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Les moustaarabine, ces agents israéliens qui se font passer pour des Palestiniens

Des agents israéliens déguisés et arabophones tels que ceux qui ont mené un raid dans un hôpital de Jénine mardi tentent depuis des décennies d’infiltrer les communautés palestiniennes pour y mener des opérations souvent meurtrières
Des policiers israéliens en civil arrêtent un manifestant palestinien dans le quartier de Jabal Mukaber, à Jérusalem-Est, le 4 octobre 2000 (AFP)

Vêtus de blouses médicales, de thobes islamiques et de hijabs, portant des masques et poussant des fauteuils roulants, des agents infiltrés israéliens ont fait irruption mardi à l’hôpital Ibn Sina (Avicenne) de Jénine.

Ces agents sont désignés en arabe par le terme « moustaarabine », qui signifie « s’habiller et agir comme un Arabe », et en hébreu par le terme « mistaravim », un dérivé du mot arabe.

Les agents, déguisés en médecins, patients et civils palestiniens, ont fait irruption dans l’établissement situé en Cisjordanie occupée et tué trois personnes. L’un des agents israéliens se serait exprimé en arabe au cours de l’opération.

Le raid s’est déroulé à 5 h 30 du matin et a duré environ dix minutes, selon les médias israéliens.

Les forces spéciales mobilisées étaient les dernières en date d’une longue série d’agents israéliens infiltrés se faisant passer pour des Palestiniens.

Leur existence remonte au mandat britannique de la Palestine, dans la première moitié du XXe siècle, au cours duquel les autorités britanniques ont collaboré avec les milices sionistes pour infiltrer les populations arabes de la région.

« Les mistaravim ont débuté en tant qu’unité d’infiltration dans la division Palmach, qui faisait partie de la milice terroriste de la Haganah, noyau de l’armée israélienne », explique Emad Moussa, chercheur spécialisé dans la psychologie politique en Israël et en Palestine, à Middle East Eye.

Traduction : « Les forces spéciales israéliennes, déguisées en civils palestiniens et en personnel médical, ont fait irruption à l’hôpital Ibn Sina de Jénine, tuant trois Palestiniens. Le raid a eu lieu mardi matin dans l’enceinte de l’hôpital Ibn Sina de Jénine, en Cisjordanie occupée. »

« Elle était composée principalement de juifs mizrahi, originaires de pays arabophones, et avait pour mission d’infiltrer les Palestiniens (et d’autres populations arabes des pays voisins) afin de collecter des informations pour le mouvement sioniste et les Britanniques. »

Cette unité a finalement été démantelée, notamment à la suite de tensions entre les autorités britanniques et les milices sionistes qu’elles avaient soutenues.

À la fin du mandat et après la création d’Israël, l’unité d’infiltration a été réactivée à des fins d’espionnage et pour semer le chaos et la confusion au sein des communautés palestiniennes.

« Agents provocateurs »

L’une des unités les plus connues, l’unité 217, surnommée Douvdevan (« la cerise »), a été créée dans les années 1980 par l’ancien Premier ministre israélien Ehud Barak. L’unité est toujours opérationnelle et compte parmi les nombreuses unités d’infiltration israéliennes.

« Leur intervention au cours de la première Intifada a été particulièrement importante. Il s’agissait souvent de druzes ou d’agents juifs arabophones du Shin Bet », explique Laleh Khalili, universitaire et chercheuse à l’Université d’Exeter, à MEE.

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« [Ils] ont recueilli des renseignements, joué le rôle d’agents provocateurs, ou réussi à s’introduire dans des manifestations ou des rassemblements afin d’arrêter, blesser ou assassiner des Palestiniens de l’intérieur. »

Aujourd’hui, on retrouve des agents infiltrés en Cisjordanie et à Jérusalem-Est occupée, mais pas à Gaza.

« À Gaza, les unités de mistaravim ont perdu une grande partie de leurs capacités opérationnelles depuis que le Hamas a pris le contrôle de la bande côtière en 2007 », indique Emad Moussa.

« Pour les mistaravim, opérer à Gaza, c’est prendre le risque d’être capturés et ensuite cachés hors de portée de l’armée israélienne. »

En Cisjordanie, on voit le plus souvent ces unités infiltrer les manifestations contre l’occupation israélienne, dans le but de susciter la peur et la paranoïa chez les Palestiniens.

Elles participent en outre directement à des arrestations, notamment lors des importantes manifestations de décembre 2017, lorsque l’administration du président américain de l’époque, Donald Trump, avait décidé unilatéralement de reconnaître Jérusalem comme capitale d’Israël.

Violence et brutalité

Ces agents sont également actifs en Israël. Des militants palestiniens ont rapporté avoir été confrontés aux moustaarabine dans des villes comme Haïfa, où ils sont réputés pour leur violence et leur brutalité.

Ces dernières années, les Palestiniens utilisent plusieurs tactiques pour identifier les moustaarabine et les contrer.

« Ces unités d’infiltration se font parfois repérer parce qu’elles essaient de paraître et d’agir de manière "trop palestinienne" »

- Emad Moussa, chercheur

Par exemple, ils portent des couleurs claires et rentrent leur vêtement dans leur pantalon : les agents infiltrés ont tendance à porter des couleurs plus foncées et des vêtements plus amples pour cacher leurs armes.

Emad Moussa explique que les manifestants s’organisent également en petits groupes pour éviter d’être capturés par les agents, et qu’ils partagent également des informations sur les réseaux sociaux au sujet d’individus suspects.

« On m’a rapporté que ces unités d’infiltration se font parfois repérer parce qu’elles essaient de paraître et d’agir de manière "trop palestinienne" », précise-t-il.

Laleh Khalili ajoute que « le plus souvent, les Palestiniens peuvent, en prêtant un peu d’attention, les repérer. Mais souvent, elles interviennent à des moments de protestation très animés où l’attention des Palestiniens est ailleurs ».

Raids en Cisjordanie

Les moustaarabine ne se contentent pas de procéder à des arrestations, ils sont également connus pour tirer sur les Palestiniens et les tuer.

En mai 2021, ils ont abattu Ahmed Fahd, un civil de 24 ans qui vivait dans le camp de réfugiés d’al-Amari à Ramallah.

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Des responsables des services de renseignement israéliens ont ensuite appelé sa famille pour s’excuser, déclarant qu’ils avaient voulu tuer son frère et son oncle accusés d’être impliqués dans des « activités terroristes ».

Les raids militaires israéliens sur les villes de Cisjordanie, qui sont désormais presque quotidiens, impliquent de plus en plus souvent des éléments moustaarabine.

Début janvier, l’armée israélienne a mené un raid de deux jours sur la ville de Tulkarem, tuant huit Palestiniens. Elle a déclaré que « des forces de l’armée, des gardes-frontières, des moustaarabine et les services de sécurité générale » étaient intervenus dans ce raid.

Ces unités d’infiltration, soutenues par les forces armées régulières, opèrent différemment des agents présents lors des manifestations.

« Ce qui s’est passé à Jénine [mardi] est une opération d’un autre calibre. Elle combine la supériorité militaire et l’infiltration. Le fait est que, même si ces unités sont repérées, elles sont lourdement armées et soutenues par des unités militaires israéliennes », précise Emad Moussa.

« Dès lors, la plupart des gens n’ont aucune chance face à elles. »

Traduit de l’anglais (original) par Imène Guiza.

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