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L’« orientalisme nucléaire » de l’Europe envers l’Iran est un motif de rupture d’accord

La décision prise par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni de déclencher le mécanisme de résolution des différends dans l’accord sur le nucléaire iranien est un nouveau rappel du contexte néocolonial de notre époque
Le Premier ministre britannique Boris Johnson, le président français Emmanuel Macron et la chancelière allemande Angela Merkel discutent à Bruxelles, le 17 octobre (AFP)

La décision prise le 14 janvier par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni de déclencher un mécanisme de résolution des différends afin de forcer Téhéran à se plier à ses engagements nucléaires est une entreprise empreinte de mauvaise foi qui entraînera la disparition de l’accord, déjà en sursis depuis la sortie unilatérale des États-Unis en mai 2018.  

L’Iran a dénoncé la décision des trois pays européens, évoquant une grave erreur, tandis que le ministre des Affaires étrangères, Mohammad Javad Zarif, a prévenu que si celle-ci entraînait l’instauration de nouvelles sanctions de l’ONU, l’Iran sortirait du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). 

Qualifiant leur action d’effort « de bonne foi » initié dans le but de sauver l’accord sur le nucléaire, les trois pays excellent dans l’art de l’hypocrisie

Qualifiant leur action d’effort « de bonne foi » initié dans le but de sauver l’accord sur le nucléaire, les trois pays excellent dans l’art de l’hypocrisie, reprochant en toute franchise à l’Iran de « ne pas remplir » ses obligations en matière de nucléaire tout en affirmant avoir pleinement respecté leur part du marché. 

En effet, George Orwell a dû se retourner dans sa tombe suite à la déclaration faite le 14 janvier par la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni. Il s’agit là d’un nouveau rappel du contexte néocolonial de notre époque, avec des nations occidentales prétendument civilisées qui s’engagent dans une politique étrangère mêlant assassinats et mépris délibéré du Conseil de sécurité des Nations unies, tout en ayant l’audace de faire de l’ONU un instrument de leur politique oppressive pour blâmer et pénaliser l’Iran.

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Après avoir échoué à prendre des mesures contre la sortie illégale des États-Unis de l’accord sur le nucléaire, les gouvernements européens ont désormais emprunté une voie périlleuse qui n’est pas de bon augure pour la diplomatie et les intérêts sécuritaires de l’Europe.  

L’Europe n’a rien fait pour contrer les sanctions américaines contre l’Iran, si ce n’est mettre en place un mécanisme sur papier appelé INSTEX (Instrument de soutien aux échanges commerciaux), qui n’avait pas encore effectué la moindre transaction plusieurs mois après son annonce.

Sous la menace de sanctions américaines si elle ne suit pas les traces de Washington au sujet de l’Iran, l’Europe s’est mal comportée, troquant son indépendance contre une servitude vis-à-vis des États-Unis.

Un simulacre de justice

De même, la loi de blocage, destinée à protéger les entreprises européennes engagées avec l’Iran contre les sanctions extraterritoriales américaines, s’est avérée totalement inutile en raison de l’absence de mécanisme d’application. Les promesses européennes de milliards d’euros en lignes de crédit faites à l’Iran ne se sont pas non plus concrétisées, signe d’une Europe mort-née dans sa position anti-Trump.

Ironiquement, dans leur déclaration du 14 janvier, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni ont affirmé qu’ils n’avaient « pas d’autre choix » que de déclencher le mécanisme de résolution des différends, qui entraînera probablement le retour à la normale des sanctions de l’ONU.

L’Europe est devenue, dans les faits, complice de la stratégie illégale de « pression maximale » employée par Donald Trump contre l’Iran

En réalité, ils auraient pu combiner leur dénonciation des contre-mesures « d’escalade » de l’Iran avec une condamnation directe des mesures américaines contre l’Iran, qui enfreignent les termes de l’accord sur le nucléaire. 

Le Conseil de sécurité de l’ONU risque désormais de devenir la scène tragique d’un spectaculaire simulacre de justice, où les autres parties qui ne se conforment pas à l’accord sur le nucléaire s’en tirent, même si elles enfreignent la loi en manquant à leur devoir – et, pire encore, ont l’audace d’infliger des sanctions à l’Iran pour son refus de tomber dans le piège flagrant du deux poids, deux mesures.

N’oublions pas que l’Iran a cessé de respecter l’accord sur le nucléaire en « représailles » au non-respect européen. Téhéran a déclaré que ces mesures seraient annulées si les autres signataires respectaient leurs obligations, notamment l’engagement de l’Europe à faciliter la normalisation du commerce extérieur de l’Iran et à lui donner accès au système financier européen. 

L’Europe est devenue, dans les faits, complice de la stratégie illégale de « pression maximale » employée par le président américain Donald Trump contre l’Iran, malgré la rhétorique européenne qui affirme le contraire.

Un renvoi du dossier sur le nucléaire iranien au sein du Conseil de sécurité de l’ONU pourrait encore aggraver la situation, malgré la menace d’un retrait du TNP brandie par l’Iran si cela venait à se produire. Pourquoi l’Iran devrait-il respecter un quelconque traité international alors que l’Occident « civilisé » ne le fait pas ?

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Le Conseil de sécurité de l’ONU, le 9 janvier (Mark Garten/ONU/AFP)

L’attitude de l’Occident envers l’Iran dégage un relent d’orientalisme, un complexe de supériorité raciste ancré dans une histoire et une idéologie de domination qui dénigre l’« autre » musulman, le jugeant inférieur et indigne de bénéficier de droits égaux. 

L’« orientalisme nucléaire » de l’Europe nous a amenés à ce stade, soulignant une vision du monde dépassée qui attend des Iraniens qu’ils souffrent de la guerre économique occidentale sans manifester une once de résistance.

Le faux discours selon lequel les Européens ont fait tout leur possible pour préserver l’accord sur le nucléaire, salué il y a peu comme un exploit à part de la diplomatie européenne, doit être dénoncé pour ce qu’il est : un mensonge flagrant qui ne peut résister à un examen critique.

Le néocolonialisme occidental

L’affirmation selon laquelle leur plein respect de l’accord sur le nucléaire dépend de la mise en œuvre par l’Iran de ses engagements est une autre affirmation non étayée, à la lumière du simple fait qu’avant les contre-mesures de représailles de l’Iran initiées en mai 2019, Téhéran respectait pleinement l’accord, tandis que l’Europe ne s’y conformait aucunement.  

Compte tenu des articles 26 et 36 de l’accord sur le nucléaire, l’Iran a de bonnes cartes en main pour défendre ses contre-mesures sur le nucléaire face au non-respect occidental, qui sera sans aucun doute mis en avant lors des prochains débats au Conseil de sécurité de l’ONU. La France, l’Allemagne et le Royaume-Uni auront bien du mal à prouver qu’ils ont respecté l’accord.  

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La diplomatie iranienne à l’ONU devrait convaincre une grande partie de la communauté internationale que l’idée que les pays européens pénalisent l’Iran tout en se protégeant contre tout retour de flamme pour leurs échecs historiques représente un cas flagrant de néocolonialisme occidental.

Ils abusent de la machinerie de l’ONU pour faire avancer leurs objectifs néfastes contre une nation affirmée et en développement qui a l’audace de s’opposer à leurs machinations impérialistes. 

Si les Nations unies devaient finalement imposer de nouvelles sanctions contre l’Iran, cela déclencherait un tollé mondial non seulement contre ces puissances occidentales arrogantes, mais aussi contre l’éminente organisation mondiale, censée faire respecter les normes internationales civilisées plutôt que de devenir une marionnette de la domination occidentale.  

Envoyer un message clair

En un mot, l’atteinte à la crédibilité de l’ONU serait grave et durable – sans parler du tort causé au régime mondial de non-prolifération, étant donné la menace d’une sortie du TNP brandie par l’Iran à la lumière de l’illogisme de l’Europe, qui cherche à faire appliquer l’accord sur le nucléaire de manière sélective, au mépris total des conséquences désastreuses du retrait américain.  

Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est une « diplomatie intelligente » européenne – visiblement inexistante à l’heure actuelle

Ce qu’il faut aujourd’hui, c’est une « diplomatie intelligente » européenne – visiblement inexistante à l’heure actuelle –, consciente de la nécessité de jouer fair-play avec l’Iran au lieu d’imiter la diplomatie coercitive à l’américaine par le biais de nouvelles sanctions de l’ONU, qui seraient la recette d’un désastre. 

Il s’agirait de faire bon usage de la commission conjointe de l’accord sur le nucléaire créée pour résoudre les différends sur la mise en œuvre de l’accord, d’activer l’INSTEX sans plus tarder et d’envoyer des signaux clairs et sans ambiguïté aux États-Unis selon lesquels le continent ne suivra pas la politique désastreuse de Trump vis-à-vis de l’Iran, qui nous a amenés au bord de la guerre.  

- Nader Entessar est professeur émérite au département de sciences politiques et de justice pénale de l’Université de l’Alabama du Sud.

- Kaveh Afrasiabi est un ancien professeur de sciences politiques à l’Université de Téhéran et l’auteur de plusieurs ouvrages sur les relations internationales et la politique étrangère de l’Iran. Ses écrits ont paru dans plusieurs publications en ligne et sur papier dont, entre autres, UN Chronicle, The New York Times, Der Tagesspiegel, The Middle East Journal, Harvard International Review, Bulletin of Atomic Scientists et The Guardian.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Nader Entessar
Nader Entessar is a Professor Emeritus in the Department of Political Science and Criminal Justice at the University of South Alabama. His forthcoming book is titled Forever Enemies?: Future of US-Iran Relations.
Kaveh Afrasiabi
Kaveh Afrasiabi, PhD, is a former political science professor at Tehran University and the author of several books on international affairs and Iran’s foreign policy. His writings have appeared on several online and print publications, including UN Chronicle, New York Times, Der Tagesspiegel, Middle East Journal, Harvard International Review, Bulletin of Atomic Scientists and The Guardian among others. His forthcoming book is titled Forever Enemies?: Future of US-Iran Relations.