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Liban-Irak : en filigrane des troubles, une confrontation irano-américaine

Les manifestations qui secouent le Liban et l’Irak depuis plusieurs semaines constituent un véritable défi à l’influence iranienne
Drapeaux irakiens et libanais en vente dans une rue de Bagdad pendant les manifestations anti-gouvernementales en cours, le 8 novembre 2019 (AFP)

Journalistes et observateurs établissent un parallèle entre les mouvements de contestation qui secouent l’Irak et le Liban depuis maintenant plusieurs semaines. Dans les deux pays, la foule s’insurge contre l’absence des services publics les plus élémentaires (eau, électricité, soins de santé, etc.) et sa colère cible les élites dirigeantes, accusées de corruption, d’incurie et d’irresponsabilité.

En Irak comme au Liban, le mouvement de contestation est présenté comme « spontané » et soustrait à l’influence des partis politiques traditionnels. Il est dépeint comme une révolte authentique et sans chef. Les manifestants affichent, aussi bien à Beyrouth qu’à Bagdad, un rejet du système politique en place, mettent en avant une identité nationale dépassant les clivages confessionnels et brandissent des slogans parfois identiques.

Les contestataires sont parfaitement conscients de ces similitudes et ils ne manquent pas de s’adresser mutuellement des messages d’encouragement ou de mener des actions de solidarité prenant des formes diverses, sérieuses ou burlesques.

La comparaison entre les mouvements de contestation qui secouent le Liban et l’Irak va encore plus loin. Ces événements se déroulent dans deux pays où coexiste tant bien que mal depuis des années une forte influence de l’Iran et des États-Unis, qui se disputent la prééminence dans les affaires politiques, sécuritaires et économiques.

Une dimension géopolitique

Cette constatation introduit une dimension géopolitique dans des mouvements qui se veulent farouchement indépendants et authentiques, libérés de toute influence extérieure, et qui se défendent d’exécuter un autre agenda que celui qu’ils revendiquent ouvertement.

Il n’en reste pas moins que les révoltes libanaise et irakienne sont évaluées, à Washington et à Téhéran, à travers le prisme de la confrontation globale entre ces deux pays. Elles ne sont pas uniquement considérées comme des affaires internes, ayant leur propre dynamique et dont les résultats, quels qu’ils soient, n’auront aucune répercussion sur la politique étrangère des deux pays et, par conséquent, sur leur positionnement régional.

Des manifestants au Liban tentent de retirer les barbelés et barrières placés par la police anti-émeute sur la route menant au palais présidentiel de Baabda le 13 novembre (AFP)
Des manifestants au Liban tentent de retirer les barbelés et barrières placés par la police anti-émeute sur la route menant au palais présidentiel de Baabda le 13 novembre (AFP)

Dans un tweet publié le 6 novembre, le secrétaire d’État américain, Mike Pompeo, a établi un lien entre les révoltes dans les deux pays et en a même fixé la finalité. « Les peuples libanais et irakien ont découvert que le régime iranien exporte sa corruption déguisée en révolution […] L’Irak et le Liban méritent de fixer leur propre cap loin des ingérences de Khamenei », a-t-il dit.

La réponse de Téhéran n’a pas tardé. Le lendemain, le chef d’état-major de l’armée iranienne, le général Mohammad Baqeri, a déclaré que « les ennemis des peuples irakiens et libanais [avaient] ourdi des complots et essayé d’installer dans ces deux pays des gouvernements agents [des États-Unis] ».

Mêmes si les contestataires en Irak et au Liban tiennent à donner à leurs révolte un cachet purement local et exigent des réformes de nature politique, économique et sociale, force est de constater que leur mouvement constitue un défi de taille à l’influence de l’Iran.

L’Irak, source de préoccupation majeure pour l’Iran

Au Liban, les slogans scandés par les manifestants contre les dirigeants corrompus n’épargnent pas le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah. Certains contestataires, qui battent le pavé depuis le 17 octobre, n’hésitent pas à réclamer le désarmement du parti chiite, lequel conserve une puissante structure militaire qui lui a permis de libérer le Liban de l’occupation israélienne en 2000, de mettre l’armée israélienne en échec en 2006, et de combattre les groupes islamistes radicaux en Syrie aux côtés de l’armée syrienne, à partir de 2013.

« Les amis de Téhéran font partie de l’économie formelle, par conséquent, les dégâts subis par l’Iran en Irak sont plus importants qu’au Liban »

- Elie Abou Aoun, Institut des États-Unis pour la paix

En Irak, des manifestants en colère ont attaqué le consulat iranien dans la ville sainte de Kerbala. Les slogans dénonçant les « ingérences » de la République iranienne dans les affaires internes irakiennes sont fréquents. Les troubles qui secouent les régions à forte majorité chiite depuis le 1er octobre ont fragilisé le Premier ministre Adel Abdel-Mehdi, soutenu par Téhéran.

En dépit des nombreuses similitudes, les troubles dans les deux pays n’ont pas le même impact sur l’influence de l’Iran. « Les contextes libanais et irakien sont différents », explique à Middle East Eye Elie Abou Aoun, directeur du programme Afrique du Nord et Moyen-Orient à l’Institut des États-Unis pour la paix.

Ce qui se passe en Irak est selon lui plus préoccupant pour Téhéran que les développements au Liban.

« Les alliés de l’Iran en Irak ne contrôlent pas seulement la sphère politique, ils font aussi partie du paysage économique », explique-t-il. « Le Hachd al-Chaabi [Unités de mobilisation populaire, proches de l’Iran] a réussi à infiltrer le secteur privé, les banques, l’immobilier, etc. Les amis de Téhéran font partie de l’économie formelle, par conséquent, les dégâts subis par l’Iran en Irak sont plus importants qu’au Liban. »

La répression des manifestations en Irak a fait plus de 300 morts depuis début octobre (Reuters)
La répression des manifestations en Irak a fait plus de 300 morts depuis début octobre (Reuters)

De plus, en Irak, la confrontation se déroule au sein même de la communauté chiite, les sunnites et les Kurdes se tenant à l’écart de la contestation. « La division inter-chiite en Irak est plus grave qu’au Liban, où les chiites sont plus unis », détaille Elie Abou Aoun.

Le chercheur ajoute que « la République islamique a transformé l’Irak, où elle aurait installé des rampes de lancement de missiles, en menace stratégique pour le Golfe », et toute déstabilisation de ce pays pourrait compromettre cet acquis qui lui permet d’exercer des pressions sur ses adversaires régionaux.

Neutraliser le Hezbollah en déstabilisant le Liban ?

Avec la présence du Hezbollah, le Liban constitue lui aussi une « menace stratégique » pour Israël. Mais au pays du Cèdre, le parti chiite est resté confiné à l’économie informelle, même si son influence politique et sécuritaire lui permet d’avoir un pouvoir de véto qui empêche ses rivaux d’enregistrer des acquis politiques importants.

Elie Abou Aoun affirme qu’après le départ de John Bolton, conseiller à la sécurité nationale du président américain, la stratégie anti-iranienne des États-Unis au Liban s’est effondrée. Des divergences sont apparues entre le département de la Défense et d’autres cercles du pouvoir concernant l’attitude à adopter.

« Le [Hezbollah] a choisi la retenue et la patience, pour faire échec aux tentatives visant à l’entraîner dans une confrontation interne »

- Source proche du Hezbollah

Le cafouillage concernant l’aide américaine fournie à l’armée libanaise en est la parfaite illustration. Après l’annonce, il y a quelques jours, de la suspension d’une aide de 105 millions de dollars, d’autres informations en provenance de Washington ont précisé que la décision définitive concernant le sort de cette enveloppe n’avait pas encore été prise.

Pour le Hezbollah, en tout cas, les troubles qui secouent le Liban depuis près d’un mois sont analysés à travers le prisme de la confrontation avec les États-Unis.

Dans un discours prononcé le 11 novembre, Hassan Nasrallah s’est livré à un long réquisitoire contre la politique américaine au Liban, faisant assumer aux États-Unis la responsabilité de la crise actuelle et de tous les maux dont souffre le pays depuis des années, y compris les difficultés économiques et financières auxquelles il est actuellement confronté.

L’objectif final de Washington est d’obtenir le désarmement du Hezbollah. « Les Américains souhaitent couper la seule main qui défend le Liban, qui protège sa sécurité, son intégrité territoriale, ses gisements en hydrocarbures», a dit Nasrallah dans son discours.

Pour atteindre cet objectif, tous les moyens sont bons, y compris la déstabilisation totale du Liban, estime le leader chiite.

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Dans une série d’articles intitulés « Contestation au Liban et en Irak, les États-Unis, Israël et l’Arabie saoudite en ont assez du Liban », Ellijah Magnier, expert du Moyen-Orient, soutient que la meilleure façon de neutraliser le Hezbollah est de l’entraîner dans un conflit interne au Liban, exactement comme cela s’est produit avec l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1975. 

C’est parce qu’il craint un tel scénario que le Hezbollah a demandé à ses partisans de rester à l’écart du mouvement de contestation et de ne pas réagir à la fermeture des routes qui mènent à ses fiefs du Liban-Sud et de la plaine orientale de la Bekaa.

« La banlieue sud de Beyrouth [à majorité chiite] est pratiquement encerclée, coupée du reste du pays », affirme à MEE une source proche du Hezbollah. « Malgré cela, le parti a choisi la retenue et la patience, pour faire échec aux tentatives visant à l’entraîner dans une confrontation interne. »

Les violences qui ont secoué le Liban ces deux derniers jours montrent toutefois que les craintes d’un dérapage existent. Et le pire des scénarios, pour les Libanais, est que la contestation, qui reste en grande partie pacifique, ne vire à la violence, comme cela est le cas en Irak, ce qui pourrait entraîner le pays dans la spirale de la guerre civile.