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Il n’y a pas que Sheikh Jarrah : d’autres Palestiniens sont menacés d’expulsion

Aux quatre coins d’Israël et des territoires occupés, des familles palestiniennes sont confrontées à des menaces d’expulsion et de démolition depuis des décennies
Un activiste israélien tente d’accrocher une affiche sur une palissade en acier protégeant le site démoli de l’hôtel Shepherd dans le quartier de Sheikh Jarrah à Jérusalem-Est occupée, le 14 janvier 2011 (AFP)
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La situation à l’intérieur et autour de la vieille ville de Jérusalem s’est envenimée ces dernières semaines, à mesure que la répression exercée par les forces de sécurité israéliennes contre les manifestants palestiniens qui protestent contre les expulsions s’est intensifiée.

Lundi matin, les forces israéliennes ont de nouveau pris d’assaut la mosquée al-Aqsa et procédé à des tirs de balles en acier recouvertes de caoutchouc et de gaz lacrymogène dans le complexe, blessant plusieurs centaines de Palestiniens.

Et désormais, la flambé de violence a atteint l’ensemble des territoires, en particulier Gaza, où plus de 120 Palestiniens ont été tués par l’armée israélienne en l’espace de quelques jours, et Israël, où des groupes d’Israéliens d’extrême droite s’en sont pris à des Palestiniens dans les villes dites mixtes.

L’escalade de la violence a pour toile de fond l’expulsion programmée de 40 Palestiniens du quartier de Sheikh Jarrah, à Jérusalem-Est occupée.

Alors que les tribunaux israéliens ont ordonné l’expulsion de treize familles palestiniennes du quartier depuis le début de l’année dernière, un tribunal de première instance a statué début 2021 en faveur des revendications formulées depuis plusieurs décennies par des colons israéliens au sujet des parcelles.

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Une audience de la Cour suprême consécutive à un appel intenté par le camp palestinien avait été fixée à lundi, mais le ministère israélien de la Justice a reporté l’audience en raison des tensions qui se sont accrues au cours des dernières semaines.

Depuis la guerre des Six Jours et le début de l’occupation israélienne de Jérusalem-Est, des organisations de colons israéliens revendiquent la propriété des terres de Sheikh Jarrah et intentent avec succès de nombreuses actions en justice visant à expulser les Palestiniens du quartier.

Quatre des trente-huit familles du quartier sont menacées d’expulsion imminente, tandis que trois autres devraient être délogées le 1er août.

Les autres en sont à différents stades des procédures judiciaires et affrontent de puissants groupes de colons israéliens devant les tribunaux israéliens.

Si l’attention s’est récemment portée sur Sheikh Jarrah, de nombreuses familles palestiniennes – que ce soit en Israël, à Jérusalem-Est ou en Cisjordanie occupée – sont elles aussi confrontées à la menace d’une expulsion imminente, témoignant ainsi de la tradition israélienne de longue date consistant à déplacer par la force et à exproprier les Palestiniens.

Voici plusieurs secteurs où des Palestiniens luttent pour ne pas être délogés.

Silwan

Comme à Sheikh Jarrah, des colons israéliens ont revendiqué la propriété de terres palestiniennes situées à proximité de la vieille ville de Jérusalem.

Israël déploie la stratégie de colonisation dite du « bassin sacré », qui prévoit la construction de logements pour colons et d’une série de parcs inspirés de lieux et de personnages bibliques autour de la vieille ville de Jérusalem. Ce projet exige l’expulsion des habitants palestiniens du quartier de Silwan.

En novembre, un tribunal israélien a approuvé l’expulsion de 87 Palestiniens du secteur de Batan al-Hawa à Silwan, au sud de la mosquée al-Aqsa, en faveur du groupe de colons israéliens Ateret Cohanim.

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Ce groupe, qui vise à étendre la présence des colons dans les quartiers à majorité palestinienne de Jérusalem-Est à l’intérieur de la vieille ville et autour, avait poursuivi les habitants de Batan al-Hawa en justice, affirmant que le terrain appartenait à des juifs yéménites pendant la période ottomane jusqu’en 1938, lorsque les autorités du mandat britannique les ont déplacés en raison des tensions politiques.

Les habitants de Wadi al-Rababa, un autre secteur de Silwan qui abrite environ 800 Palestiniens, sont également engagés dans un long bras de fer contre les bulldozers israéliens. En janvier, certains d’entre eux ont rapporté à Middle East Eye que les autorités israéliennes avaient intensifié les pratiques de harcèlement et les tentatives de démolition pendant la pandémie de COVID-19.

L’avancée des colons israéliens à Silwan a commencé en 2004, lorsque deux avant-postes coloniaux ont été établis. En 2014, le nombre d’avant-postes s’élevait à six, allant de simples appartements à des bâtiments entiers.

En novembre, les autorités israéliennes ont annoncé un projet de fouilles en vue de la construction d’un téléphérique traversant Silwan. Ce projet controversé modifierait radicalement le paysage de la vieille ville historique et étendrait la présence israélienne dans le secteur, tout en facilitant l’accès des touristes au mur Occidental (mur des Lamentations) au détriment des commerçants palestiniens de la vieille ville.

Depuis 1995, l’Autorité des antiquités d’Israël procède à des fouilles à Silwan avec le soutien de la fondation Ir David, officiellement dans le but de créer une nouvelle attraction touristique et de trouver des preuves de l’existence de la « Cité de David » vieille de trois millénaires.

L’achèvement du projet de « Cité de David », qui prévoit la construction d’une « avenue » de style romain sur des rues abritant plusieurs générations de Palestiniens, consoliderait la position des 450 colons illégaux qui vivent actuellement à Silwan et marginaliserait les 10 000 habitants palestiniens du quartier.

Jaffa

Ailleurs, à Jaffa, sur le littoral israélien au sud de Tel Aviv, Middle East Eye a rapporté en avril qu’Amidar, une société publique de logement, prévoyait d’expulser des Palestiniens de leurs propriétés et d’en vendre certaines à Eliyahu Mali, le responsable d’une synagogue militante de Jaffa qui cherche à s’emparer de propriétés palestiniennes du secteur pour les transformer en synagogue.

Plusieurs dizaines de citoyens palestiniens d’Israël, une communauté qui représente 20 % de la population israélienne, ont été attaqués le même mois par la police israélienne et des partisans d’Eliyahu Mali.

Eliyahu Mali dirige « Settling in the Hearts », un projet israélien d’expansion des colonies qui prône l’établissement d’avant-postes coloniaux au milieu de villes et de quartiers à majorité palestinienne à Jérusalem-Est occupée, en Cisjordanie et en Israël, comme le quartier d’Ajami à Jaffa.

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Interrogé en avril par MEE, Mahmoud Abed, journaliste et activiste de Jaffa, a décrit un « transfert discret » de familles palestiniennes effectué par les autorités israéliennes dans le secteur, qui plonge les Palestiniens dans un sentiment d’« insécurité personnelle » et « les prive d’une vie digne ».

« Soixante-dix pour cent des habitants palestiniens de Jaffa vivent dans des propriétés récupérées par Israël en 1948 par le biais de sociétés publiques comme Amidar. Ces sociétés détiennent un tiers des propriétés, tandis que les habitants détiennent deux tiers », a-t-il expliqué.

Au cours des dernières années, Israël a mis aux enchères des propriétés situées à Jaffa et a invité les Palestiniens à formuler des offres face à de riches investisseurs israéliens pour le tiers acquis par les sociétés publiques israéliennes.

« Personne n’avait les moyens de collecter un million et demi de dollars en 60 jours pour rembourser les sociétés. Près de 40 familles palestiniennes ont quitté Jaffa faute de pouvoir acheter ou louer une maison dans le secteur », a déclaré Abed à MEE.

Umm al-Fahm

Umm al-Fahm – une ville située dans la région de Wadi Ara, près de Haïfa, dans le nord d’Israël, où des manifestants ont récemment protesté contre la violence et l’inaction de la police israélienne – fait également l’objet de tentatives d’expulsion et de démolition.

Les citoyens palestiniens d’Israël déplorent depuis longtemps une marginalisation de leurs villes et villages orchestrée par les autorités israéliennes, symbolisée par la difficulté d’obtenir des permis de construire pour loger des communautés de plus en plus grandes.

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La famille Eghbarieh est ainsi en conflit avec les autorités israéliennes depuis plus de dix ans au sujet de la démolition de sa maison, comme le rapporte Arab48. La famille a récemment fait appel de son expulsion.

En août dernier, des bulldozers israéliens ont démoli un bâtiment à moitié construit en raison d’un défaut présumé de permis de construire, d’après le site d’information palestinien Bldtna, qui a indiqué que plusieurs commerces et logements de la région de Wadi Ara avaient récemment fait l’objet d’avis de démolition et d’expulsion pour ce même motif.

De nombreux Palestiniens ont dû démolir eux-mêmes leur habitation ou leur commerce, faute de quoi les autorités israéliennes leur auraient envoyé la facture.

Khan al-Ahmar

Avant Sheikh Jarrah en 2021, le sort de Khan al-Ahmar avait retenu l’attention internationale en 2018.

Le village se trouve en Cisjordanie, entre Jérusalem-Est et les colonies israéliennes –illégales – de Maale Adumim et Kfar Adumim.

En septembre 2018, la Cour suprême d’Israël a approuvé la démolition de Khan al-Ahmar, malgré les appels lancés par des pays européens, des organisations de défense des droits de l’homme et des activistes pour qu’Israël mette fin au processus.

Le projet de démolition de Khan al-Ahmar s’inscrit dans le cadre du plan E1, qui prévoit la construction de centaines de logements pour relier Kfar Adumim et Maale Adumim à Jérusalem-Est dans la zone C de la Cisjordanie, contrôlée par Israël.

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S’il était pleinement mis en œuvre, le plan E1 diviserait de fait la Cisjordanie en deux, couperait Jérusalem-Est de la Cisjordanie et obligerait les Palestiniens à faire des détours encore plus longs pour se rendre d’un endroit à l’autre, tandis que les colonies illégales pourraient s’étendre.

Sous la pression internationale, Israël a gelé son projet de démolition de Khan al-Ahmar en 2018 – mais en mars dernier, le journal israélien Yediot Aharonot a révélé que les responsables prévoyaient à nouveau de déloger les Palestiniens du village.

Les habitants de Khan al-Ahmar appartiennent à la tribu des Jahalin, un groupe de bédouins qui a été expulsé du désert du Naqab – également appelé Néguev – pendant la guerre israélo-arabe de 1948. Les Jahalin se sont ensuite installés sur les pentes orientales de Jérusalem.

La communauté de Khan al-Ahmar se compose d’environ 35 familles, dont les maisons et les écoles de fortune, faites pour la plupart de tôle ondulée et de bois, ont été démolies par l’armée israélienne à plusieurs reprises ces dernières années.

Des colonies inscrites dans la loi

Depuis l’annexion de Jérusalem-Est en 1967, Israël a utilisé deux lois clés pour expulser les Palestiniens de chez eux.

La loi sur la propriété des absents, datant de 1950, classe les Palestiniens qui ont été expulsés du pays ou l’ont quitté après novembre 1947 en tant qu’« absents » et place leurs propriétés sous le contrôle de l’État israélien.

L’Ordonnance sur le droit et l’administration, promulguée en 1970, autorise les transferts de propriétés perdues à Jérusalem-Est en 1948 uniquement en faveur des juifs.

Les Palestiniens ne peuvent faire valoir aucun droit sur les propriétés qu’ils possédaient avant 1948.

« La politique israélienne qui consiste à installer ses civils dans les territoires palestiniens occupés et à déplacer la population palestinienne locale enfreint les dispositions fondamentales du droit international humanitaire », relève Amnesty International, citant les conventions de La Haye et la quatrième Convention de Genève.

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L’ONG ajoute que « les actes clés nécessaires à l’établissement de colonies », notamment les pratiques injustifiées de « destruction et [d’]appropriation massives de propriétés » et « le transfert […] par la puissance occupante d’une partie de sa propre population civile dans le territoire qu’elle occupe, ou l’expulsion ou le transfert de la totalité ou d’une partie de la population du territoire occupé à l’intérieur ou à l’extérieur de ce territoire », constituent des crimes de guerre au sens du Statut de Rome de la Cour pénale internationale.

Amnesty a également critiqué le « système discriminatoire d’urbanisme et de zonage » d’Israël.

La Cisjordanie est divisée en trois zones (A, B et C) depuis les accords d’Oslo de 1993, sachant que les principaux centres de population palestiniens se trouvent dans les zones A et B. La zone C, qui représente 60 % de la Cisjordanie, est sous contrôle militaire israélien total. Les petites communautés palestiniennes qui s’y trouvent font régulièrement l’objet de menaces de démolition, tandis que les colonies israéliennes prospèrent tout autour.

« Dans la zone C, où la plupart des constructions de colonies sont établies, Israël a attribué 70 % des terres aux colonies et seulement 1 % aux Palestiniens », rapporte Amnesty, tandis qu’à Jérusalem-Est, « Israël a exproprié 35 % de la ville pour y faire construire des colonies, tout en limitant les constructions des Palestiniens à seulement 13 % des terres ».

Alors que la lutte pour Sheikh Jarrah se poursuit devant les tribunaux et dans les rues, le sort d’autres communautés palestiniennes montre que la question ne commence ni ne s’arrête à ce quartier de Jérusalem.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.