oxygène, un incident qui a amené Hamza dans la ville pour une visite très médiatisée, Abdallah s’est rendu à Riyad avec son fils, le prince héritier Hussein, pour rencontrer personnellement Mohammed ben Salmane. 

Jordanie : pourquoi le roi Abdallah n’est pas au bout de ses peines
Lire

L’objectif d’Abdallah était de dire à Mohammed ben Salmane qu’il savait ce qui se tramait et s’assurer du soutien du prince héritier saoudien.

« Il a été aussi explicite que possible vis-à-vis de MBS sur le fait qu’il savait ce qui se passait », a indiqué une source jordanienne au courant de cette visite à MEE.

« Il a déclaré que déstabiliser la Jordanie ne serait d’aucune aide pour personne. Il a dit au prince héritier qu’il voulait s’assurer que son fils et lui avaient son soutien. »

Mohammed ben Salmane s’est montré expansif. Le prince héritier saoudien a juré son soutien personnel à la fois au roi de Jordanie et à son fils.

Selon notre source, « MBS leur a donné l’accolade à tous les deux. Mais tout le monde se souvient qu’il s’est mis à genoux pour embrasser la main de son cousin Mohammed ben Nayef la nuit même où il l’a remplacé en tant que prince héritier de façon humiliante. »

Lorsque Abdallah a constaté que des messages cryptés étaient toujours échangés et lorsque Hamza s’est présenté à Salt pour dénoncer l’échec des autorités à fournir suffisamment d’oxygène à l’hôpital, visite décrite comme « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase », le roi a réalisé qu’il n’avait d’autre choix que d’affronter son demi-frère et d’arrêter les présumés comploteurs.

Soutien édulcoré

Youssef Huneiti, le chef de l’armée jordanienne, a été envoyé au palais de Hamza pour transmettre au prince héritier le message qu’il avait « franchi une limite » et était assigné à résidence.

Bassem Awadallah reste en détention. La semaine dernière, il a été signalé que le ministre saoudien des Affaires étrangères Fayçal ben Farhan s’était rendu à Amman pour assurer la libération de Bassem Awadallah, qui a également la nationalité saoudienne.

Le ministre apportait dans ses bagages une lettre officielle de soutien du roi Salmane au roi Abdallah. Cependant, des sources ont indiqué à MEE qu’Abdallah avait refusé d’assister à cette réunion.

« MBS leur a donné l’accolade à tous les deux. Mais tout le monde se souvient qu’il s’est mis à genoux pour embrasser la main de son cousin Mohammed ben Nayef la nuit même où il l’a remplacé en tant que prince héritier de façon humiliante »

- Une source jordanienne

La détention du prince Hamza et l’arrestation d’Awadallah ont poussé à s’interroger sur les liens entre les deux hommes – si tant est qu’il y en ait.

Des sources ont confié à MEE que Bassem Awadallah et le prince Hamza entretenaient une relation de longue date.

Les amis du prince Hamza démentent, affirmant que tous deux ne se sont rencontrés que lorsque Bassem Awadallah a reçu ses condoléances pour la mort de son frère il y a deux mois.

Selon une source arabe qui se considérait autrefois comme un ami de Bassem Awadallah, l’homme d’affaires jordanien a commencé à transmettre des messages à Hamza peu après sa rupture définitive avec le roi Abdallah en novembre 2018.

Proche d’Abdallah, il a été à la tête de la cour royale puis ministre des Finances. Il a ensuite été renvoyé, mais Bassem Awadallah et le roi ont conservé une relation étroite.

Il a été nommé envoyé spécial de la cour royale jordanienne en Arabie saoudite et a participé aux négociations pour l’établissement d’un Conseil de coordination saoudo-jordanien, organisme lancé en 2016 dont Amman espérait qu’il apporterait des milliards de dollars.  

Le think tank Washington Institute avait rapporté à l’époque : « Ce fonds, qui ferait partie de l’initiative Vision 2030 récemment dévoilée par l’Arabie saoudite pour réduire la dépendance du royaume envers les recettes pétrolières, devrait se concentrer sur les investissements dans la zone économique spéciale d’Aqaba. »

Allégations de coup d’État en Jordanie : le facteur israélo-saoudien
Lire

Cependant, on n’a jamais vu la couleur de l’argent.

Marwan Muasher, ancien ministre jordanien des Affaires étrangères et vice-président du Carnegie Institute, a écrit : « Les Saoudiens n’ont pas fourni d’aide bilatérale directe à la Jordanie depuis 2014. Le package conjoint du Golfe, d’un montant 2,5 milliards de dollars, accordé par le Koweït, l’Arabie saoudite et les EAU après une nouvelle vague de manifestations en Jordanie en 2008, a principalement pris la forme de garanties de prêt et dépôts à la banque centrale de Jordanie, sans aide budgétaire. Dans le même temps, les Émirats arabes unis et le Qatar ont développé des packages bilatéraux plus petits. »

La cour royale jordanienne estime que ce soutien édulcoré fait partie d’une stratégie à long terme pour étrangler le royaume et le déstabiliser, selon des sources.

Deux ans plus tard, en juin 2018, lorsque le roi subissait la pression des manifestations contre les mesures d’austérité, Abdallah a renvoyé le Premier ministre de l’époque Hani al-Moulki.

Bassem Awadallah s’est vanté à ses amis arabes de remplacer Moulki. Ce ne fut pas le cas et en novembre 2018, il a été renvoyé de son poste d'envoyé à Riyad.

« Awadallah a commencé à se plaindre d’Abdallah, à la fois dans ces briefings avec MBS et MBZ », indique à MEE la source arabe.

L’agenda saoudien et émirati

« Awadallah n’était pas le seul facteur, mais il est devenu partie intégrante de l’agenda saoudien et émirati pour exercer plus de pression sur la Jordanie pour qu’elle obtempère. »

Le prince Hamza nie toute implication dans un complot étranger.

S’exprimant en anglais dans la vidéo transmise par son avocat à la BBC, Hamza assure ne pas avoir participé à un complot étranger et dénonce le système au pouvoir, le qualifiant de corrompu.

« Le bien-être [des Jordaniens] a été relégué au second rang par un système de gouvernance qui a décidé que ses intérêts personnels, ses intérêts financiers, que sa corruption étaient plus importants que les vies, la dignité et l’avenir de la dizaine de millions de personnes qui vivent ici », a-t-il déclaré.

Les autorités d’Amman ont promis aux Jordaniens une enquête transparente et leurs porte-parole dans les médias officiels continuent de vanter le sérieux des allégations de sédition.

Khaitan a écrit dans al-Ghad : « Quand l’enquête sera terminée et que l’acte d’inculpation sera délivré contre les prévenus, contenant profusion d’aveux, c’est alors que l’opinion publique réalisera l’ampleur et le sérieux de cette affaire et de nombreuses personnes auront la réponse à la question qui domine la sphère publique concernant l’ampleur des liens du prince avec Bassem Awadallah. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.