Aller au contenu principal

Couscous à l’UNESCO : le ministre marocain de la Culture remue les graines de la discorde

Un an après l’inscription du couscous, par l’Algérie, le Maroc, la Tunisie et la Mauritanie, au patrimoine immatériel de l’UNESCO, le ministre de la Culture veut doter le plat ancestral d’un label marocain
Un chef marocain prépare un couscous dans un restaurant de Rabat (AFP/Fadel Senna)
Un chef marocain prépare un couscous dans un restaurant de Rabat (AFP/Fadel Senna)

Dans un rare moment d’union maghrébine, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie avaient réussi, en décembre 2020, à inscrire le couscous au patrimoine immatériel de l’UNESCO dans une candidature commune.

Largement relayée par la presse internationale, cette inscription conjointe constituait « une très belle réussite », s’était félicitée la directrice générale de l’organisation, Audrey Azoulay.

« C’est un signe fort de reconnaissance culturelle et c’est aussi un vrai succès diplomatique, sur un sujet si important et si symbolique pour les peuples de toute cette région, et bien au-delà. Ce consensus montre qu’un patrimoine culturel peut être à la fois personnel et exceptionnel, et transcender les frontières », avait souligné l’ancienne ministre française de la Culture et de la Communication, qui dirige l’institution onusienne depuis 2017.

Il entre au patrimoine de l’UNESCO sous l’impulsion de quatre pays : le couscous plus fort que la politique !
Lire

Une entente culinaire que le nouveau ministre marocain de la Culture ne semble pas vouloir perpétuer. À peine nommé, Mehdi Bensaid a en effet déclaré vouloir demander un « label » pour inscrire le couscous marocain comme patrimoine immatériel de l’UNESCO.

« L’idée est de créer un ‘‘label Maroc‘‘ pour mettre fin au débat sur la question de savoir si le couscous est marocain ou tunisien », a annoncé récemment sur la chaîne 2M le benjamin du gouvernement d’Aziz Akhannouch, en évitant… de citer l’Algérie.

Pour Mehdi Bensaid, ce label devrait définir « ce qui entre dans le patrimoine marocain » pour, ensuite, « interagir avec les institutions internationales dont l’UNESCO afin d’obtenir une reconnaissance internationale du patrimoine marocain et de l’histoire marocaine ».

« Nous avons demandé au directeur [de la division de l’inventaire et de la documentation du patrimoine au ministère marocain de la Culture] à ce qu’une liste de toutes les composantes du patrimoine marocain soit dressée », détaillait le ministre âgé de 37 ans.

L’appui des associations

Mais la démarche de Mehdi Bensaid est loin de faire l’unanimité, selon plusieurs sources au ministère de la Culture.

« C’est du populisme. La direction qui est censée préparer son dossier de label [la division de l’inventaire et de la documentation du patrimoine] est celle-là même qui avait préparé entre 2018 et 2019 le dossier marocain pour la candidature commune avec l’Algérie, la Tunisie et la Mauritanie », explique à Middle East Eye une source qui était impliquée dans la préparation du dossier du royaume.

En effet, le dossier marocain préparé en 2019 par cette division, à travers le service ministériel « du patrimoine culturel », vantait « un élément du patrimoine culturel immatériel caractéristique de toutes les communautés du Maroc et des pays de l’Afrique du Nord » et « le symbole privilégié de bien recevoir, de commensalité et de convivialité chez toutes les familles marocaines et maghrébines ».

« C’est du populisme. La direction qui est censée préparer son dossier de label est celle-là même qui avait préparé entre 2018 et 2019 le dossier marocain pour la candidature commune »

- Une source impliquée dans la préparation du dossier en 2018

« Les théories sur l’origine du couscous et la date de son apparition en Afrique du Nord varient, mais elles le font remonter généralement à l’aube de l’histoire. Par contre, la connaissance des céréales, leur domestication et leur usage dans les modes de subsistance ont été attestés depuis l’époque néolithique, il y a de cela plus de six mille ans », présentait la fiche d’inventaire du patrimoine culturel immatériel consultée par MEE, rappelant que « les premières références au couscous dans des sources historiques nous parviennent de la fin du VIIIe siècle par des auteurs musulmans qui vantaient ses qualités nutritionnelles et médicinales ».

La démarche du ministre de la Culture a d’autant moins de raisons d’aboutir que la candidature maghrébine déposée en 2019 avait l’appui et le « consentement des communautés » dans chacun des quatre pays.

Dans le cas du Maroc, neuf associations actives dans le domaine de la gastronomie et du patrimoine avaient ainsi apporté leur soutien au projet.

Le couscous, au cœur de l’identité maghrébine
Lire

« Assurant que le couscous est un élément essentiel du patrimoine vivant et de l’identité culturelle de l’ensemble des territoires et occupe une position majeure dans les traditions culinaires des Marocains, l’Association des cuisiniers du Maroc se réjouit, encourage et s’associe pleinement au projet de soumission d’une candidature multinationale [Maroc, Mauritanie, Algérie, Tunisie] du couscous pour inscription sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité établie par l’UNESCO », avait écrit Mohammed Khir Bennani, président de l’Association des cuisiniers du Maroc, dans une lettre datée du 19 janvier 2019.

Il en est de même de l’Association marocaine de la gastronomie et des arts culinaires, qui avait exprimé son adhésion « au projet de l’inscription des ‘’savoirs, savoir-faire et pratiques liés au couscous’’ sur la Liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO, dans le cadre d’une candidature multinationale commune, unissant d’autres pays partageant cette tradition millénaire, notamment, la Mauritanie, l’Algérie et la Tunisie ».

Les carottes sont déjà cuites

Avant de décider d’unir leurs voix pour inscrire le couscous au patrimoine immatériel culturel de l’UNESCO, chacun des pays du Maghreb – et particulièrement l’Algérie, le Maroc et la Tunisie – revendiquait la paternité de ce mets ancestral.

Une rivalité qui donnait parfois lieu à des attaques par médias interposés.

Ainsi, lorsque la presse algérienne s’était fait l’écho, en 2016, d’un projet de candidature algérienne auprès de l’institution onusienne, le site marocain proche du pouvoir Le360 s’était fendu d’un article au vitriol à l’endroit du voisin de l’est : « Il y a une spécialité marocaine qu’Alger veut nous disputer. Et figurez-vous, c’est le plat préféré des Marocains et bien au-delà que le voisin de l’est cherche à s’octroyer : le couscous ! », s’indignait son éditorialiste.

Le couscous à l'UNESCO ? Un enjeu géopolitique !
Lire

« L’UNESCO sait pertinemment que le couscous est marocain. Il n’y a pas de quoi faire tout un plat ! D’autant plus que la jalousie du voisin de l’est vis-à-vis Maroc est devenue un secret de polichinelle », revenait-il à la charge deux mois plus tard.

Alors qu’on la croyait enterrée après l’inscription commune, la polémique risque donc de refaire surface avec la sortie du nouveau ministre de la Culture, au moment où la rupture est consommée entre l’Algérie et le Maroc.

Une chose est sûre : le projet a très peu de chance d’aboutir, l’UNESCO ayant déjà mis fin au débat.

« Cette inscription commune d’un patrimoine partagé illustre combien le patrimoine culturel immatériel peut être un sujet sur lequel les États se retrouvent et coopèrent », estimait en décembre l’institution. « C’est d’ailleurs le sens de l’action de l’UNESCO : jeter des ponts entre les peuples, les rapprocher à travers des pratiques et des savoirs qu’ils ont en commun. »