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Issad Rebrab, première fortune d’Algérie, solde ses comptes avec les médias et la politique

Le quotidien algérien Liberté cesse de paraître ce samedi 16 avril 2022. Son histoire se confond avec celle de son propriétaire, le milliardaire Issad Rebrab, qui entre dans l’ultime étape de sa carrière. Portrait
Issad Rebrab, patron du groupe Cevital, est le deuxième homme le plus riche du monde arabe, selon le magazine Forbes, qui estime sa fortune à 3,8 milliards de dollars (3,5 milliards d’euros) (AFP/Farouk Batiche)
Issad Rebrab, patron du groupe Cevital, est le deuxième homme le plus riche du monde arabe, selon le magazine Forbes, qui estime sa fortune à 3,8 milliards de dollars (3,5 milliards d’euros) (AFP/Farouk Batiche)

Ce samedi 16 avril, les Algériens ne trouveront pas Liberté dans leurs kiosques. Le quotidien francophone cesse de paraître et cette disparition met fin à un immense malentendu qui a duré trois décennies.

Un malentendu qui a entraîné son propriétaire, Issad Rebrab, première fortune d’Algérie, dans le monde de la politique et de la presse, dont il a su tirer profit pendant un quart de siècle, avant de subir un dur retour de manivelle qui l’a contraint à s’en retirer avec pertes et fracas.

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La saison 1 de cette saga débute en 1991, quand Issad Rebrab est sollicité par les réseaux du pouvoir pour financer un journal, au moment où l’Algérie connaît une grande effervescence politique, celle qui précède l’arrêt du processus électoral, en janvier 1992, et l’entrée du pays dans une période de terrorisme sanglant.

À cette époque, Issad Rebrab est un homme d’affaires qui monte, mais aux yeux du grand public, il reste encore un parfait inconnu.

Dans une longue publication récemment postée sur Facebook, l’ancien chef du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, opposition laïque), Saïd Sadi, s’offre le beau rôle dans la création du journal Liberté, destiné, selon lui, à offrir une tribune à des courants modernistes et laïcs, héritiers présumés de la révolte kabyle de 1980.

M. Sadi écrit qu’il a été à l’origine de l’idée de la création du journal, et qu’il a organisé les rencontres qui en ont permis le lancement.

Oligarque numéro un

La réalité est un peu différente. En 1991, l’armée et le tout-puissant Département du renseignement et de la sécurité (DRS, services secrets) se préparaient à reprendre les choses en mains dans le pays, après la parenthèse démocratique qui avait suivi les émeutes d’octobre 1988.

Les nouveaux journaux, initiés durant l’ère du Premier ministre Mouloud Hamrouche (septembre 1989 - juin 1991), étaient considérés comme suspects, car nés d’une dynamique d’ouverture.

Un habile manœuvrier, le ministre de la Communication Abou Bakr Belkaïd, proche du puissant patron du DRS, Toufik Mediène, était à la baguette. M. Belkaïd était aussi un proche de Saïd Sadi.

Les nouveaux journaux, initiés durant l’ère du Premier ministre Mouloud Hamrouche (septembre 1989 - juin 1991), étaient considérés comme suspects, car nés d’une dynamique d’ouverture (AFP)
Les nouveaux journaux, initiés durant l’ère du Premier ministre Mouloud Hamrouche (septembre 1989 - juin 1991), étaient considérés comme suspects, car nés d’une dynamique d’ouverture (AFP)

Ces convergences ont permis la création de Liberté, mais la main de M. Belkaïd était évidente : le journal Liberté s’est vu offrir l’ancien siège de l’Institut des sciences politiques, situé rue Ben M’Hidi, au cœur d’Alger, alors qu’aucune réglementation ne le permettait.

Toujours est-il qu’Issad Rebrab s’est alors vu propulsé dans un nouveau dispositif, qui lui a permis de prendre rapidement de l’envergure. Il a découvert ce que permet la proximité du pouvoir : il a bénéficié de facilités remarquables, qui l’ont intronisé comme une sorte d’oligarque numéro un.

Jusque-là, il traitait des affaires en millions de dinars. Il est alors passé aux millions de dollars, raflant notamment des lignes de crédit de plus de 100 millions de dollars pour l’importation du rond à béton, à un moment où l’Algérie était virtuellement en situation de cessation de paiement.

L’ancien Premier ministre Bélaïd Abdesselam a raconté cet épisode dans le détail, relatant l’intervention de ministres et de puissants généraux en faveur de M. Rebrab. Mais l’Algérie s’enfonçait alors dans la violence, M. Abdesselam prônait une politique économique qui menait à l’impasse, il a été remercié et la parenthèse refermée.

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La déréglementation qui a suivi l’accord avec le Fonds monétaire international (FMI) pour le rééchelonnement de la dette extérieure, en 1994, a ouvert des pans entiers de l’économie aux nouveaux acteurs.

Proche du pouvoir, dont il a intégré les réseaux, ayant des sympathies avec le RCD et les milieux anti-islamistes, Issad Rebrab s’est trouvé aux premières loges pour s’imposer comme première fortune du pays.

Son journal, Liberté, était aux premières loges lui aussi, mais dans le combat anti-intégriste. Il a défendu le pouvoir aux moments les plus difficiles, prônant une politique éradicatrice, calquée sur celle du RCD.

Cette période sanglante pour le pays s’est achevée, pour M. Rebrab, par un petit doute, quand le successeur du président Liamine Zeroual est devenu, à partir de 1999, Abdelaziz Bouteflika.

Celui-ci se méfiait des hommes de la décennie précédente et a favorisé l’émergence de nouveaux oligarques. Mais la chance a une nouvelle fois été du côté d’Issad Rebrab : ses deux amis, Toufik Mediène et Saïd Sadi, ont adoubé M. Bouteflika : le premier a parrainé sa candidature, le second a appelé publiquement à soutenir Bouteflika après son élection. 

Saison 2 : une période faste

Pour Issad Rebrab, a commencé alors une période faste. Toutes les portes se sont ouvertes devant lui. Il est resté concessionnaire de la marque automobile Hyundai pendant une quinzaine d’années, à une époque où cette marque vendait le plus de véhicules dans le pays, avec un pic frôlant les 40 000 véhicules par an.

Durant cette saison 2, de 1999 à 2015, la fortune de M. Rebrab s’est accrue à un rythme inouï, 30 % par an selon ses propres déclarations ! Le chiffre d’affaires de son groupe est passé, lui, d’une quarantaine de millions de dollars en 1999 à quatre milliards de dollars quinze ans plus tard.

Au début des années 2000, Isaab Rebrab s’est forgé une image de bâtisseur (AFP/Ryad Kramdi)
Au début des années 2000, Isaab Rebrab s’est forgé une image de bâtisseur (AFP/Ryad Kramdi)

Issad Rebrabs’est forgé une image de bâtisseur, et sa marque, Cevital, a pris une dimension remarquable. Il a fait l’acquisition d’entreprises à l’étranger, en France, en Italie et ailleurs, fréquenté les plus grands, d’Algérie et du monde, et s’est même fait écrire une biographie flatteuse par un professeur de HEC Montréal, Taïeb Hafsi.  

Il a donné des conférences, été invité à des séminaires et rencontres internationales où il était présenté comme un modèle de réussite.

Il a aussi été annoncé comme partenaire dans de grands projets en Afrique et en Amérique latine. Il a en outre médiatisé un projet de 40 milliards de dollars pour l’aménagement de la région est d’Alger, et a trouvé, grâce à une habile campagne, des défenseurs pour ce projet, pharaonique en apparence, mais sans consistance réelle.

En un mot comme en cent, alors qu’il approchait du cap des 70 ans, Issad Rebrab avait un bilan flatteur, et il était au top de sa carrière.

Saison 3 : happé par un engrenage politique

C’est alors qu’a commencé la saison 3, la plus délicate de sa vie. Durant cette étape, Issad Rebrab a été plus victime qu’acteur, pas vraiment décideur, au contraire, plutôt happé par un engrenage politique dont il était un maillon d’exécution, mais qu’il ne maîtrisait pas.

Le milliardaire a subi en fait les effets collatéraux du conflit qui opposait l’ancien patron du DRS Toufik Mediène au chef d’état-major de l’armée Ahmed Gaïd Salah.

Le président Abdelaziz Bouteflika était fortement diminué et les deux hommes étaient en désaccord sur l’organisation de la succession. Une fois Toufik Mediène poussé vers la sortie, en 2015, Issad Rebrab s’est trouvé entraîné dans l’opposition à Gaïd Salah.

Il a fini par tenir, à partir de l’étranger, des propos infâmants sur l’ancien chef d’état-major de l’armée, ce qui l’a contraint à rester plusieurs mois à l’étranger, avant un délicat arbitrage qui lui a permis de rentrer discrètement.

À partir de mars 2019, le général Gaïd Salah, avec l’appui de la hiérarchie de l’armée, a repris les choses en main. Il a neutralisé ses adversaires, ainsi que les hommes de pouvoir et les oligarques susceptibles de perturber ses projets (AFP/Ryad Kramdi)
À partir de mars 2019, le général Gaïd Salah, avec l’appui de la hiérarchie de l’armée, a repris les choses en main. Il a neutralisé ses adversaires, ainsi que les hommes de pouvoir et les oligarques susceptibles de perturber ses projets (AFP/Ryad Kramdi)

Ses affaires ont pâti de ce positionnement politique. Ses investissements, qui trouvaient jusque-là portes ouvertes partout, ont été ralentis, sinon bloqués. Il a souhaité racheter les actifs du groupe Michelin en Algérie mais l’opération a été refusée par le gouvernement, qui a fait valoir un droit de préemption au profit de l’État.

Sa tentative de rachat du groupe Al Khabar, qui comprend un quotidien arabophone à fort tirage et une chaîne de télévision, a également échoué. En fait, il a été soupçonné de vouloir construire un groupe de presse pour se ranger aux côtés de Toufik Mediène lors de la bataille de la succession.

Ses magasins Uno ont fermé l’un après l’autre, en raison de la baisse de la consommation, elle-même due aux restrictions économiques. La concession de la marque Hyundai lui a été retirée et attribuée à un autre oligarque.

Puis, à l’approche de la présidentielle de 2019, la presse a fait état de sa proximité avec l’ancien général Ali Ghediri, un candidat qui s’était mis à défier le chef d’état-major de l’armée, le général Gaïd Salah.

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Quand le mouvement populaire du hirak s’est déclenché, en février 2019, pour rejeter un cinquième mandat de Bouteflika, Issad Rebrab a tenté d’enfourcher la vague et a même participé à des marches.

Mais le vent a tourné. À partir de mars 2019, le général Gaïd Salah, avec l’appui de la hiérarchie de l’armée, a repris les choses en main. Il a fait le dos rond face au hirak, mais a neutralisé ses adversaires, ainsi que les hommes de pouvoir et les oligarques susceptibles de perturber ses projets, dont les plus en vue ont été placés en détention dans des affaires de corruption retentissantes.

Issad Rebrab a été perçu comme faisant partie du clan adverse. Il a été arrêté, placé en détention le 23 avril 2019, et libéré le 1er janvier de l’année suivante, après huit mois de détention, à l’issue d’un procès qui l’a vu condamné à dix-huit mois de prison, dont six mois ferme.

Il a aussi écopé d’une amende de 1,38 milliard de dinars (près de dix millions d’euros) dans une affaire d’importation d’une machine à un prix surévalué, en fait, selon l’accusation, une opération destinée à exporter illicitement des devises.

En Algérie, l’argent ne peut pas faire le pouvoir

Cette épreuve, avec la case prison, marquera durement Issad Rebrab. Il comprend qu’en Algérie, l’argent ne peut pas faire le pouvoir. Tant que les détenteurs d’argent se plient au pouvoir réel, ils peuvent s’enrichir, parfois à la limite de la légalité, voire de manière totalement illégale, comme l’ont révélé les procès qui se succèdent depuis trois ans.

Mais il n’est pas question pour eux de devenir des faiseurs de rois.

C’est la saison 4, où M. Rebrab se retrouve contraint de se désengager de la politique et de la presse. Cela devient d’autant plus urgent que l’heure de la retraite a sonné pour cet homme de 78 ans. Il veut laisser à ses héritiers un empire assaini, si possible épuré de tous les contentieux.

Tant que les détenteurs d’argent se plient au pouvoir réel, ils peuvent s’enrichir. Mais il n’est pas question pour eux de devenir des faiseurs de rois

Car il y a encore, dans les cartons, des dossiers qui peuvent lui nuire. Notamment des questions sur la manière dont il a acquis certains biens en Algérie, et sur la provenance des fonds qui lui ont permis de faire des investissements à l’étranger.

Dans cette phase ultime, il tente de sauver la face, mais pour lui, la chose est actée. Il reste à y mettre la forme. D’autant plus que sa longue expérience au sein des réseaux de pouvoir lui a permis de connaître la moralité de ses partenaires, ce qui l’autorise à agir sans état d’âme.

De ce point de vue, Liberté était devenu un fardeau, dont M. Rebrab s’est libéré. La disparition du journal ne constitue, pour lui, qu’un épisode secondaire.

Elle lui permet de se débarrasser d’un fardeau médiatique, politique et financier. Car si le journal a été une formidable machine à gagner de l’argent durant près de deux décennies, il ne présente désormais plus d’intérêt sur le plan économique. Quant à la liberté de la presse, elle n’entre pas en ligne de compte.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Abed Charef est un écrivain et chroniqueur algérien. Il a notamment dirigé l’hebdomadaire La Nation et écrit plusieurs essais, dont Algérie, le grand dérapage. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AbedCharef
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