Aller au contenu principal

Conflit américano-iranien : pourquoi l’Arabie saoudite ne devrait pas se jeter dans la mêlée

L’Arabie saoudite reste vulnérable et une guerre entre les États-Unis et l’Iran ne ferait qu’accroître cette vulnérabilité
Le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane pourrait se retrouver dans une position difficile en cas d’escalade des hostilités entre les États-Unis et l’Iran (Reuters)

L’Arabie saoudite et l’Iran se consument dans deux guêpiers arabes, le premier au Yémen et le second en Irak

Aucun ne peut s’en sortir sans perdre un pouvoir substantiel et saper le fondement même de sa légitimité. Dans le même temps, tous deux font face à des vagues croissantes de contestation contre leur hégémonie dans les deux pays, lesquels ont une longue histoire de résistance face aux occupants. 

L’engagement des États-Unis dans ces deux conflits – par leur soutien à l’assaut saoudien au Yémen et en rendant possible l’influence iranienne en Irak – les implique dans des conflits régionaux qui échappent à leur contrôle. Les États-Unis ne peuvent ni résoudre ces conflits régionaux pressants ni même les gérer.

Bien que Riyad se soit peut-être réjoui secrètement de l’assassinat de Qasem Soleimani, elle doit s’inquiéter d’une nouvelle guerre qui atteindrait ses propres gisements pétroliers

Dans le contexte actuel d’escalade et de menace de guerre entre les États-Unis et l’Iran, l’Arabie saoudite s’est montrée jusqu’à présent hésitante, probablement intimidée par la perspective d’être entraînée sans préparation dans une nouvelle guerre du Golfe à sa porte.

Bien que Riyad se soit peut-être réjoui secrètement de l’assassinat par les États-Unis du commandant iranien Qasem Soleimani et du discours de plus en plus belliqueux des États-Unis et de l’Iran, elle doit s’inquiéter d’une nouvelle guerre qui atteindrait ses propres gisements pétroliers et au-delà, tout cela alors que le royaume a encore des affaires en suspens au Yémen. 

Alors qu’une guerre de faible intensité entre les États-Unis et l’Iran semble imminente sur le sol irakien, l’engagement de l’Arabie saoudite au Yémen n’a pas encore donné de résultats en faveur des intérêts saoudiens.

Le retrait émirati au Yémen rend l’Arabie saoudite vulnérable
Lire

Un retour à la normale au Yémen, où Riyad rétablit un régime fantoche loyal à Sanaa, est loin d’être un fait accompli, les Houthis contrôlant de larges pans du pays. Le chemin de la victoire de l’Arabie saoudite reste incertain dans cette guerre, lancée il y a cinq ans comme une démonstration de force par un jeune et ambitieux prince héritier. 

On peut également douter que l’Arabie saoudite soit en mesure de mener deux guerres en même temps. Les capacités saoudiennes ne sont pas à la hauteur en ce qui concerne une guerre classique contre l’Iran, si ce dernier attaque ses gisements pétroliers, sabote les exportations de pétrole ou fomente des troubles à l’intérieur du pays.

Le bilan de l’Arabie saoudite au Yémen montre que ses capacités, en particulier son armée de l’air, peuvent semer la destruction au petit bonheur la chance – mais gagner une guerre n’a rien à voir.  

Ressources épuisées

Les dirigeants saoudiens devront affirmer leur soutien total au président américain Donald Trump, s’il continue stupidement l’escalade avec l’Iran. En cas de guerre, Riyad serait inévitablement l’une des rampes de lancement de Trump et le principal financier de son aventure, à un moment où la richesse pétrolière du royaume reste sujette aux fluctuations des prix du marché. 

Si Trump réussissait à renverser le régime iranien – bien que cela soit peu probable – il émergerait comme un héros aux yeux de ses partisans et resterait dans l’histoire comme le dirigeant américain qui a démantelé le régime de la République islamique. Mais qu’arriverait-il à l’Arabie saoudite dans ce scénario si improbable ? 

Privé de l’ennemi étranger imaginaire qui soutient la rhétorique hypernationaliste saoudienne, le régime se trouverait dans l’incapacité de continuer à faire taire les critiques

Riyad ne serait pas en sécurité, même si le régime iranien tombait aux mains de Trump. Compte tenu de la politique étrangère erratique de ce dernier, l’Arabie saoudite pourrait alors être la prochaine cible.

Ayant pris chaque dollar qu’il pouvait lui soutirer, Trump n’aurait plus aucune véritable affection pour le régime saoudien, dont la principale valeur pour lui est sa richesse – et déjà maintenant, celle-ci s’érode rapidement du fait de plans économiques ambitieux qui n’ont pas encore rapporté une production substantielle. 

Sans doute, le régime saoudien serait abandonné, comme Trump l’a fait avec d’autres alliés proches (comme les Kurdes), s’il réussissait à renverser le régime iranien. Ensuite, Riyad devrait faire face à la sécurisation de son régime dans de nouvelles circonstances, sans la couverture américaine dont il bénéficie depuis la Seconde Guerre mondiale. 

EXCLUSIF : La véritable ampleur des contrats d’armement des États-Unis avec l’Arabie saoudite et les EAU
Lire

L’approche transactionnelle de Trump en matière de politique étrangère devrait inquiéter l’Arabie saoudite et refroidir tout enthousiasme qu’elle aurait pu ressentir après l’assassinat de Soleimani. Les conséquences imprévues d’un changement de régime en Iran pourraient entraîner un désastre pour le régime saoudien. 

De plus, privé de l’ennemi étranger imaginaire qui soutient la rhétorique hypernationaliste saoudienne, le régime se trouverait dans l’incapacité de continuer à faire taire les critiques. Sa propre population ne peut pas rester favorable à un régime qui ne maîtrise pas une politique étrangère régionale raisonnable et ne prodigue pas de récompenses matérielles à ces sujets.

Discussion franche et honnête

Si les missiles iraniens commençaient à frapper des cibles saoudiennes, le prince héritier serait confronté à un choix difficile. S’il reste silencieux, il serait humilié aux yeux de sa base. Cela s’est déjà produit lorsque des missiles ont frappé deux gisements pétroliers saoudiens l’an dernier, perturbant les exportations pendant des semaines. Mais s’il entrait également en guerre, il transformerait le territoire de son pays en zone de guerre et pourrait ne pas être en mesure d’arrêter le déluge. 

Trump et les Saoudiens ont semé le chaos. L’Iran leur rend la monnaie de leur pièce
Lire

Ces choix difficiles ne pourraient être résolus que si le conflit entre les États-Unis et l’Iran était séparé des autres questions régionales, qui ont un besoin urgent d’une discussion franche et honnête entre l’Arabie saoudite et l’Iran.

L’Arabie saoudite doit être neutre dans la crise américano-iranienne en cours, et éclipse encore tout effort diplomatique visant à réconcilier des États-Unis belliqueux avec une puissance régionale confrontée à un régime de sanctions sévères. Il n’est pas dans l’intérêt de Riyad de s’impliquer dans la vendetta entre l’Iran et les États-Unis. 

Maintenir la neutralité n’est peut-être pas une option facile, voire possible pour le régime saoudien, compte tenu de son soutien à Trump et de sa dépendance à l’égard de sa protection. Il est également peu probable que le prince héritier saoudien se dissocie de toute agression américaine contre l’Iran. 

Mais si le prince héritier veut éviter une guerre dans laquelle son propre avenir pourrait également se décider, il devrait rester en dehors d’un jeu qui est bien plus important et plus dangereux qu’il ne le pense. L’Arabie saoudite reste vulnérable, et une guerre des États-Unis contre l’Iran ne ferait qu’accroître cette vulnérabilité.   

- Madawi al-Rasheed est professeure invitée à l’Institut du Moyen-Orient de la London School of Economics. Elle a beaucoup écrit sur la péninsule arabique, les migrations arabes, la mondialisation, le transnationalisme religieux et les questions de genre. Vous pouvez la suivre sur Twitter : @MadawiDr

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Madawi al-Rasheed
Madawi al-Rasheed is visiting professor at the Middle East Institute of the London School of Economics. She has written extensively on the Arabian Peninsula, Arab migration, globalisation, religious transnationalism and gender issues. You can follow her on Twitter: @MadawiDr