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Hamza Hamouchene : « Penser la transition énergétique en termes de justice sociale »

La transition énergétique doit être corrélée à la construction d’un avenir dans lequel chacun dispose de suffisamment d’énergie, en harmonie avec les revendications révolutionnaires des soulèvements populaires, selon le chercheur et militant algérien en justice environnementale
D’après le chercheur Hamza Hamouchene, de « grands projets renouvelables, tout en proclamant leurs bonnes intentions, finissent par masquer une exploitation brutale ». (AFP/Fadel Senna)
D’après le chercheur Hamza Hamouchene, de « grands projets renouvelables, tout en proclamant leurs bonnes intentions, finissent par masquer une exploitation brutale ». (AFP/Fadel Senna)

Malgré un potentiel solaire majeur et un programme ambitieux de production des énergies renouvelables à l’horizon 2030, l’Algérie peine depuis une décennie à lancer sa transition énergétique verte.

Ni la dépression des cours du brut durant les années 2014 à 2020 ni la forte dépendance de l’économie nationale aux exportations en hydrocarbures n’ont incité les autorités algériennes à redoubler d’efforts pour assurer la sécurité énergétique du pays et, éventuellement, exporter de l’énergie propre.

Qu’est-ce qui empêche le lancement de cette transition énergétique ? Comment asseoir un modèle de transition énergétique qui accompagnerait une relance économique, préserverait les intérêts nationaux et positionnerait le pays sur l’échiquier géopolitique des Energies Renouvelables (EnR), notamment le solaire ?

Hamza Hamouchene, chercheur et militant algérien en justice environnementale, livre à Middle East Eye son analyse* de ce que doit être une transition énergétique « juste » et réussie, tant en Algérie que dans les autres pays du Sud.

Middle East Eye : Quel est l’impact de la crise climatique mondiale actuelle sur l’Afrique du Nord en général et l’Algérie en particulier ?

Hamza Hamouchene : La pandémie de covid-19, qui fait partie de la crise globale multidimensionnelle que nous traversons, démontre que ce que nous vivons actuellement est un avant-goût des pires choses à venir si nous ne prenons pas les mesures nécessaires pour mettre en œuvre des solutions justes à la crise climatique en cours.

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Les impacts du changement climatique au Moyen-Orient et en Afrique du Nord [MENA] sont déjà une réalité et ils sapent les bases socio-économiques et écologiques de la vie dans la région.

Ces impacts sont ressentis de manière disproportionnée par les personnes marginalisées de la société, notamment les petits agriculteurs, les agropasteurs et les pêcheurs.

Certaines personnes sont contraintes de quitter leurs terres, en raison de sécheresses et de tempêtes hivernales plus fortes et plus fréquentes, de la progression des déserts et de l’élévation du niveau des mers. Les récoltes sont insuffisantes et les réserves d’eau diminuent, ce qui a un impact considérable sur la production alimentaire.

Les climatologues prévoient que le climat d’une grande partie de la région MENA pourrait changer au point de mettre en péril l’existence même de ses habitants.

Les vagues de chaleur prolongées et les tempêtes de poussière du désert peuvent rendre certaines régions inhabitables.

Les incendies dévastateurs qui ont ravagé l’Algérie au cours de l’été 2021, faisant 90 morts, brûlant des dizaines de milliers d’hectares et entraînant la perte de moyens de subsistance pour des centaines de familles, sont un exemple éloquent de la violence des dérèglements climatiques que vivent actuellement les communautés de la région.

Pour faire face à cette crise climatique mondiale, il faut une réduction rapide et drastique des émissions de gaz à effet de serre, et une transition vers les énergies renouvelables est devenue inévitable.

MEE : Quel regard portez-vous sur le programme officiel des EnR en Algérie?

HH : Il me semble qu’avant de parler du projet en soi, il conviendrait de s’interroger sur les cadres et les choix de conception d’une transition énergétique.

Dans mon travail, j’étudie les transitions « injustes » et les aspects problématiques des énergies renouvelables, mis de côté par le discours dominant.

Les classes dirigeantes algériennes parlent de l’après-pétrole depuis des décennies en évoquant la transition vers les énergies renouvelables, sans action concrète

Pour le dire brièvement, il y a des questions cruciales qui doivent être soulevées : à quoi ressemble une réponse juste au changement climatique en Afrique du Nord ? Cela signifie-t-il une rupture radicale avec le système capitaliste ?

Cela signifie-t-il la liberté de mouvement, l’ouverture des frontières vers l’Europe, le paiement de la dette climatique et la redistribution des richesses – par les gouvernements européens, par les sociétés multinationales ou par les riches élites locales ?

Que doit-il advenir des ressources en combustibles fossiles de l’Afrique du Nord qui sont actuellement extraites en grande partie par des sociétés occidentales ? Qui devrait contrôler et posséder les énergies renouvelables ? Que signifie l’adaptation au changement climatique ? Qui en façonne les contours ? Qui en bénéficie ?

Les classes dirigeantes algériennes parlent de l’après-pétrole depuis des décennies en évoquant la transition vers les énergies renouvelables, sans action concrète.

En fait, on constate des retards importants dans la mise en œuvre des plans actuels, ce qui reflète à mon avis l’absence de toute vision sérieuse et cohérente de la transition. Les annonces et les déclarations des officiels se succèdent et les promesses restent de l’encre sur papier.

Par exemple, le récent appel d’offres pour le déploiement d’une capacité solaire de 1 GW a été retardé de plus de deux ans. Les plans de l’Algérie visant à déployer 15 GW de capacité de production d’énergie solaire d’ici à 2030 ne sont tout simplement pas réalistes quand on sait que le pays disposait d’environ 423 MW de capacité solaire totale installée à la fin de l’année dernière [2021], selon l’Agence internationale pour les énergies renouvelables (IRENA).

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Toutes sources confondues, les capacités installées en énergie renouvelable ne dépassent pas actuellement 500 MW. On est très loin des 22 GW prévus pour 2030, qui étaient annoncés en fanfare en 2011. Le ministère de la Transition énergétique et des Énergies renouvelables, qui a vu le jour en juin 2020, a ramené ces objectifs à 4 GW d’ici à 2024 et 15 GW à l’horizon 2035. Mais cela reste, à mon avis, trop optimiste.

En bref, l’Algérie doit se tourner rapidement vers les énergies renouvelables car le jour viendra où les clients européens du pays cesseront d’importer ses combustibles fossiles à des fins énergétiques.

L’Union européenne [UE] élargit et accélère sa transition énergétique, une évolution rendue urgente par la guerre russo-ukrainienne. À court terme, l’UE continuera évidemment à importer du gaz et intensifiera ses efforts pour diversifier ses sources, mais à long terme, elle fera tout son possible pour s’éloigner des combustibles fossiles.

Ce fait constitue une menace existentielle pour des pays comme l’Algérie qui restent dépendants du pétrole et du gaz. Par conséquent, le passage urgent à la production d’énergies renouvelables (principalement et prioritairement pour le marché local) n’est pas seulement la bonne chose à faire sur le plan écologique, c’est un impératif stratégique et un choix de survie.

Cependant, de telles transitions peuvent maintenir les mêmes pratiques de dépossession et d’exploitation, reproduisant les injustices et approfondissant l’exclusion socio-économique.

MEE : La règle dite du 51/49 qui oblige tout investisseur étranger en Algérie à s’associer avec un partenaire algérien majoritaire a été retirée, à l’exclusion d’activités considérées stratégiques. Quel impact ceci aura-t-il sur les EnR?

HH : La tendance générale est vers une plus grande libéralisation de l’économie et l’octroi de plus de concessions au secteur privé et aux investisseurs étrangers.

Les cas des lois budgétaires de 2020-2021 et de la nouvelle loi sur les hydrocarbures sont édifiants à cet égard. La nouvelle loi sur les hydrocarbures est très favorable aux multinationales et leur offre plus d’incitations et de concessions. Elle ouvre également la voie à des projets destructeurs comme l’exploitation du gaz de schiste dans le Sahara et des ressources offshore en Méditerranée.

La tendance à la privatisation de l’énergie et au contrôle de la transition énergétique par des multinationales est mondiale

Quant aux lois de finances de 2020 et 2021, elles ouvrent la porte aux emprunts internationaux et imposent des mesures d’austérité dures en levant certaines subventions, par exemple.

Au nom de l’encouragement des investissements directs étrangers [IDE], elles ont exempté les multinationales de droits de douane et de taxes et ont augmenté leur part dans l’économie nationale en supprimant la règle d’investissement 51/49 qui limitait à 49 % la part de participation d’un investisseur étranger dans toute société de droit algérien, sapant encore plus la souveraineté nationale.

Et maintenant, c’est au tour du secteur des énergies renouvelables. Ce n’est certainement pas une décision souveraine pour un secteur aussi stratégique et appelé à prendre de l’importance dans les années à venir !

La tendance à la privatisation de l’énergie et au contrôle de la transition énergétique par des multinationales est mondiale.

Le Maroc est déjà sur cette voie, la Tunisie aussi. Une forte pression pèse sur le secteur tunisien des énergies renouvelables pour accorder aux investisseurs étrangers des mesures d’incitations afin de produire de l’énergie, y compris pour l’export.

La loi tunisienne de 2015 (numéro 2015-12), relative à la production de l’électricité à partir des énergies renouvelables (modifiée en 2019), autorise même l’utilisation de terres agricoles pour des projets renouvelables dans un pays qui souffre d’une dépendance alimentaire aiguë, révélée une fois de plus lors de la pandémie et la guerre russo-ukrainienne. On est en droit de se demander : la transition énergétique pour qui ?

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MEE : On parle souvent du manque d’expertise technologique lorsque les projets renouvelables sont mis en œuvre dans les pays du Sud. Pourquoi en est-il ainsi?

HH : Ceci est lié aux relations de domination et d’appropriation de la richesse et est imputable à la monopolisation des technologies et au régime de propriété intellectuelle qui a montré sa cruauté durant la pandémie actuelle. Le transfert de technologies doit être la pierre angulaire de toute transition énergétique juste, sinon nous resterons toujours dépendants.

La justice climatique implique une reconnaissance de la responsabilité historique de l’Occident industrialisé dans la cause du réchauffement climatique et des vulnérabilités disproportionnées auxquelles sont confrontés certains pays et communautés.

Elle reconnaît également le rôle des relations de pouvoir inégales dans la provocation du changement climatique et comment celles-ci déterminent ceux et celles qui en portent le fardeau. La justice climatique suppose de rompre avec le « business as usual » qui protège les élites mondiales, les sociétés multinationales et les régimes militaires, et de mettre en place un processus radical de transformation sociale et écologique.

Il est également important de se demander qui doit payer pour cette transition énergétique. Les réparations et les dettes climatiques doivent être payées aux pays du Sud par les pays riches du Nord, non pas sous forme de prêts et de dettes supplémentaires, mais sous forme de transfert de richesses et de technologies, d’annulation des dettes odieuses, d’arrêt des flux de capitaux illicites et du pillage continu des ressources.

Le désert est souvent présenté comme un vaste territoire vide et peu peuplé, un paradis pour les énergies renouvelables, une opportunité en or pour alimenter l’Europe en énergie afin qu’elle puisse poursuivre son mode de vie consumériste, coûteux et excessif

Le financement de la transition doit prendre en compte les pertes et les dommages actuels et futurs qui touchent déjà de manière disproportionnée les pays du Sud et nécessitera d’importants investissements publics. Enfin, nous avons également besoin de changer notre façon de penser l’énergie. Celle-ci devrait être considérée comme un droit plutôt qu’une marchandise.

MEE : Dans vos travaux de recherche, vous critiquez l’idée d’une Afrique du Nord qui serait « l’atelier énergétique de l’Europe ». Pourriez-vous expliquer les raisons? L’exploitation des énergies renouvelables au nom d’une politique «verte» n’est-elle pas en soi une forme d’économie extractiviste?

HH : Le désert est souvent présenté comme un vaste territoire vide et peu peuplé, un paradis pour les énergies renouvelables, une opportunité en or pour alimenter l’Europe en énergie afin qu’elle puisse poursuivre son mode de vie consumériste, coûteux et excessif.

Ce discours est trompeur, car il ignore les questions de propriété et de souveraineté, et occulte les relations de domination qui facilitent le pillage des ressources et la privatisation des biens communs, renforçant ainsi les moyens non démocratiques de gérer la transition énergétique.

Plusieurs exemples en Afrique du Nord montrent comment le colonialisme énergétique et les pratiques extractivistes se reproduisent même dans les transitions vers les énergies renouvelables. Prenons l’exemple du Maroc, qui est le plus avancé dans sa transition énergétique.

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Rabat s’est fixé pour objectif de porter sa part d’énergie renouvelable à plus de 50 % d’ici à 2030. Mais la centrale solaire d’Ouarzazate, lancée en 2016, n’a pas bénéficié aux communautés environnantes.

Les terres pour mettre en œuvre cette installation de 3 000 hectares ont été utilisées sans le consentement des populations locales. De plus, la dette de 9 milliards de dollars de la Banque mondiale, de la Banque européenne d’investissement et d’autres créanciers est soutenue par des garanties du gouvernement marocain, ce qui signifie une importante dette publique pour un pays déjà surendetté.

Depuis son lancement en 2016, le projet enregistre un déficit annuel d’environ 80 millions d’euros qui sont couverts par des fonds publics. Enfin, ce projet utilise l’énergie thermique à concentration [CSP] qui nécessite une utilisation importante d’eau afin de refroidir le système et de nettoyer les panneaux. Dans une région semi-aride comme Ouarzazate, détourner l’eau de la consommation et de l’agriculture est tout simplement scandaleux.

Le projet Noor Midelt, qui constitue la phase II du plan d’énergie solaire du Maroc, est un autre exemple. Il vise à fournir une capacité énergétique supérieure à celle de la centrale d’Ouarzazate et sera l’un des plus grands projets solaires au monde à combiner les technologies CSP et photovoltaïques [PV].

Les installations sont exploitées par le Français EDF Renewable, l’Émirati Masdar et le conglomérat marocain Green of Africa, en partenariat avec l’Agence marocaine de l’énergie solaire (MASEN) pour une durée de 25 ans.

Le projet a contracté environ 4 milliards de dollars de dettes à ce jour. Il sera également construit sur des milliers d’hectares de terres communales qui ont été confisquées à leurs propriétaires. La tribu pastorale de Sidi Ayad, qui utilise ces terres pour faire paître ses animaux depuis des siècles, conteste ce projet qu’elle qualifie d’occupation.

Ces grands projets renouvelables, tout en proclamant leurs bonnes intentions, finissent par masquer une exploitation brutale. Ce schéma colonial et familier est en train de se dérouler sous nos yeux : le flux sans restriction de ressources naturelles bon marché (y compris l’énergie solaire) du Sud vers le Nord riche…

Il en va de même pour le projet solaire Tunur en Tunisie tout comme le projet proposé par un ancien PDG de Tesco [l’un des plus importants groupes de distribution d’aliments et d’articles d’usage du Royaume-Uni] de relier le sud du Maroc au Royaume-Uni par des câbles sous-marins qui achemineront l’électricité.

Une fois encore, les mêmes relations d’extraction et les mêmes pratiques d’accaparement des terres sont maintenues alors que les populations de notre région ne sont même pas autosuffisantes en énergie.

Ces grands projets renouvelables, tout en proclamant leurs bonnes intentions, finissent par masquer une exploitation brutale. Ce schéma colonial et familier est en train de se dérouler sous nos yeux : le flux sans restriction de ressources naturelles bon marché (y compris l’énergie solaire) du Sud vers le Nord riche…

Les relations néocoloniales se renforcent également par l’intermédiaire de projets concoctés par l’UE, afin que l’Afrique produise et exporte de l’hydrogène vert vers l’Europe. La stratégie de l’UE en matière d’hydrogène dans le cadre de l’accord vert européen [EGD] est une feuille de route ambitieuse pour passer à l’hydrogène vert d’ici 2050.

Elle propose que l’UE puisse assurer une partie de son approvisionnement futur à partir de l’Afrique du Nord, qui offre à la fois un énorme potentiel d’énergie renouvelable et une proximité géographique incontestable.

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Le projet Desertec 3.0 va également dans ce sens. Il préconise même l’utilisation de l’infrastructure actuelle des gazoducs pour exporter l’hydrogène d’Afrique du Nord. Dans le fond, ce projet appelle à un simple changement de source d’énergie tout en maintenant les dynamiques politiques autoritaires et en laissant intactes les hiérarchies de l’ordre international.

Le manifeste Desertec sur l’hydrogène souligne que « dans une phase initiale, un volume substantiel d’hydrogène peut être produit en convertissant le gaz naturel en hydrogène, et les émissions de CO2 générées peuvent être stockées dans des gisements de gaz/pétrole vides en Afrique du Nord ». Cette recommandation couplée à l’utilisation massive des ressources en eau pour produire de l’hydrogène sont des exemples de déversement de déchets dans le Sud et de déplacement des coûts environnementaux du Nord vers le Sud.

MEE : Donc le colonialisme énergétique se reproduit de la même manière dans les processus de transition vers les énergies renouvelables…

HH : Indéniablement, le « colonialisme vert » est en marche en Afrique du Nord. Ce que j’entends par ce concept, c’est le maintien des relations coloniales de pillage et de dépossession (ainsi que la déshumanisation de l’autre) et le déplacement des coûts socio-environnementaux vers des pays périphériques mais cette fois au nom de la transition verte vers des énergies renouvelables.

En fait, nous sommes confrontés au même système, mais avec une source d’énergie différente : des combustibles fossiles à l’énergie verte, alors que les mêmes modèles de production et de consommation à forte intensité énergétique sont maintenus et que les mêmes structures politiques, économiques et sociales qui génèrent les inégalités, l’appauvrissement et la dépossession restent inchangées.

D’autres chercheurs et activistes ont inventé le concept d’« accaparement vert », en faisant référence à des dynamiques d’accaparement des terres dans le cadre d’agendas prétendument verts.

Les économies des périphéries du Sud sont placées dans une position subordonnée au sein d’une division mondiale du travail profondément injuste : d’une part, en tant que fournisseurs de ressources naturelles et de main-d’œuvre bon marché et, d’autre part, en tant que débouché pour les économies industrialisées de haute technologie

En d’autres termes, il s’agit de l’appropriation des terres et des ressources à des fins soi-disant environnementales, allant de projets de conservation qui dépossèdent les communautés autochtones de leurs territoires aux terres communales confisquées pour produire des biocarburants, en passant par l’installation de grandes centrales solaires/éoliennes sur des terres agropastorales sans le consentement des populations locales.

La transition inégale vers les énergies renouvelables qui actuellement se produit principalement dans les pays du Nord repose sur l’extraction continue de métaux de terres rares (tels que le cobalt, le lithium, le cuivre, le nickel, etc.) pour la fabrication de panneaux solaires, d’éoliennes, de pales et de batteries électriques.

D’où viendraient ces ressources ? De la République démocratique du Congo, de la Bolivie et du Chili, pour ne citer que quelques exemples où la destruction de l’environnement et l’exploitation des travailleurs s’intensifient.

 Les économies des périphéries du Sud sont placées dans une position subordonnée au sein d’une division mondiale du travail profondément injuste : d’une part, en tant que fournisseurs de ressources naturelles et de main-d’œuvre bon marché et, d’autre part, en tant que débouché pour les économies industrialisées de haute technologie.

Par conséquent, si nous voulons vraiment dépasser les combustibles fossiles, il est essentiel d’examiner de près les liens entre ceux-ci et l’économie au sens large et de s’attaquer aux relations de pouvoir et aux hiérarchies du système énergétique international.

Cela implique de reconnaître que les pays du Sud sont toujours systématiquement exploités par une économie coloniale et impérialiste construite autour du pillage de leurs ressources et du transfert massif de richesses du Sud vers le Nord.

MEE : Vous mobilisez le concept de «transition énergétique juste» dans vos travaux. Pourquoi ce qualificatif?

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HH : Le concept original de transition juste était ancré dans la construction d’alliances entre les travailleurs des industries polluantes et les communautés de première ligne.

Il a gagné en popularité en tant que cadre puissant, capable d’exprimer les demandes des travailleurs en relation avec les conflits environnementaux, et d’unir différentes formes de résistance contre le modèle économique et politique qui détruit la planète, concentre les richesses et exploite les plus marginalisés, qui subissent des impacts disproportionnés.

Nous savons que le système économique actuel sape les systèmes de survie de la planète et finira par s’effondrer. La transition est donc devenue inévitable, mais pas la justice.

Dans ce contexte, la transition juste est un cadre pour une transition équitable vers une économie qui est écologiquement durable, équitable et juste pour tous ses membres.

Une transition juste signifie une transition d’un système économique qui est construit autour de l’extraction des ressources et de l’exploitation des personnes à un système qui est structuré plutôt autour de la restauration et de la régénération des territoires ainsi que des droits et de la dignité des personnes.

Une vision radicale de la transition juste voit la destruction de l’environnement, l’extraction capitaliste, la violence impérialiste, l’inégalité, l’exploitation et la marginalisation le long des axes de la race, de la classe et du genre et les analyse comme les effets simultanés d’un système global qui doit être transformé

Une vision radicale de la transition juste voit la destruction de l’environnement, l’extraction capitaliste, la violence impérialiste, l’inégalité, l’exploitation et la marginalisation le long des axes de la race, de la classe et du genre et les analyse comme les effets simultanés d’un système global qui doit être transformé.

Les « solutions » qui tentent d’aborder une seule dimension, telle que la catastrophe environnementale, sans tenir compte des structures sociales, culturelles et économiques qui la sous-tendent sont de « fausses solutions ».

Évidemment, la transition juste se présente différemment selon les lieux. En fait, je préfère parler de transitions au pluriel pour tenir compte de cette dimension. Nous devons être sensibles au fait que les inégalités mondiales et historiques font partie de ce qui doit être transformé pour aboutir à une société juste et durable.

Cela veut dire qu’une transition juste peut signifier des choses très différentes selon les lieux. Ce qui peut fonctionner en Europe n’est pas forcément applicable en Afrique. Ce qui peut marcher en Égypte peut ne pas l’être en Afrique du Sud. Et ce qui peut fonctionner dans les zones urbaines du Maroc peut ne pas être bon pour les zones rurales de ce pays.

Une transition dans un pays riche en combustibles fossiles comme l’Algérie sera nécessairement différente d’un autre pays moins bien doté. Nous devons donc faire preuve d’imagination et adopter une approche décentralisée en nous appuyant sur les conseils des populations locales elles-mêmes.

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Dans ce cadre, nous devons également axer la conversation sur la question du pouvoir. En d’autres termes, qui contrôle et qui bénéficie de l’utilisation que la société fait de ses ressources en relation avec le système énergétique.

Cela signifie qu’il faut reconnaître que le système mondial actuel concentre le pouvoir et les avantages de l’utilisation des ressources sur un nombre relativement restreint d’acteurs, tout en externalisant les coûts sur la majorité, mais avec un impact plus important sur les personnes les plus marginalisées telles que les travailleurs, les femmes et les groupes racialisés.

La transition juste s’appuie également sur des concepts tels que la démocratie et la souveraineté énergétiques pour élaborer la vision d’un monde où les gens ont accès et contrôlent les ressources dont ils ont besoin pour mener une vie digne et où ils jouent un rôle politique dans la prise de décisions sur la façon dont ces ressources sont utilisées, et par qui.

Cette transition doit être sous le contrôle démocratique des communautés et ne peut être laissée au secteur privé, car la participation active à la prise de décision et à l’élaboration des transitions est cruciale.

Enfin, la transition juste ne concerne pas seulement l’énergie. L’agriculture industrielle (agrobusiness) est un autre lieu d’intersection entre la domination impérialiste et le changement climatique.

Non seulement elle est l’un des moteurs du changement climatique, mais elle maintient tant de pays du Sud prisonniers d’un modèle agraire non durable et destructeur qui repose sur l’exportation de cultures de rente et l’épuisement des terres et des rares ressources hydriques dans des régions arides et semi-arides comme l’Égypte, la Tunisie et le Maroc (et de plus en plus l’Algérie).

MEE : Comment l’Algérie doit-elle se positionner pour réussir sa transition énergétique

HH : Les économies de la région nord-africaine, dépendantes des combustibles fossiles (Algérie et Libye principalement), seront fortement touchées lorsque l’Europe réduira de manière significative ses importations de combustibles fossiles en provenance de la région dans les décennies à venir.

Par conséquent, un débat public sérieux doit avoir lieu pour réfléchir à la transition vers les énergies renouvelables et délaisser progressivement les combustibles fossiles. Les nouveaux projets d’exploration et d’exploitation des combustibles fossiles doivent être exclus !

À mon avis, l’enjeu de la transition énergétique juste ne peut être déconnecté des questions de démocratisation et de souveraineté populaire sur la terre, l’eau et les autres ressources naturelles. Dans les dictatures militaires et les kleptocraties comme l’Algérie et l’Égypte [où se tiendront les prochaines négociations sur le climat, la COP27], comment les gens peuvent-ils décider leur avenir énergétique sans démocratiser leurs pays ?

Les pressions sont énormes, mais si nous commençons par produire pour exporter, cela retardera notre propre transition verte en Afrique. Nous devons faire passer notre mix énergétique interne à 70-80 % d’énergies renouvelables avant même de penser à l’exportation vers l’UE

En Algérie, comme dans les autres pays d’Afrique du Nord et d’autres pays du Sud, la transition énergétique doit être un projet souverain, essentiellement tourné vers l’intérieur et visant à satisfaire d’abord les besoins locaux avant d’envisager l’exportation.

Nous ne pouvons pas continuer à produire pour l’Europe et à obéir à ses diktats énergétiques, notamment son désir actuel de se défaire de sa dépendance à l’égard du gaz russe en diversifiant ses sources.

Notre priorité, c’est d’abord de décarboniser notre propre économie. Par exemple, le mouvement actuel en faveur de l’hydrogène vert en Afrique du Nord est impulsé de l’extérieur par des sociétés étrangères et des gouvernements européens.

Les pressions sont énormes, mais si nous commençons par produire pour exporter, cela retardera notre propre transition verte en Afrique. Nous devons faire passer notre mix énergétique interne à 70-80 % d’énergies renouvelables avant même de penser à l’exportation vers l’UE.

En outre, il est nécessaire de construire des alliances entre les mouvements syndicaux et d’autres mouvements et organisations de justice sociale et environnementale et trouver des moyens d’impliquer les travailleurs de l’industrie pétrolière dans les discussions sur la transition et les emplois verts.

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La transition ne se fera pas sans eux et il faut impliquer les syndicats autour de ces questions. Par ailleurs, des pays comme l’Algérie, enfermés dans un modèle de développement extractiviste et prédateur, n’ont ni les moyens financiers ni le savoir-faire suffisant pour mener à bien une transition énergétique rapide.

C’est pour ça qu’il faut mettre fin aux monopoles sur les technologies et les connaissances vertes à l’échelle mondiale et les mettre à la disposition des pays et des communautés du Sud.

Les Algériens doivent également tenir compte des leçons des transitions en cours et ne pas répéter les mêmes erreurs et injustices. À bien des égards, la crise climatique et la nécessaire transition verte nous offrent une chance de remodeler le politique.

Par conséquent, la lutte pour une transition juste et pour une justice climatique doit être éminemment démocratique, en impliquant les communautés les plus touchées et en répondant aux besoins de tous.

Il s’agit de construire un avenir dans lequel chacun dispose de suffisamment d’énergie, d’un environnement propre et sûr, d’un avenir qui doit être en harmonie avec les revendications révolutionnaires des soulèvements africains et arabes, celles de la souveraineté populaire, de la liberté et de la justice sociale.

Il faut toujours s’interroger : qui possède quoi ? Qui fait quoi ? Qui gagne et qui perd ? Et où se situent les intérêts ? Sans cette remise en cause, nous irons tout droit vers un colonialisme vert, avec une accélération de l’extraction et de l’exploitation au service d’un prétendu agenda vert commun.

* Cet article est une version augmentée d’un entretien à paraître prochainement dans le livre Algérie : l’avenir en jeu. Essai collectif sur les perspectives d’un pays en suspens, ouvrage collectif coordonné par Raouf Farrah (éd. Koukou, Algérie).