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Exode : le coût de la vie et la pauvreté incitent les jeunes et les diplômés à quitter Israël

Beaucoup d’Israéliens très diplômés et modérés quittent le pays, sans perspective de retour

Entre juillet et août 2011, des milliers d’Israéliens ont participé à des manifestations non violentes dans tout le pays visant à réduire le coût élevé de la vie en Israël. Ils exigeaient la justice sociale ou une relation équitable entre l’individu et la société dont il fait partie.

L’opinion israélienne était en colère. Le prix du cottage cheese, un aliment de base des tables israéliennes, a augmenté de plus de 40 % au cours des trois dernières années et les prix de la location à Tel Aviv ont augmenté de plus de 40 % entre 2005 et 2011. Les salaires de la classe moyenne ne suffisent plus à mener une vie décente.

J’ai moi-même participé à une manifestation organisée dans la ville méridionale de Be’er Sheva, le 14 août 2011. J’accompagnais mes amis israéliens tandis qu’ils demandaient quelque chose que je tenais, jusque-là, pour acquis : l’État-providence.

J’étais une étudiante étrangère de 22 ans à l’Université Ben Gourion du Néguev. À ma grande surprise, le coût de la vie en Israël était plus élevé que le coût de la vie en Espagne, mon pays d’origine. Par exemple, je payais presque le double pour mes céréales du matin.

Selon Numbeo, la plus grande base de données alimentée par ses utilisateurs sur les villes et les pays à travers le monde, le coût de la vie en Israël était de 33 % supérieur à celui de l’Espagne.

« La situation a empiré. Le pouvoir d’achat des Israéliens a baissé », m’a expliqué ma colocataire israélienne. « Les prix des denrées alimentaires et le logement ont augmenté, mais les salaires restent inchangés. Tu as toi-même comparé les prix ici en Israël à ceux en Espagne. La vie en Israël est plus chère que la vie dans un pays de l’UE. Nous payons plus que vous et nous vivons moins bien. »

Maintenant, mon ancienne colocataire est aide-enseignante dans une université aux États-Unis et elle ne prévoit pas de revenir en Israël.

Comme elle, beaucoup d’Israéliens très diplômés et modérés quittent le pays et n’envisagent pas d’y revenir.

En outre, certains nouveaux immigrants ou olim hadashim retournent dans leur pays d’origine après avoir éprouvé des difficultés à l’arrivée en Israël. En plus de l’agitation du déménagement dans un nouveau pays, ils font face à des défis spécifiques qui les obligent à abandonner leur rêve de se fixer en Terre sainte.

Si ce phénomène se poursuit et que l’émigration finit par excéder l’immigration en Israël, l’avenir de la majorité juive en Israël sera en jeu.

Des Israéliens nés en Israël émigrent vers l’Europe ou les États-Unis

À la veille de l’année 2016, la population d’Israël atteignait un niveau record de 8 462 000 habitants, dont 6 335 000 juifs (74,9 %), 1 757 000 Arabes (20,7 %) et 370 000 identifiés comme « autres » (4,4 %).

Le nombre d’expatriés parmi ces près de 8 millions et demi d’Israéliens est incertain. La plupart des estimations indiquent que plus de 700 000 citoyens israéliens vivent à l’étranger. Autrement dit, près de 10 % de la population israélienne ne vit pas en Israël selon ces estimations.

En outre, les estimations soulignent que la principale raison pour laquelle les expatriés israéliens ne vivent pas dans leur pays d’origine n’est pas la situation politique, mais le fait que, en Israël, les prix sont trop élevés et les salaires trop bas.

Cela n’est guère surprenant. Selon le dernier rapport de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), Israël se classe comme le pays avec le taux de pauvreté le plus élevé des membres de l’OCDE. Environ 21 % des Israéliens vivent sous le seuil de pauvreté – plus que dans les pays comme le Mexique, la Turquie et le Chili.

Au milieu des années 1990, le taux de pauvreté d’Israël n’était que de 14 %. Cela signifie qu’il y a plus de gens en Israël vivant sous le seuil de pauvreté aujourd’hui qu’il y a dix ans.

Les conséquences de ce scénario sont multiples. L’une d’elles est une nette fuite des cerveaux, puisque beaucoup de jeunes actifs diplômés quittent Israël dans le but de trouver de meilleures opportunités en Europe et aux États-Unis.

Il y a près de deux ans, Sarah, une Israélienne qui travaille dans l’industrie de la technologie de l’information, a déménagé à Berlin avec son magnifique chien. « Je voulais un changement dans ma vie », m’a-t-elle confié. « Émigrer d’Israël en Allemagne n’était pas lié à la situation politique dans mon pays. Ma décision reposait principalement sur des considérations financières. Bien que, il convient de le noter, ce n’était pas la seule raison à ma décision d’émigrer vers l’Europe. »

Sa qualité de vie s’est améliorée depuis. « Ma qualité de vie est meilleure en Allemagne. J’ai un grand appartement rénové pour mon chien et moi-même. Ce type de logement est très cher à Tel Aviv. Je ne serais pas en mesure de payer ce type de logement là-bas. »

Adam, un ingénieur en informatique de 32 ans, a également émigré à Berlin de Tel Aviv il y a deux ans. « Je voulais me développer sur le plan professionnel. Ma petite amie de l’époque m’a encouragé à déménager à Berlin, où je pourrais acquérir une expérience professionnelle précieuse et profiter d’un coût de la vie relativement peu élevé. Alors c’est ce que j’ai fait. »

« Mon salaire est toutefois moins élevé à Berlin. J’ai un meilleur travail, oui, mais mon salaire est inférieur. Néanmoins, le prix du logement à Berlin est inférieur au prix du logement à Tel Aviv, de sorte que cela compense », a-t-il ajouté.

Adam prévoit de retourner à Tel Aviv à l’avenir. « Je rentrerai au pays à un moment donné. Le moment dépendra de ma petite amie actuelle. » Pour l’instant, il va continuer à faire partie de la communauté grandissante des expatriés israéliens à Berlin.

Des nouveaux Israéliens quittent Israël

Entre 2015 et 2016, l’État d’Israël a accueilli environ 28 000 nouveaux immigrants. La plupart d’entre eux venaient de France (25 %), d’Ukraine (24 %), de Russie (23 %) et des États-Unis (9 %).

La plupart d’entre eux s’intégreront dans la société israélienne comme prévu, mais certains ne réussiront pas à le faire, en particulier ceux sans attaches préalables dans le pays.

Alex Lasky, une nouvelle immigrante ou olah hadasha juive originaire des États-Unis qui a émigré en Israël à l’été 2012, identifie trois obstacles auxquels font face les nouveaux immigrants ou olim hadashim à l’arrivée en Terre sainte. « D’abord, il nous faut trouver un logement convenable en Israël et nous le faisons à distance. Nous, les olim, ne sommes pas en mesure de visiter les appartements nous-même puisque nous ne sommes pas encore en Israël et il faut parfois engager un agent immobilier israélien pour trouver un endroit pour vivre. » Ce service est souvent coûteux.

« Un autre obstacle auquel nous sommes confrontés en arrivant est de mettre en place les factures de ce nouveau logement. Tous les propriétaires n’aident pas les olim avec les factures du foyer, alors ces derniers doivent se débrouiller avec le service-client israélien bancal en anglais – quand il y en a un. Après le balagan [mot hébreu pour « bordel »] avec les factures, trouver la bonne banque pour retirer de l’argent chaque mois peut également être pénible. »

Après avoir elle-même éprouvé ces difficultés, Alex a décidé de devenir consultante indépendante et de se spécialiser dans l’aide aux nouveaux Israéliens venant des États-Unis pour s’installer en Israël.

« J’aide les olim à ne pas se sentir complètement dépassés et à ne pas perdre pied », m’a-t-elle expliqué. « Avant leur arrivée en Israël, je les aide dans leur recherche d’appartement, les aide à la mise en place des factures à l’arrivée, leur explique les allocations qu’ils reçoivent de l’État ainsi que d’autres ressources à leur disposition. On peut dire que je les aide à mettre en place les choses plus facilement. »

Son objectif est d’aider les autres personnes comme elle à se sentir chez elles. « Je ne veux pas que les olim trébuchent et souhaitent quitter Israël parce qu’ils ont eu du mal à trouver leurs marques dans ce pays. Je veux qu’ils accueillent Israël dans leur cœur et leur vie tout comme Israël les a accueillis. »

Coût de la vie élevé

Le gouvernement israélien dépense de grosses sommes d’argent versées par les contribuables israéliens sur diverses tentatives visant à ramener ceux qui ont choisi d’émigrer, ainsi que pour pousser les juifs non israéliens à migrer vers l’État juif. Inutile de dire que, tandis qu’Israël verse des fonds à la communauté juive internationale, les habitants des villes pauvres comme Dimona ou Lod souffrent d’un manque d’investissement.

Cependant, au bout du compte, ce n’est pas le gouvernement israélien mais des gens comme Alex qui aident les olim à rester en Israël.

Rares sont les pays au monde où l’immigration et l’émigration revêtent une importance aussi politique qu’en Israël. La raison à cela ? Les juifs israéliens craignent d’être assis sur une bombe démographique à retardement.

Néanmoins, alors que le gouvernement continue d’encourager l’immigration juive, offrant des incitations financières généreuses aux nouveaux arrivants, il fait peu voire rien pour dissuader les Israéliens et les olim de quitter leur pays appauvri.

Réduire le coût de la vie et investir dans le développement est essentiel pour garantir que les Israéliens et les nouveaux immigrants juifs restent en Israël.

- Tania Ildefonso Ocampos est une analyste politique espagnole spécialisée dans les stratégies de l’UE au Moyen-Orient. Elle a effectué par le passé un stage Robert Schuman (à l’Unité euro-méditerranéenne et moyen-orientale de la Direction générale des politiques extérieures du Parlement européen) et elle a obtenu un master en Histoire du Moyen-Orient à l’université de Tel Aviv, en Israël.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Photo : les passagers attendent leur vol à l’aéroport Ben Gourion d’Israël près de Tel Aviv, le 18 septembre 2014 (AFP).

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.