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À la recherche d’une histoire juive en Turquie avant 1492

Si de nombreux juifs séfarades trouvèrent refuge au sein de l’Empire ottoman après leur expulsion d’Ibérie en 1492, la présence juive dans la région est beaucoup plus ancienne
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan accueille une réunion de rabbins du monde musulman, le 22 décembre 2021 (présidence turque)
Le président turc Recep Tayyip Erdoğan accueille une réunion de rabbins du monde musulman, le 22 décembre 2021 (présidence turque)

Fin décembre, le président turc Recep Tayyip Erdoğan a accueilli une délégation de rabbins au palais présidentiel d’Ankara pour le premier sommet annuel de l’Alliance des rabbins des États islamiques.

La plupart des délégués provenaient de pays à majorité musulmane comme le Kazakhstan, l’Iran, l’Albanie et les Émirats arabes unis.

Salué par certains commentateurs comme un exemple significatif de dialogue interreligieux, le sommet a mis à la disposition des rabbins des lieux de prière et des repas casher.

« Commencer l’histoire des juifs en 1492 est un moyen d’effacer la présence juive sur ces terres »

- Nesi Altaras, chercheur

Lors d’une déclaration publique diffusée pendant la conférence, le président turc a évoqué l’importance des relations turco-israéliennes et de la lutte commune contre l’antisémitisme et l’islamophobie de par le monde.

Dans son discours, Erdoğan a fait référence à l’expulsion des juifs séfarades d’Espagne en 1492, au plus fort de la Reconquista.

« Nous sommes une nation qui a accueilli les juifs fuyant l’Inquisition en 1492 », a déclaré le président. « L’esprit qui a permis aux Ottomans de donner l’accolade aux juifs est toujours vivant aujourd’hui. »

Le mythe « 1492 »

La référence d’Erdoğan à l’année 1492 n’est pas surprenante, dans la mesure où l’histoire des juifs en Turquie est souvent racontée en prenant cette année-là comme point de départ. En 1492, les rois catholiques de Castille et d’Aragon proclamèrent le décret de l’Alhambra stipulant l’expulsion des juifs d’Espagne.

De nombreux juifs exilés se rendirent dans l’Empire ottoman et s’installèrent dans les territoires sous domination turque en Méditerranée orientale.

Dans les grands centres urbains tels qu’Istanbul, Smyrne et Salonique, ces juifs dits séfarades établirent des communautés importantes et influencèrent considérablement la culture et la société locales, tout en conservant leurs propres traditions culturelles, comme l’utilisation de la langue ladino.

Expulsion des juifs d’Espagne, Emilio Sala y Francés, 1889 : le Grand Inquisiteur Tomás Torquemada présente aux rois catholiques l’édit d’expulsion des juifs d’Espagne (Creative Commons)
Expulsion des juifs d’Espagne, Emilio Sala y Francés, 1889 : le Grand Inquisiteur Tomás Torquemada présente aux rois catholiques l’édit d’expulsion des juifs d’Espagne (Creative Commons)

1492 est la clé d’un discours historique qui définit l’arrivée des juifs séfarades en terre ottomane comme le début d’une ère spéciale de coexistence et de tolérance entre musulmans et juifs dans l’Empire ottoman puis en Turquie. Ce discours a eu une influence majeure sur les perceptions académiques et populaires de l’histoire juive en Turquie.

Toutefois, ce récit présente un défaut de taille, dans la mesure où 1492 ne marque pas, en réalité, le début de l’histoire des juifs en Turquie, ni la coexistence entre Turcs musulmans et juifs en Anatolie.

« Commencer l’histoire des juifs en 1492 est un moyen d’effacer la présence juive sur ces terres », explique le chercheur Nesi Altaras, rédacteur en chef d’Avlaremoz, une plate-forme médiatique en ligne axée sur la lutte contre l’antisémitisme en Turquie.

« Cela réduit les juifs de ce qui est maintenant la Turquie aux séfarades, détruisant la mémoire des communautés romaniote, ashkénaze, néo-araméenne et arabophone qui ont précédé les conquêtes ottomanes. »

En conséquence, le discours lié à 1492 sert à renforcer le binaire hôtes-invités, qui fait des juifs des invités en Turquie et de la majorité musulmane turque leur hôte. Selon Altaras, ce récit renforce l’idée selon laquelle les juifs devraient continuellement faire preuve de gratitude et de loyauté envers la majorité musulmane pour la décision de ses ancêtres de permettre aux réfugiés de s’installer sur ses terres.

« En tant qu’invités perpétuels, les juifs ne peuvent pas recevoir l’égalité, le mieux qu’ils puissent espérer est la tolérance », ajoute-t-il. « Or un citoyen n’est pas quelqu’un qui est toléré, une nuisance ; un citoyen a le même droit à toute chose dans un pays. »

Juifs romaniotes

La semaine où Erdoğan s’exprimait à Ankara, des archéologues du sud de la Turquie découvraient les restes d’une synagogue du VIIe siècle dans la station balnéaire populaire de Sidé. Les vestiges comportent une inscription en grec et en hébreu ainsi que la gravure d’une menorah sur une plaque au centre de l’édifice.

Aux côtés d’autres synagogues historiques présentes dans des villes telles que Priène, Sardes et Andriaké, ce lieu de culte nouvellement découvert est un indicateur clair que l’histoire juive dans ce qui est aujourd’hui la Turquie précède 1492 de plusieurs siècles.

« On peut dire que les juifs sont arrivés en Anatolie entre le VIe siècle et 133 avant notre ère, lorsque les Romains atteignirent l’Anatolie »

- İnci Türkoğlu, historienne

« On peut dire que les juifs sont arrivés en Anatolie entre le VIe siècle et 133 avant notre ère, lorsque les Romains atteignirent l’Anatolie », explique İnci Türkoğlu, historienne et archéologue rattachée à l’Université de Pamukkale.

« Leurs premières colonies étaient en Phrygie et en Lydie, et des villes grecques dans l’ouest de l’Anatolie – c’est-à-dire essentiellement la moitié occidentale de ce qui est aujourd’hui la Turquie. »

Ces premiers juifs d’Anatolie, connus sous le nom de juifs romaniotes, étaient des citoyens de langue grecque de Rome puis de l’Empire byzantin, explique la spécialiste.

Les juifs romaniotes furent plus tard rejoints en Anatolie par des communautés karaïtes et ashkénazes, bien avant 1492.

« Les romaniotes furent assimilés dans la communauté sépharade, tout comme les karaïtes… parce que les sépharades sont arrivés en grand nombre et avec un bagage culturel très fort. Seuls certains noms de famille qui ont survécu jusqu’à nos jours indiquent des origines romaniotes », ajoute İnci Türkoğlu.

Les ruines d’une synagogue du IIIe siècle à Sardes, en Turquie (WikiCommons/Carole Raddato)
Les ruines d’une synagogue du IIIe siècle à Sardes, en Turquie (WikiCommons/Carole Raddato)

Malgré la disparition à grande échelle de la culture et de la civilisation romaniotes en Turquie, la découverte de synagogues de cette communauté à travers le pays contribue à établir fermement l’histoire juive en Anatolie, et dans ce qui est aujourd’hui la Turquie, avant l’arrivée des séfarades.

Aujourd’hui, le récit de 1492 reste dominant parmi la population turque en général mais aussi, selon l’historienne, auprès des juifs turcs. En 1992, par exemple, le 500e anniversaire de l’arrivée des séfarades a été marqué par des expositions et l’émission d’un timbre-poste commémoratif.

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İnci Türkoğlu raconte qu’un de ses articles expliquant que les racines juives en Anatolie remontaient à beaucoup plus loin a été accueilli sans enthousiasme par la communauté juive locale lors de sa publication en 2000.

Cependant, les mentalités évoluent. En novembre 2021, pour la première fois de son histoire, le musée des Juifs de Turquie à Istanbul a organisé une exposition temporaire présentant les anciennes synagogues d’Anatolie. L’événement, intitulé « Identité juive gravée dans la pierre », sera suivi d’un livre sur le sujet.

Ces publications et expositions, ainsi que les fouilles archéologiques, ont joué un rôle important dans la découverte de l’histoire juive ancienne de la Turquie et peuvent aider à remettre en question la popularité du mythe de 1492, affaiblissant le binaire hôtes-invités qui a si longtemps caractérisé l’identité juive dans le pays.

Traduit de l’anglais (original).