Aller au contenu principal

11 septembre : vingt ans d’attaque contre les libertés civiles américaines

La « guerre » contre le terrorisme mondial a déclenché une vague de lois et de réglementations « antiterroristes » dont l’application a entraîné l’une des plus graves crises de l’histoire américaine moderne en matière de libertés civiles
Des manifestants déguisés en prisonniers de Guantánamo défilent devant le Capitole à Washington le 9 janvier 2020 (AFP)

Le 11 septembre 2001, ma femme Jean et moi nous trouvions sur la rive orientale du Maryland, où je me rendais fréquemment pour m’évader du rythme de Washington, me détendre et profiter d’un temps ininterrompu pour réfléchir et écrire. Je me rappelle encore m’être assis sur le porche surplombant la baie et faire un commentaire sur la beauté de cette journée ensoleillée.

Nous avons été interrompus par un appel de Pat Gordon, alors directeur adjoint du Prince Alwaleed bin Talal Center for Muslim-Christian Understanding de l’université de Georgetown. « Allumez votre télévision », a-t-il demandé. « Une attaque aérienne a eu lieu contre le World Trade Center. »

Personne n’était préparé à l’ampleur du 11 septembre, qui a porté un coup dur aux relations entre musulmans et Occident

La suite semblait incompréhensible. Les attaques contre les Twin Towers à New York et le Pentagone à Washington ont marqué le début de ce que l’ancien président George W. Bush allait appeler une guerre contre le terrorisme mondial.

Sans prévenir, un petit groupe de militants partisans d’Oussama ben Laden avait détruit le World Trade Center et gravement endommagé le Pentagone, symboles de la puissance économique et militaire américaine. Près de 3 000 personnes avaient été tuées et des milliers d’autres blessées.

Le 11 septembre a également déclenché des attaques terroristes à LondresMadrid et Bali, inaugurant une ère de terrorisme mondial et d’organisations terroristes. Plus tard, les attaques s’étendraient de l’Europe au Moyen-Orient, à l’Asie du Sud et du Sud-Est.

Personne n’était préparé à l’ampleur du 11 septembre, qui a porté un coup dur aux relations entre musulmans et Occident – et à la mission de notre centre.

Armes et chiens de garde

J’ai pu expérimenter l’impact du 11 septembre et les problèmes de sécurité connexes lors de mon vol pour Los Angeles. Des soldats armés accompagnés de chiens de garde patrouillaient les aéroports de Dulles et Los Angeles. Les passagers subissaient des contrôles de sécurité spéciaux et des membres du personnel de l’aéroport vérifiaient électroniquement la zone d’attente de la porte d’embarcation.

Peu de temps après le décollage, le pilote a déclaré aux passagers que nous avions potentiellement un rôle à jouer en matière de sécurité, ajoutant que si nous voyions une personne suspecte se diriger de manière agressive vers la porte du cockpit, nous devions l’intercepter. Je n’ai pas pu m’empêcher de me demander quel devait être le rôle du personnel de cabine.

Antiterrorisme : la banalité de la violence libérale
Lire

Le mot clé était « suspect » – qui pourrait être interprété comme ressemblant à « eux », à un musulman, quoi que cela signifie. En tant qu’Italo-Américain dont la famille est originaire du sud de l’Italie, mes traits correspondent à pareille description. La question du profilage racial des musulmans allait prendre de l’importance, alimentant des attitudes et comportements anti-musulmans. Cette peur exagérée des musulmans et de l’islam a ensuite été qualifiée d’islamophobie.

Des personnalités médiatiques et des responsables religieux de premier plan se sont joints à un chœur de commentateurs critiques envers l’islam. L’experte Ann Coulter a farouchement déclaré : « Nous devrions envahir leurs pays, tuer leurs dirigeants et les convertir au christianisme. Nous n’avons pas méticuleusement cherché à localiser et punir uniquement Hitler et ses officiers supérieurs. Nous avons bombardé massivement les villes allemandes ; nous avons tué des civils. C’est ça la guerre. Et ça, c’est une guerre. »

L’évangéliste chrétien Franklin Graham a affirmé pour sa part que « l’islam nous a[vait] attaqués », ajoutant : « L’islam est une religion très mauvaise […] Toutes les valeurs qui nous sont chères en tant que nation, ils ne partagent pas du tout les mêmes valeurs, ces pays à majorité musulmane. »

« Renvoyez-les tous »

Au lendemain du 11 septembre, mon emploi du temps a radicalement changé. Pour la première fois de ma carrière, j’ai cessé de voyager à l’étranger et je me suis concentré uniquement sur les États-Unis, me déplaçant à travers le pays, observant et répondant aux répercussions des attentats.

J’ai été frappé par l’ampleur de la réponse américaine, de New York à la Californie : des drapeaux américains ornaient maisons et véhicules, des slogans patriotiques apparaissaient dans les médias nationaux et locaux. Les attaques étaient un sujet de discussion dans les églises, les synagogues et les mosquées.

Un mémorial du 11 septembre en Californie photographié le 11 septembre 2020 (AFP)
Un mémorial du 11 septembre en Californie photographié le 11 septembre 2020 (AFP)

Et oui, il y avait les pancartes sur les « Autres », c’est-à-dire les musulmans. Une station-service photographiée dans le New York Times arborait un panneau indiquant : « Renvoyez-les tous d’où ils viennent. »

La guerre mondiale contre le terrorisme

Le 11 septembre a accru de manière exponentielle le rôle et la visibilité du centre Prince Alwaleed for Muslim-Christian Understanding, et ce grâce en particulier aux interviews que nous avons données dans la presse écrite et à la télévision, aux conseils fournis au gouvernement et aux allocutions aux États-Unis, en Europe et dans les pays musulmans.

Pour plusieurs d’entre nous, c’était un peu du 24 heures sur 24, 7 jours sur 7. J’ai également écrit deux livres que je n’avais pas l’intention d’écrire auparavant. J’avais proposé une nouvelle édition de mon livre The Islamic Threat: Myth or Reality? mais il m’a été suggéré de publier plutôt un nouveau volume, qui a abouti à Unholy War: Terror in the Name of Islam.

Les musulmans ont été profilés, mis sur écoute, arrêtés et emprisonnés sans procès en bonne et due forme

Cependant, à mi-chemin de sa rédaction, ma femme m’a pressé d’écrire un questions-réponses intitulé « Ce que tout le monde doit savoir sur l’islam ». Elle m’a rappelé qu’après mes entretiens avec les médias et les responsables gouvernementaux, je me plaignais du fait que l’on me posait souvent les mêmes questions, des questions que l’on me posait depuis des décennies.

Parmi les plus courantes figuraient celle-ci : pourquoi l’islam est-il une religion si violente ? Mes interlocuteurs citaient les premières guerres impériales musulmanes ou les croisades (croyant à tort que les musulmans avaient initié ces dernières, lancées en réalité par le pape Urbain II, et bénies d’un « Dieu le veut »), tout en ignorant le rôle de la guerre et de la violence dans la Bible, au sein des empires chrétiens et dans le cadre du colonialisme européen.

Immédiatement après les attentats, l’ancien sénateur Dick Clark de l’Iowa, qui avait siégé au comité sénatorial des relations étrangères, m’a invité à parler à un groupe de sénateurs et de membres du personnel du Capitole. John Kerry et Richard Lugar, alors sénateurs, faisaient partie des participants. Clark m’a dit que d’après son expérience, de nombreux membres du Congrès avaient d’autres priorités et comptaient généralement sur leurs collaborateurs pour les débriefer sur le Moyen-Orient.

Les menaces contre la sécurité nationale des États-Unis n’étaient pas nouvelles, pas plus que l’utilisation ou l’abus de la « sécurité nationale » comme prétexte pour violer les libertés civiles. La détention d’Américains d’origine japonaise pendant la Seconde Guerre mondiale est un exemple classique. La « guerre » contre le terrorisme mondial a déclenché une vague de lois et de réglementations « antiterroristes » dont l’application a entraîné l’une des plus graves crises de l’histoire américaine moderne en matière de libertés civiles.

Procédures extrajudiciaires

Conformément à ce que le procureur général de l’époque, John Ashcroft, a décrit comme un nouveau paradigme dans le champ de la prévention, l’administration américaine, selon le professeur de droit de Georgetown David Cole, « a soumis 80 000 immigrés arabes et musulmans à [des procédures] de prise d’empreintes digitales et d’enregistrement, a recherché 8 000 hommes arabes et musulmans afin que le FBI puisse les interroger, et emprisonné plus de 5 000 ressortissants étrangers dans le cadre d’initiatives de détention préventive antiterroriste. À travers ce programme, le gouvernement a adopté une stratégie agressive d’arrestations et de poursuites pénales, détenant des personnes pour des accusations mineures – en fait, des prétextes – telles que des violations des lois en matière d’immigration, des fraudes par carte de crédit, de fausses déclarations ou, lorsqu’il n’avait aucun chef d’accusation, en tant que « témoins matériels ».

La manipulation de la législation et des politiques antiterroristes nationales, telles que le Patriot Act (2001) et l’utilisation de « preuves secrètes » par certaines agences et procureurs, ont conduit à des procédures extrajudiciaires et à l’érosion des libertés civiles.

La politisation des affaires de terrorisme s’est reflétée dans le fait que certains présumés « terroristes » n’ont été accusés de rien de plus qu’une violation de la loi sur l’assurance-invalidité

Les musulmans ont été profilés, mis sur écoute, arrêtés et emprisonnés sans procès en bonne et due forme. Ils ont été détenus sans inculpation, se sont vu refuser l’accès à des avocats et à une mise en liberté sous caution, et des preuves leur ont été cachées. Le contournement du droit international qui consiste à désigner les prisonniers comme des « combattants ennemis » et à créer une prison à Guantánamo, à Cuba, a entraîné une pratique de détention illimitée avec un accès limité aux avocats, ainsi que des procès devant des tribunaux militaires qui n’étaient pas soumis à un contrôle judiciaire.

Dans le livre co-écrit par Cole, Less Safe, Less Free, une étude des politiques antiterroristes de l’administration Bush, les auteurs concluent : « Au nom de la prévention du terrorisme, l’administration a enfermé des milliers d’individus sans procès – aux États-Unis et à l’étranger – dont la grande majorité n’a même jamais été accusée, et encore moins condamnée, pour aucun acte terroriste. Le président Bush a invoqué la logique ‘’préventive’’ pour défendre son ordre secret autorisant la National Security Agency (NSA) à espionner les Américains sans indications probables qu’ils se soient livrés à des actes répréhensibles, sans ordonnance du tribunal, et contrairement à une interdiction pénale des écoutes téléphoniques sans mandat. »

Politisation des affaires de terrorisme

Au cours des cinq années qui ont suivi le 11 septembre, l’administration Bush a détenu plus de 6 400 personnes visées par des programmes liés au « terrorisme ». La politisation des affaires de terrorisme s’est reflétée dans le fait que certains présumés « terroristes » n’ont été accusés de rien de plus qu’une violation de la loi sur l’assurance-invalidité, de l’omission de produire une déclaration de revenus ou de fausses déclarations.

En 2006, le ministère public a décidé que près de deux affaires sur trois (64 %) ne valaient pas la peine d’être poursuivies, tandis que 9 % avaient été déboutées ou avaient abouti à un verdict de non-culpabilité. Seule une personne sur cinq a été reconnue coupable d’un crime, et seulement 1 % a été condamné à une lourde peine de prison. La majorité des personnes condamnées n’a écopé d’aucune peine d’emprisonnement et la plupart de celles qui en ont reçu ont été écrouées au maximum un an.

« C’est bien possible que Guantánamo ait empiré les choses » : un ex-détenu français témoigne
Lire

La prison militaire américaine de Guantánamo a ouvert ses portes le 11 janvier 2002 pour abriter des terroristes présumés capturés dans le cadre de la « guerre contre le terrorisme » des États-Unis. Située à Cuba, la base navale a été choisie comme site de la prison militaire pour permettre au gouvernement américain de prétendre qu’elle n’était techniquement pas située sur le sol américain et que, par conséquent, les détenus n’étaient pas couverts par la Constitution américaine. L’administration Bush a également créé une catégorie spéciale, celle de « combattant ennemi », pour les prisonniers de Guantánamo, leur refusant les protections juridiques américaines.

On estime que 780 hommes et mineurs de confession musulmane ont été détenus à Guantánamo ; 731 ont été libérés sans inculpation. Aujourd’hui, 39 hommes sont toujours incarcérés, dont 2 seulement ont été effectivement condamnés.

À la suite des attentats du 11 septembre, le conseil consultatif international du centre Prince Alwaleed bin Talal a tenu sa réunion annuelle. Son coprésident Walid Khalidi, un éminent universitaire palestinien qui enseigne à Harvard, a déclaré de manière prémonitoire que malgré les antécédents et les réalisations exceptionnels de notre centre, le 11 septembre nous ferait faire un bond de vingt ans en arrière.

Je n’ai pas fait de commentaire, mais j’ai pensé en mon for intérieur que sa déclaration était un peu trop négative. Malheureusement, j’allais vite réaliser à quel point j’avais tort.

- John L. Esposito est professeur de religion et affaires internationales et d’études islamiques à l’Université de Georgetown ainsi que le directeur et fondateur du Prince Alwaleed Bin Talal Center for Muslim-Christian Understanding à la Walsh School of Foreign Service de Georgetown.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original).

John L. Esposito
John L Esposito is a Professor of Religion and International Affairs and of Islamic Studies at Georgetown University and founding director of the Prince Alwaleed Bin Talal Center for Muslim-Christian Understanding in Georgetown’s Walsh School of Foreign Service.