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Qui est Brahim Saadoun, le Marocain condamné à la peine de mort dans le Donbass ?

Condamné à la peine capitale par un tribunal de la République séparatiste de Donetsk, le jeune Marocain Brahim Saadoun, engagé dans l’armée ukrainienne, a été qualifié de « mercenaire » par la Russie. Ses amis cherchent à rétablir la vérité
Selon ses proches, Brahim Saadoun n’a pas été capturé par l’armée russe. Il s’est rendu lors d’une bataille dans la région du Donbass, en avril, alors qu’il portait l’uniforme de la 36e brigade d’infanterie marine de Marioupol (Illustration MEE)
Selon ses proches, Brahim Saadoun n’a pas été capturé par l’armée russe. Il s’est rendu lors d’une bataille dans la région du Donbass, en avril, alors qu’il portait l’uniforme de la 36e brigade d’infanterie marine de Marioupol (Illustration MEE)  

Visage squelettique, regard vide, Brahim Saadoun s’adresse à la caméra de Russia Today (RT) : « Bonjour papa, maman. Tout va bien de mon côté, n’ayez pas peur pour moi. Tout va bien se passer. »

Nous sommes le 10 juin. La veille, ce Marocain de 21 ans a été condamné à mort par la « Cour suprême de la République populaire de Donetsk », région séparatiste pro-russe en Ukraine, aux côtés de deux citoyens britanniques.

Traduction : « Les citoyens britanniques Aiden Aslin et Shaun Pinner, et le ressortissant marocain Brahim Saadoun, tous ayant combattu sous contrat avec l’armée ukrainienne, ont été condamnés à mort par les autorités fantoches du Kremlin à Donetsk lors d’un simulacre de procès qui a duré à peine quelques jours. Ils n’étaient pas des mercenaires. »

Lors de cette entrevue diffusée par la chaîne d’information arabophone du groupe RT, Brahim Saadoun ne commente pas sa sentence. Il est en revanche interrogé par le journaliste sur ses conditions de détention.

« Aujourd’hui, je suis traité bien mieux qu’avant. Je m’attendais à tout au moment de me rendre. Mais j’ai préféré me donner une chance », répond-il. Engagé dans l’armée ukrainienne, il affirme avoir perçu un salaire mensuel de « 10 500 à 11 000 hryvnias [371,61 dollars] », pouvant tripler lorsqu’il se retrouvait en première ligne.

Contrairement à ce qui a été avancé par plusieurs médias, Brahim Saadoun n’a pas été capturé par l’armée russe. Il s’est rendu lors d’une bataille dans la région du Donbass, en avril, alors qu’il portait l’uniforme de la 36e brigade d’infanterie marine de Marioupol, affirment ses proches, contactés par Middle East Eye, confirmant des informations parues dans la presse.

Des études d’ingénierie aérospatiale

Comment s’est-il retrouvé là ? Brahim Saadoun faisait partie des 8 000 étudiants marocains en Ukraine, la deuxième communauté estudiantine étrangère du pays.

Il poursuivait des études d’ingénierie aérospatiale à l’Institut polytechnique de Kyiv depuis deux ans. « Mais il est parti à l’automne 2021 pour rejoindre l’armée ukrainienne, bien avant le déclenchement de la guerre », se souvient Liliia Alieksanova, contactée par MEE, qui l’a rencontré l’été de cette année-là lors d’une rave party dans la capitale.

Cette ukrainienne de 19 ans, aujourd’hui installée à Boston (États-Unis), dresse le portrait d’un homme d’une empathie « extraordinaire », « apprécié de tous en raison de sa facilité à nouer des contacts avec les étrangers ». Brahim « est tombé amoureux de l’Ukraine, de la scène festive, il parlait souvent de sa volonté de rendre la pareille à ce pays qui lui a tant donné », renchérit-elle.

« Il ne s’est pas engagé dans l’armée pour une question d’argent, ni de passeport. Il l’a fait par conviction personnelle, bien avant l’invasion russe »

- Liliia Alieksanova, une amie de Brahim Saadoun

Selon Liliia, Brahim voyait en l’armée « une sorte de catharsis » qui lui permettait de purger tous ses maux, surtout psychologiques.

« Nous avions de longues discussions à propos des troubles mentaux. Me sachant atteinte de troubles anxieux, il m’a énormément aidée à surmonter mes peines », raconte Liliia Alieksanova, qui refuse que l’on qualifie de « mercenaire » son ami.

« Il ne s’est pas engagé dans l’armée pour une question d’argent, ni de passeport. Il l’a fait par conviction personnelle, bien avant l’invasion russe », assure-t-elle.

« Nous avons continué à échanger après mon départ pour les États-Unis. Mais il a subitement arrêté de répondre à mes messages vers le mois de mars. Lorsque j’ai vu pour la première fois son visage sur une vidéo filmée par un influenceur propagandiste russe, j’étais choquée, car ce n’est pas le Brahim que j’ai connu. Enfin, j’étais quand même contente de le savoir en vie », confie Liliia.

Selon ses amis, Brahim n’aurait pas de passeport ukrainien, il serait juste détenteur d’un titre de résidence (avec l’aimable autorisation de ses amis)
Selon ses amis, Brahim n’aurait pas de passeport ukrainien, il serait juste détenteur d’un titre de résidence (avec l’aimable autorisation de ses amis)

Aujourd’hui, les amis ukrainiens de Brahim Saadoun sont mobilisés sur internet sous le hashtag #SaveBrahim pour le défendre en racontant la vérité autour du jeune Marocain.

« Il faut dire au monde que ce n’est pas un mercenaire, qu’il ne peut pas être traité comme tel. C’est un prisonnier de guerre », déclare Liliia Alieksanova. À Kyiv, des posters à son effigie ont été collés dans les endroits publics.

Le cercle d’amis ukrainiens du jeune Marocain infirme également les allégations portées par son père, selon lesquelles Brahim possèderait un passeport ukrainien.  

« C’est faux. Brahim détient un permis de résidence en Ukraine valide jusqu’en 2024. Nous avons des copies de tous ses documents officiels. Son père a perdu contact avec lui il y a très longtemps. Il s’est trompé de traduction et répète cela, bien que ce soit complètement erroné », assurent-ils.

Le gouvernement marocain passif

Mais la tâche n’est pas simple. Le 15 juin, le président de la Douma, la chambre basse du Parlement fédéral russe, Viatcheslav Volodine, a déclaré : « La peine de mort est la punition que ces fascistes méritent. »  

S’il n’a pas fait directement allusion à Brahim Saadoun, sa sortie intervenait une semaine après la condamnation du Marocain et de ses deux compagnons britanniques par le tribunal de la République autoproclamée de Donetsk. D’après Volodine, il serait « juste » de conserver la peine capitale dans la République séparatiste de Donetsk, et ce « particulièrement en temps de guerre ».

Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme avait estimé quelques jours auparavant que les procès des trois combattants étrangers constituaient des « crimes de guerre ».

Le 16 juin, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH), saisie en procédure d’urgence, a demandé à Moscou de ne pas exécuter Brahim Saadoun.

Traduction : « Brahim était une figure du milieu des boîtes de nuit underground et comptait de nombreux amis dans la ville avant de s’inscrire pour rejoindre la marine ukrainienne en novembre 2021. Ses amis sont très préoccupés par son sort et ont lancé une campagne sur les réseaux sociaux. »

Bien que Moscou ait été exclu mi-mars du Conseil de l’Europe, la CEDH insiste sur le fait que la Russie est toujours tenue de respecter ses décisions.

Au Maroc, l’affaire a été largement suivie par les médias locaux, mais pas assez pour pousser le gouvernement à porter assistance à son ressortissant.

Muette jusque-là, l’ambassade du royaume à Kyiv s’est contentée de publier un communiqué indiquant que Brahim Saadoun « a[vait] été capturé portant l’uniforme de l’armée de l’État d’Ukraine, en tant que membre d’une unité de la marine ukrainienne », et qu’il « se trouv[ait] actuellement emprisonné par une entité qui n’[était] reconnue ni par les Nations unies ni par le Maroc », sans aucun autre commentaire.

La présidente du Conseil national des droits de l’homme, Amina Bouayach, a de son côté affirmé avoir écrit à son homologue russe « pour qu’il intervienne autant que possible pour préserver les droits du citoyen marocain Brahim Saadoun ».

La responsable a ajouté avoir demandé à l’instance russe des droits de l’homme de « tout mettre en œuvre afin de garantir que Brahim Saadoun bénéficie d’un procès équitable et juste lors de l’appel ».