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Majdi Karbai, député-militant pour la diaspora tunisienne en Italie

En défendant les intérêts tunisiens sur la question migratoire ou le trafic de déchets, le député Attayar de 38 ans montre le décalage entre les discours souverainistes de Kais Saied et la façon dont l’Europe traite avec la Tunisie
En conférence de presse mardi 12 janvier, Majdi Karbai a regretté que la Tunisie se soit « transformée en benne à ordures de l’Europe » (Facebook)
En conférence de presse mardi 12 janvier, Majdi Karbai a regretté que la Tunisie se soit « transformée en benne à ordures de l’Europe » (Facebook)

Majdi Karbai est député des Tunisiens d’Italie. Malgré la suspension du Parlement par le président Kais Saied en juillet dernier, il continue à suivre des dossiers sur les relations entre Tunis et Rome.

Nous le rencontrons en décembre près de la gare centrale de Rome. Le parlementaire de 38 ans, installé à Milan, est arrivé la veille dans la capitale italienne pour enquêter sur la mort suspecte de Wissem Ben Abdellatif. Ce jeune migrant de 26 ans, arrivé clandestinement en septembre 2021, a perdu la vie dans un hôpital où il a été admis après son séjour au centre de rétention de Ponte Galeria.  

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Les parlementaires italiens ayant le droit de se rendre dans les lieux de privation de liberté, Majdi Karbai a accompagné le sénateur Gregorio de Falco (centre-gauche) au centre, où l’accès lui a été refusé par les autorités carcérales. 

Les codétenus de Wissem qui étaient prêts à témoigner ont vu leur expulsion accélérée. Estimant que les autorités tunisiennes « ne s’impliquent pas suffisamment », Majdi Karbai ne ménage pas ses efforts pour que toute la lumière soit faite sur cette affaire, multipliant les interventions sur les médias italiens et tunisiens.

Installé en Europe depuis 2009, Majdi Karbai a fait des études de cinéma et d’audiovisuel à Paris-Nanterre, à Rome, Milan et Liège, où il est toujours inscrit en thèse de doctorat. Il a commencé le militantisme quand il était encore étudiant à l’université de la Manouba (banlieue ouest de Tunis).

Sous la chape de plomb imposée par le régime de Ben Ali, les ciné-clubs faisaient partie des rares lieux où une relative liberté d’expression était possible. 

Le « député des poubelles »

En 2018, il a rejoint le parti Attayar (centre-gauche), qui a fait de la lutte contre la corruption son principal cheval de bataille. 

Il s’est présenté aux élections législatives de 2019 pour représenter les Tunisiens résidant en Italie (deuxième plus grand pays d’accueil de la diaspora tunisienne après la France avec 217 133 résidents légaux tunisiens ou tuniso-italiens) et a décroché l’un des trois sièges de cette circonscription.

Très vite, il s’est intéressé à la gestion par Rome de l’immigration irrégulière, l’Italie étant le principal point d’entrée des migrants embarquant depuis les côtes tunisiennes et libyennes. 

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Le premier déconfinement de 2020 a connu une explosion du nombre d’arrivées clandestines, ce qui a eu pour conséquence une pression accrue des autorités italiennes et européennes pour que la Tunisie reprenne ses ressortissants. 

Majdi Karbai a alors alerté l’opinion publique et la presse (dont Middle East Eye) sur les conditions de rapatriement des Tunisiens, qui se faisaient au mépris des règles sanitaires. 

En 2020, il se saisit d’un autre scandale : selon l’émission d’investigation « Les quatre vérités » sur la chaîne Al Hiwar, 7 900 tonnes de déchets italiens ont été importés de manière illégale en Tunisie en mars, pendant le premier confinement. 

Bien que la Convention de Bamako interdise aux États d’exporter leurs ordures ménagères, un réseau de corruption impliquant une entreprise italienne, un importateur local et des fonctionnaires a permis la réception de 282 conteneurs.

Plusieurs personnes ont été arrêtées dans le cadre de ce dossier, dont le ministre des Affaires locales et de l’Environnement, Mustapha Aroui. 

Majdi Karbai s’est emparé du dossier et a multiplié les contacts pour que l’affaire ne soit pas enterrée, d’autant que les enquêteurs italiens ont acquis la certitude que cette affaire n’est pas isolée et qu’il existe un système mafieux de trafic de déchets entre les deux pays. 

Majdi Karbai a collaboré avec des parlementaires tunisiens, italiens et européens pour suivre de près les investigations et faciliter les échanges. Mais il s’est rapidement heurté aux ministres de l’Environnement et des Affaires étrangères, qui n’ont pas donné suite à ses demandes d’audience. Il apprendra plus tard que le chef du gouvernement Hichem Mechichi a interdit à ses ministres de collaborer avec les députés de l’opposition.

Des militants tunisiens manifestent devant l’ambassade italienne à Tunis pour demander le retour des déchets importés illégalement et stockés à Sousse (AFP/Fethi Belaïd)
Des militants tunisiens manifestent devant l’ambassade italienne à Tunis pour demander le retour des déchets importés illégalement et stockés à Sousse (AFP/Fethi Belaïd)

Si les juges italiens ont ordonné à Rome la reprise des déchets, les juges tunisiens tardent à délivrer les autorisations nécessaires. Ainsi, à l’exception de 72 conteneurs qui ont été recyclés avant la découverte de l’affaire, les 210 autres attendent toujours dans le port de Sousse. L’obstination du jeune parlementaire lui a valu le sobriquet de « député des poubelles », ce dont il s’honore. 

Il s’étonne que le président Kais Saied, si prompt à dénoncer la corruption, ne se soit jamais intéressé à ce dossier et se désole qu’il soit plus compliqué pour la Tunisie de restituer à l’Italie ses déchets que de reprendre ses propres migrants.   

En conférence de presse mardi 12 janvier, il a regretté que la Tunisie se soit « transformée en benne à ordures de l’Europe ».

En effet, en dépit des discours souverainistes du président Saied, la Tunisie continue à servir de garde-frontière à l’Italie et à l’Europe. 

La situation a même empiré depuis le coup de force du 25 juillet 2021. Ainsi 1 159 Tunisiens ont été reconduits à la frontière du 1er janvier au 15 septembre alors que 516 expulsions ont été recensées pour le seul mois de novembre. L’aéroport international de Tabarka (nord-ouest) sert quasi exclusivement au rapatriement des migrants irréguliers expulsés d’Europe.

Des difficultés pour trouver un emploi stable

Majdi Karbai a été contacté par la chaine italienne Rai Info afin de participer à un documentaire sur la gestion migratoire entre les deux rives de la Méditerranée. 

Les journalistes ont rendu publique une clause ajoutée en 2020 à un mémorandum entre Rome et Tunis datant de 1998. On y apprend que les autorités tunisiennes s’engagent à faciliter le retour de leurs ressortissants expulsés et à augmenter la surveillance des côtes contre 8 millions d’euros. 

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Le ministère tunisien des Affaires étrangères a refusé à maintes reprises de fournir au député les détails de cet accord alors que les Italiens y ont eu facilement accès.  

À l’instar de ses collègues, Majdi Karbai ne touche plus aucune indemnité parlementaire depuis septembre 2020 et est privé de toute protection sociale. Rentré à Milan pour fêter l’Aïd avec sa famille quelques jours avant le coup de force de Saied, il a ainsi pu éviter les multiples privations de libertés imposées cet été aux autres députés. 

Pour son camarade de parti Zied Ghanney, « Karbai a réussi à imposer la question migratoire dans le débat public ». Le député des Tunisiens résidant dans le nord de la France explique cela par les engagements associatifs de son collègue antérieurs à son élection. 

« En ayant travaillé avec des ONG comme Save the Children, Majdi avait déjà à cœur de défendre cette cause », témoigne-t-il à MEE. « Généralement, les parlementaires embrassent des causes une fois élus, pour lui, c’était l’inverse. Son passage de la majorité [sous le gouvernement Fakhfakh] à l’opposition n’a rien entamé de sa détermination. »

« À l’exception de quelques partis, nous avons une classe politique qui se renouvelle très peu, qui ne se remet pas en question et qui ne veut pas s’ouvrir aux jeunes. Tant que cette configuration demeure, les citoyens fuiront la politique et d’autres accidents démocratiques pourront advenir »

- Majdi Karbai

Dans le paysage politique, son engagement lui vaut peu de critiques, y compris dans les rangs d’autres partis.

L’ancienne députée de la circonscription des Tunisiens établis en Italie, Imen Ben Mohamed, élue sous l’étiquette Ennahdha (islamiste) entre 2011 et 2019, qui a travaillé avec Karbai sur la question des migrants, reconnaît aussi : « Son engagement pour la cause des migrants a toujours été constant, indépendamment de son cheminement politique. »

L’ex-parlementaire déplore que l’État délègue certaines de ses missions – dont la protection des citoyens – aux parlementaires, actant ainsi son impuissance. 

« Nous disposons de très peu de moyens pour agir sur un territoire plus étendu que la Tunisie [l’Italie a une superficie plus de deux fois plus grande que la Tunisie]. Si nous voulons aller à la rencontre de nos concitoyens, nous devons le faire sur nos deniers personnels. »

Contrats précaires

Depuis le 25 juillet, Majdi Karbai n’est rentré en Tunisie que début 2022. Il a donné une conférence de presse au siège de son parti pour parler des avancées des sujets qu’il suit. Son engagement pour la cause des migrants lui vaut des difficultés pour trouver un emploi stable, malgré une expérience d’une dizaine d’années dans le social et la production cinématographique, et il doit se contenter de quelques contrats précaires. 

C’est donc son épouse qui pourvoit à l’essentiel des besoins du foyer, ils ont une petite fille de 4 ans. Malgré la mise à l’index de l’ensemble des parlementaires par le nouveau maître de Tunis, Majdi Karbai poursuit son combat pour une diaspora souvent victime des rapports de forces internationaux.

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Interrogé par MEE sur l’évolution politique de la Tunisie depuis le 25 juillet 2021, il ne cache pas son amertume. « Le nouveau pouvoir en place ne rend de comptes à personne. Malgré tous les défauts des gouvernements successifs, nous avions accès à des documents administratifs et nous pouvions contrôler l’action des ministres et de leurs services. Aujourd’hui, c’est l’omerta la plus totale, les responsables parlent très peu aux médias et les décisions présidentielles ne souffrent aucun recours. » 

Selon le député, la crise dépasse le seul cas de Kais Saied. « À l’exception de quelques partis, nous avons une classe politique qui se renouvelle très peu, qui ne se remet pas en question et qui ne veut pas s’ouvrir aux jeunes. Tant que cette configuration demeure, les citoyens fuiront la politique et d’autres accidents démocratiques pourront advenir. »