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Marine Le Pen, Bourguiba et le voile : une même logique patriarcale de politisation du corps des femmes

Le corps féminin, son dénudement comme son recouvrement, fait partie du domaine disciplinaire du pouvoir. En cela, il faudrait clore le débat une bonne fois pour toutes
Des Tunisiennes devant le ministère de l’Intérieur le 1er avril 2011 à Tunis. Le ministère a indiqué que les photos d’identité affichant des femmes portant le voile pouvaient désormais figurer sur la carte d’identité nationale (AFP/Fethi Belaid)
Des Tunisiennes devant le ministère de l’Intérieur le 1er avril 2011 à Tunis. Le ministère a indiqué que les photos d’identité affichant des femmes portant le voile pouvaient désormais figurer sur la carte d’identité nationale (AFP/Fethi Belaid)

Dans une interview pour la matinale de France Inter le 12 avril, la candidate de l’extrême droite au deuxième tour de l’élection présidentielle française, Marine Le Pen, a déclaré au micro de Léa Salamé que, si jamais elle était élue, la France ne serait pas le seul pays au monde à interdire le voile dans l’espace public puisque Bourguiba l’avait déjà fait « en Algérie ».

Au-delà de l’erreur non reprise par la journaliste, cette anecdote dénote une stratégie courante du discours de légitimation raciste, « l’alibi musulman », une sorte d’équivalent du « Je ne suis pas raciste, j’ai un ami Arabe ».

Interdire le voile ne serait pas islamophobe parce que le dirigeant d’un pays musulman l’a déjà fait.

Lors du débat du second tour, mercredi 20 avril, Emmanuel Macron a repris la candidate sur ses propos sur le voile, rétorquant que le président tunisien ne l’avait interdit qu’à l’école publique, « comme nous ».

Une évolution en fonction des besoins politiques

La position de Habib Bourguiba quant au port du voile a évolué en fonction des besoins politiques de son règne.

Le Bourguiba pré-indépendance considère le voile comme ancré dans l’identité nationale et associé à un islam « local » intrinsèque à la lutte décoloniale.

Le Bourguiba président, admiratif de la modernité occidentale, reprend la logique coloniale, qui notamment lie le sous-développement à un attachement à des pratiques courantes dans les sociétés musulmanes telles que le jeûne, le sacrifice de l’Aïd et le pèlerinage.

Quatre circulaires décrétées à partir de 1981 interdisent « la tenue confessionnelle »

C’est la montée des mouvements islamistes à partir des années 1980 qui accélérera l’étatisation de l’appareil religieux afin de saper le pouvoir contestataire d’une dynamique conservatrice en pleine expansion au sein du monde musulman, impulsée par la révolution iranienne de 1979.

L’État tunisien exerce depuis un contrôle sur les lieux de culte, ainsi que sur le personnel religieux et les signes convictionnels.

Quatre circulaires décrétées à partir de 1981 interdisent « la tenue confessionnelle », à savoir le voile, la première dans les établissements scolaires publics.

La circulaire 108 qualifie de « tenue totalement étrangère à nos traditions vestimentaires » le foulard islamique, qu’elle oppose implicitement au foulard « local ».

La plupart des organisations et des publications de la société civile et de l’opposition politique de l’époque, y compris le Parti communiste tunisien, s’y opposeront vivement, considérant que cela porte atteinte au principe de liberté individuelle des citoyennes.

La même année, l’État publie une circulaire interdisant aux cafés et restaurants de servir pendant le mois du Ramadan. Preuve que la laïcité de Bourguiba était hautement contradictoire.

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En 1987, l’interdiction du port du voile est élargie aux agents de l’administration et des établissements publics.

La politique de l’interdiction se poursuit avec Ben Ali, alors que la rupture entre le pouvoir et les mouvements islamistes se confirme. La fin des années 1990 annonce la fin de toute logique d’accommodation étatique de l’islam politique pour amorcer une répression brutale à l’encontre des militants.

La prohibition du voile est élargie au secteur privé en 1991. Le hijab demeure « sectaire » et justifie une stratégie étatique plus large qui ôte aux islamistes toute visibilité publique, des centaines d’entre eux se faisant arrêter et l’interdiction de leurs activités sociales et caritatives étant actée.

De la sphère privée à la lutte de pouvoir

Parallèlement à la France, le port du voile, devenu le symbole d’un modèle social obscurantiste et anti-Occident, quitte la sphère privée pour incarner une lutte de pouvoir.

Il ne faudrait pas à cet effet sous-estimer l’impact de la politisation de la question du voile en France à partir de 1989 avec l’affaire du foulard de Creil. Dans un contexte où la lutte contre le terrorisme commence à gagner du terrain sur le plan médiatique et politique international, il devient important pour certains dirigeants arabes de signaler leur engagement contre les mouvements islamistes chez eux, faute de garantir un engagement pour les principes démocratiques.

J’ai moi-même été témoin, quand j’étais élève du primaire à Tunis dans les années 2000, de la violence que l’injonction représentait quand le directeur de mon école a interrompu un examen pour enlever le voile d’une de mes camarades de classe devant tout le monde.

Les circulaires, pourtant toujours en vigueur, ne sont plus du tout appliquées, l’injonction d’en haut n’ayant jamais été intériorisée par les Tunisiennes

Depuis 2011 et au-delà de la prise de pouvoir du parti islamo-conservateur Ennahdha, les circulaires, pourtant toujours en vigueur, ne sont plus du tout appliquées, l’injonction d’en haut n’ayant jamais été intériorisée par les Tunisiennes.

Au risque de choquer, l’interdiction du voile sur les deux rives obéit à une même logique, celle de la politisation du corps des femmes et son appropriation par le pouvoir patriarcal de l’État. Le corps féminin, son dénudement comme son recouvrement, fait partie du domaine disciplinaire du pouvoir. En cela, il faudrait clore le débat une bonne fois pour toutes.

Soit on est pour les libertés individuelles et on accepte donc que les femmes – toutes les femmes – aient la liberté de leurs choix, même si nous ne sommes pas d’accord avec ces choix.

Soit on reproduit une logique viscéralement paternaliste qui impose à certaines notre définition de l’émancipation. À l’école ou dans l’espace public, la France aura choisi.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Yasmine Akrimi est doctorante en sciences politiques à Gand (Belgique) et analyste de recherche sur l’Afrique du Nord au Brussels International Center (BIC). Elle s'intéresse notamment au développement des mouvements de contestation, aux dynamiques raciales et aux questions du genre au Maghreb. 
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