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Des documents de justice éclairent sous un jour nouveau le massacre de Palestiniens à Kafr Qasim

Un témoignage montre comment les soldats israéliens cherchaient à utiliser le massacre de civils non armés pour chasser les Palestiniens de chez eux
Des citoyens palestiniens d’Israël brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire en hébreu ce qui signifie « Pardon des bouchers », alors que le vice-Premier ministre israélien Moshe Katsav quitte Kafr Qasim, le 29 octobre 1997 (AFP)
Des citoyens palestiniens d’Israël brandissent des pancartes sur lesquelles on peut lire en hébreu ce qui signifie « Pardon des bouchers », alors que le vice-Premier ministre israélien Moshe Katsav quitte Kafr Qasim, le 29 octobre 1997 (AFP)
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Des documents déclassifiés révèlent de nouvelles informations sur le meurtre planifié de civils palestiniens lors du massacre de Kafr Qasim le 29 octobre 1956 : un commandant israélien avait conseillé aux troupes qu’« il était souhaitable qu’il y ait un certain nombre de victimes ».

Une cinquantaine de civils palestiniens (dont des enfants, des personnes âgées et une femme enceinte) ont été tués par des soldats israéliens en rentrant chez eux. Ils ne savaient pas que le village avait été placé sous couvre-feu.

Selon les transcriptions du procès de Chaim Levy, qui commandait l’armée israélienne à Kafr Qasim, les soldats savaient que leurs victimes étaient des civils non armés qui n’avaient pas été informés du couvre-feu.

Levy affirme qu’un commandant lui avait dit les concernant : « C’est pour eux comme pour tout le monde. »

Lors d’un échange durant ce procès, on demande à Levy : « Votre raison ne vous dit-elle pas que pour “violer un couvre-feu”, encore faut-il savoir qu’il y a un couvre-feu ? » Levy en convient.

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Plus tard, on lui demande : « Comment pouvez-vous dire que quelqu’un vous a ordonné de tuer des gens qui ne savaient pas qu’il y avait un couvre-feu ? » Ce à quoi Levy répond : « Parce qu’on m’a donné cet ordre… Aujourd’hui, je trouve cela insensé. À l’époque, je pensais que c’était sensé. »

Kafr Qasim est un village palestinien pris par Israël après la Nakba en 1948. Les Palestiniens du village ont été soumis à un régime militaire et les autorités israéliennes exerçaient une pression constante pour qu’ils quittent leurs maisons.

Lorsqu’a éclaté la crise de Suez le lundi 29 octobre 1956, Kafr Qasim ainsi que d’autres villages palestiniens bordant la Jordanie ont été placé sous couvre-feu. Ce soir-là, des civils qui rentraient chez eux ont été abattus à bout portant par des soldats israéliens.

Ce massacre a suscité l’indignation de la communauté internationale et a abouti à un procès majeur de soldats israéliens. Pendant des décennies, le gouvernement israélien a refusé de publier les transcriptions des audiences au motif qu’elles mettaient en péril la sécurité nationale.

Par ailleurs, ces documents établissent un nouveau lien entre ce massacre et un projet secret israélien au nom de code « Hafarperet » (taupe), visant à expulser les Palestiniens de la région du Petit Triangle, dans le centre d’Israël, vers la Jordanie.

Le témoignage de Levy raconte en détail la façon dont les officiers israéliens semblent avoir utilisé les tensions lors de la crise de Suez pour orchestrer l’expulsion des Palestiniens de leurs villages. 

« Il vaudrait mieux éliminer quelques personnes… pour qu’à l’avenir, le calme règne et que nous n’ayons pas besoin d’autant de personnel pour surveiller ces villages »

- Un soldat israélien

Levy fait référence à des projets visant à « créer des enclos » et à « transporter des gens », ce qui pourrait être interprété comme la détention des Palestiniens dans des camps ou leur expulsion de leur patrie.

Il rapporte également que son commandant l’avait informé de ne pas stationner de troupes le long de la limite est du village face à la Jordanie, afin de pousser les Palestiniens qui fuyaient hors d’Israël.

« J’avais compris que ce ne serait pas un drame s’ils profitaient de cette occasion pour s’en aller », déclare-t-il.

Lévy indique qu’il avait aussi compris qu’il y avait un lien direct entre abattre des gens qui violaient le couvre-feu et modifier la composition démographique d’Israël.

« Le lien c’est que, en conséquence, une partie de la population aurait pris peur et décidé qu’il valait mieux vivre de l’autre côté. Voilà comment je l’interprète », explique-t-il.

Des victimes étaient « souhaitables »

Le témoignage du commandant de district Issachar Shadmi semble corroborer la manière dont Levy perçoit le massacre. Shadmi affirme que ce n’était pas un secret qu’Israël « encourageait vivement » les Palestiniens à quitter ses frontières.

« Tuer quelques personnes comme mesure d’intimidation peut encourager un mouvement vers l’est, tant que nous laissons entendre [aux Palestiniens] qu’il est possible d’aller vers l’est », explique-t-il.

Un autre soldat israélien déclare que le couvre-feu visait à intimider les Palestiniens.

« L’objectif immédiat est de les faire rester chez eux et le second objectif, c’est de ne pas avoir besoin de les intimider à l’avenir, et de réduire les besoins en personnel parce qu’ils seront finalement comme d’innocents moutons », témoigne l’un des soldats.

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Celui-ci ajoute qu’un général de division de l’armée israélienne avait déclaré qu’il serait « souhaitable » d’avoir des victimes pour instiller la peur au sein de la population palestinienne, ce à quoi il a répondu : « Il vaudrait mieux éliminer quelques personnes… pour qu’à l’avenir, le calme règne et que nous n’ayons pas besoin d’autant de personnel pour surveiller ces villages. »

La publication de ce rapport a été bien accueillie par les députés palestiniens et israéliens.

« Aujourd’hui, ce que nous affirmons depuis le premier jour est prouvé : ce massacre choquant à Kafr Qasim en 1956 était un meurtre délibéré, s’inscrivant dans un projet visant à chasser les habitants du Triangle », déclare Aida Touma-Suleiman, députée de la Liste unifiée.

« Les protocoles publiés prouvent qu’Israël a non seulement assassiné une cinquantaine de citoyens arabes de sang-froid mais avait prévu également la “création d’enclos” et le “transfert de population” non seulement en 1948 mais également sous le régime militaire des années 1950. »

Issawi Frej, ministre de la Coopération régionale et habitant de Kafr Qasim qui a perdu des proches dans ce massacre, a confié après la publication de ces transcriptions : « Je lis enfin les mots que j’ai rêvé de lire toute ma vie : les témoignages concernant ce meurtre planifié, à la porte est de Kafr Qasim qui avait été laissée ouverte dans l’espoir que les survivants comprendraient le message et s’enfuiraient. Mais outre la peine, il y a la paix.

« Soixante-six ans après, la vérité sort. Pendant si longtemps, notre gouvernement a souhaité dissimuler la vérité à propos du massacre qui a blessé chacune des familles de Kafr Qasim, y compris la mienne, et qui nous poursuit encore à ce jour. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.