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Israël : les liens des assaillants palestiniens avec l’État islamique ne sont pas ce qu’ils semblent être

Alors que l’État islamique affiche rarement des intérêts ou des intentions liés à Israël, surestimer les relations des assaillants palestiniens avec le groupe pourrait être trompeur et dangereux, estiment des experts
Des membres des services de secours israéliens sur les lieux de la fusillade survenue à Bnei Brak, le 29 mars 2022 (AFP)

Les attaques meurtrières qui ont coûté la vie à plusieurs personnes en Israël ces derniers jours soulèvent une nouvelle interrogation, inhabituelle et inconfortable : le pays est-il confronté à une menace venant du groupe État islamique (EI) ?

Les trois auteurs des attaques de Beersheba et Hadera sont soupçonnés d’avoir au moins exprimé leur soutien à l’EI par le passé, selon la police. L’un d’entre eux a tenté de rejoindre le groupe en Syrie en 2016.  

En réponse, des milliers de policiers réservistes ont été appelés en renfort et les autorités ont reçu le feu vert pour recourir à la détention administrative (sans inculpation ni procès) d’une durée indéterminée contre tout individu soupçonné d’entretenir des liens avec l’EI, dans le but d’endiguer la menace d’éventuelles reproductions de ces attaques. 

Cependant, selon des analystes interrogés par Middle East Eye, les inquiétudes concernant l’organisation d’opérations par l’EI en Israël pourraient être exagérées, car il est peu probable que le groupe ait la capacité de lancer des attaques dans le pays.

Selon les experts, les autorités israéliennes risquent d’utiliser la menace perçue de l’EI pour justifier le renforcement des mesures de sécurité et des arrestations à l’approche du mois sacré musulman du Ramadan, qui commence dans quelques jours.

L’attaque choquante perpétrée mardi soir par un homme armé palestinien originaire de Cisjordanie occupée, qui a tué cinq personnes à Bnei Brak, une banlieue ultra-orthodoxe de Tel Aviv, n’a fait que tendre davantage le climat sécuritaire.

Nombreux sont ceux qui affirment que les restrictions imposées aux fidèles palestiniens dans la mosquée al-Aqsa à Jérusalem et le projet d’autoriser les colons israéliens à y effectuer des incursions le mois prochain pourraient déclencher des violences à Jérusalem et ailleurs, semblables aux événements de mai dernier

Israël vu par l’État islamique 

Le groupe État islamique organise depuis des années des attentats sanglants au Moyen-Orient, en Afrique et en Occident. Pourtant, les opérations de l’EI en Israël sont à la fois rares et quelque peu inattendues.

En 2016, le groupe a déclaré que l’idée d’attaquer Israël ou de libérer les terres palestiniennes ne faisait pas partie de ses priorités. Dans son hebdomadaire al-Naba, l’EI a expliqué que son combat visait avant tout les gouvernements musulmans, qu’ils accusent de régner de manière contraire à l’islam. 

« L’EI ne croit pas à la libération nationale et aux groupes qui la poursuivent. Ils veulent établir un État mondial fondé sur leur idée d’un califat »

– Ameer Makhoul, activiste palestinien

« Les [tyrans] apostats qui gouvernent les terres de l’islam sont de pires infidèles que [les juifs]. La guerre contre eux prend le pas sur la guerre contre les infidèles originels », indique l’article.  

Dans cette optique, le groupe a également critiqué les musulmans qui décrivent la cause palestinienne comme la lutte principale de la communauté musulmane mondiale. 

Ce sentiment est confirmé par Ameer Makhoul, un auteur établi à Haïfa qui a passé dix ans dans une prison israélienne pour son activisme, où il a côtoyé des détenus soupçonnés d’avoir entretenu des liens avec l’EI.

« L’EI ne croit pas à la libération nationale et aux groupes qui la poursuivent. Ils veulent établir un État mondial fondé sur leur idée d’un califat », indique-t-il à MEE.

« Ils veulent tout d’abord débarrasser le monde musulman des infidèles qui le composent, avant de porter leur attention sur Israël. C’est ce que diraient la plupart des détenus en lien avec l’EI. »

Des revendications non corroborées 

Jusqu’à ces jours-ci, une seule attaque menée en Israël avait été revendiquée par l’État islamique – et cette revendication a été massivement rejetée. 

En juin 2017, au cours d’une vague d’attaques, trois Palestiniens de Cisjordanie ont tué une policière à Jérusalem-Est occupée. 

L’EI a revendiqué l’attaque, ce que des groupes palestiniens tout comme les services de renseignement israéliens ont contesté. Les services de sécurité israéliens ont déclaré qu’aucune preuve n’avait été trouvée pour relier les assaillants au groupe. 

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Le Hamas et le Front populaire de libération de la Palestine (FPLP) ont également rejeté la revendication de l’EI, affirmant que c’étaient des membres de leurs groupes qui étaient à l’origine de l’attaque.

À l’époque, l’EI voyait son territoire fondre en Syrie et en Irak et revendiquait souvent des attaques aux quatre coins du monde avec des communiqués vagues et sans fournir de preuves.

Le groupe a revendiqué de la même manière les attaques menées la semaine dernière en Israël. 

Tout d’abord, l’EI a publié son communiqué après la deuxième attaque, survenue le 27 mars à Hadera, dans le nord d’Israël. Cette déclaration n’est intervenue qu’après la publication de nombreux rapports dans les médias relayant les affirmations de la police selon lesquelles les assaillants étaient en lien avec l’EI.

Dans son communiqué, le groupe a également revendiqué l’attaque à l’arme blanche et à la voiture bélier perpétrée le 22 mars à Beersheba, dans le Néguev. Le groupe a soutenu que les trois assaillants avaient voué leur vie à l’État islamique. 

Mohammed Abu al-Kiyan, l’auteur de l’attaque de Beersheba, a été condamné en 2016 pour appartenance à un groupe terroriste et diffusion de ses enseignements extrémistes, ainsi que pour avoir tenté de rejoindre l’État islamique en Syrie.

Ibrahim Agbarieh, l’un des deux tireurs de la deuxième attaque, a également été arrêté en 2016 par les autorités turques alors qu’il se rendait en Syrie, puis renvoyé en Israël. Il a été accusé d’avoir quitté le pays illégalement et d’avoir tenté de rejoindre un groupe terroriste. Il a purgé une peine de dix-sept mois de prison. 

« Les Israéliens tués dans ces attaques et leurs auteurs sont tous des victimes de l’occupation et du projet colonial d’Israël »

– Jamal Zahalka, ancien député à la Knesset

Ayman Agbarieh, le troisième assaillant, a été arrêté pendant trois semaines en 2017 sans être inculpé pour une suspicion d’infraction à la législation en matière de possession d’armes.

Si tous trois ont entretenu des liens avec l’EI au plus fort de sa popularité, aucun élément nouveau ne permet pour le moment de penser qu’ils ont perpétré ces attaques de manière coordonnée avec le groupe. Jusqu’à présent, la police n’a pas identifié les motivations des assaillants, dont les liens avec l’EI relèvent principalement de leur casier judiciaire. 

Jamal Zahalka, homme politique palestinien et ancien député à la Knesset, le Parlement israélien, estime que les trois hommes avaient probablement d’autres motivations.

« Je doute fortement que les hommes à l’origine des attaques aient reçu des instructions de la part de l’EI. Même s’ils entretenaient des liens avec le groupe par le passé, leurs motivations ne sont probablement pas inspirées par l’EI », indique-t-il à MEE.  

« Les attaques semblent être motivées par des raisons personnelles. Quoi qu’il en soit, les Israéliens tués dans ces attaques et leurs auteurs sont tous des victimes de l’occupation et du projet colonial d’Israël », ajoute-t-il.

La cause palestinienne opposée à l’État islamique 

Depuis l’essor de l’État islamique en 2014, Israël a emprisonné environ 87 individus en raison de liens avec le groupe. Certains ont été condamnés pour leur appartenance au groupe, d’autres pour avoir tenté de rejoindre l’EI à l’étranger et d’autres encore pour avoir soutenu l’organisation. 

Dix-neuf individus accusés de liens avec l’EI sont actuellement incarcérés, plusieurs d’entre eux étant originaires de Cisjordanie occupée. Les autres ont suivi un programme de réinsertion avant d’être libérés. 

Des personnes participent aux funérailles de Yaakov Shalom, l’une des cinq victimes de la fusillade du 29 mars 2022 (AFP)
Des personnes participent aux funérailles de Yaakov Shalom, l’une des cinq victimes de la fusillade du 29 mars 2022 (AFP)

Derrière les barreaux, les prisonniers palestiniens appartenant à diverses factions telles que le Fatah, le Hamas ou encore le Djihad islamique fuient les détenus en lien avec l’EI. 

Un consensus a été exprimé dans toute la société palestinienne contre l’EI et le danger qu’il représente pour la cause palestinienne. 

Un consensus a été exprimé dans toute la société palestinienne contre l’EI et le danger qu’il représente pour la cause palestinienne

Si le Hamas et le Djihad islamique ont salué les attaques de la semaine dernière, ils maintiennent une inimitié totale avec le groupe État islamique.

Néanmoins, ces incidents suscitent une crainte généralisée d’une reproduction de ces attaques et les appels à un renforcement des mesures de sécurité se multiplient. 

« Israël va-t-il se servir de ces liens présumés avec l’EI pour réprimer les citoyens palestiniens ? », s’interroge Meron Rapoport, un analyste israélien qui écrit pour Middle East Eye. « Très probablement. »

« La droite israélienne souhaite un climat de violence entre les citoyens palestiniens et l’État. Tout ce qui se passe au Naqab [Néguev] et ailleurs vise à provoquer des confrontations violentes entre citoyens palestiniens et juifs », affirme-t-il à MEE

Les craintes israéliennes quant à de nouvelles attaques se sont concrétisées dans la nuit de mardi à mercredi, lorsqu’un tireur palestinien originaire de Cisjordanie occupée a ouvert le feu à Tel Aviv et tué cinq personnes, dont un officier de police. 

Cette série d’attaques encourage l’incitation à la haine contre les citoyens palestiniens d’Israël, dont beaucoup ont peur d’aller travailler, indique Jamal Zahalka à MEE

L’homme politique s’attend à davantage de répression et de restrictions.

« Israël veut se servir de ces événements pour inciter à la haine contre la cause palestinienne et présenter les Palestiniens comme des terroristes », affirme Jamal Zahalka.

« Il n’est pas question des attaques en soi, il est question de délégitimer les revendications de liberté des Palestiniens. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.