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Pourquoi un conflit mondial n’est plus inimaginable

Dans le contexte de l’avancée d’un bilatéralisme anarchique et d’un nationalisme populiste, la décennie actuelle a tout d’une fin de règne pour l’ordre mondial apparu après 1945
Des militaires ukrainiens participent aux exercices militaires conjoints Rapid Trident avec les États-Unis et d’autres pays de l’OTAN, près de Lviv, le 24 septembre 2021 (AFP)
Des militaires ukrainiens participent aux exercices militaires conjoints Rapid Trident avec les États-Unis et d’autres pays de l’OTAN, près de Lviv, le 24 septembre 2021 (AFP)

Le conflit entre la Russie et l’OTAN au sujet de l’Ukraine a donné lieu à une rencontre glaciale entre le secrétaire d’État américain Antony Blinken et son homologue russe Sergueï Lavrov début décembre à Stockholm.

Alors que les tensions se sont exacerbées en raison des mouvements des troupes russes à la frontière ukrainienne, Moscou a averti l’OTAN que toute nouvelle expansion vers l’est pour inclure l’Ukraine et la Géorgie reviendrait à franchir une dangereuse « ligne rouge ».

Un nouvel ordre mondial est-il en train d’émerger pour remplacer l’hégémonie américaine ?
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En août 2021, l’historien Niall Ferguson soulignait que le retrait américain d’Afghanistan était comparable au déclin de l’empire britannique dans les années 1920 et 1930.

Il établissait ainsi un parallèle entre l’incapacité croissante de Washington à agir en tant que puissance mondiale et l’impuissance de Londres un siècle en arrière.

Au début du XXe siècle, avec la montée des prétendants impériaux allemands et japonais et le déclin de la Pax Britannica (période de l’histoire, au début du XIXe siècle, durant laquelle la livre est devenue la monnaie internationale par excellence), l’ordre ancien s’est désintégré au fil de deux guerres mondiales d’une violence sans précédent.

Les révolutions et l’effondrement des empires ont balayé l’ordre libéral et aristocratique qui gouvernait le continent depuis le Congrès de Vienne en 1815.

Instabilité croissante

Blinken a déclaré que le président américain Biden rencontrerait bientôt son homologue Vladimir Poutine, une entrevue qui pourrait contribuer à prévenir toute escalade du conflit.

Mais le niveau des tensions en Europe de l’Est et dans d’autres points chauds du globe, comme Taïwan, témoigne d’une instabilité croissante à un moment où les États-Unis quittent leur ancien costume de gendarme du monde.

Ces dernières années, des populistes de droite sont arrivés au pouvoir aux États-Unis et dans toute l’Europe centrale et orientale, avec des visions très révisionnistes des grands conflits du XXe siècle

Grand admirateur de Winston Churchill, Niall Ferguson a rarement vu des guerres que l’Occident n’avait selon lui pas besoin de mener pour préserver sa domination mondiale. Ses mises en garde contre les échos des années 1930 sont néanmoins pertinentes, ne serait-ce qu’en raison du manque de détermination de l’Occident qui, d’après l’historien, a entraîné le retrait américain d’Afghanistan.

Il est plutôt question de la renaissance de ce même ethnonationalisme qui a abouti à la guerre au cœur du XXe siècle. La suprématie blanche colonialiste, devenue l’idéologie dominante dans l’Europe de la fin du XIXe siècle, a donné naissance, après la Première Guerre mondiale, au fascisme et à la contre-révolution dans les années 1920 et 1930, avant de déboucher sur une autre guerre mondiale. 

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L’ordre européen apparu après 1945 ainsi que la Charte des Nations unies ont été conçus pour garantir que le monde ne retombe plus jamais dans une guerre totale en éliminant le nationalisme agressif et la suprématie raciale.

Cela a permis de maintenir la paix en Europe, voire dans le reste du monde, pendant la majeure partie des trois derniers quarts de siècle, exception faite des guerres des Balkans dans les années 1990.

Ces dernières années, des populistes de droite sont arrivés au pouvoir aux États-Unis et dans toute l’Europe centrale et orientale, avec des visions très révisionnistes des grands conflits du XXe siècle.

La récente confrontation à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, où des réfugiés du Moyen-Orient sont devenus des pions, tout comme les tensions en Ukraine, sont des signes avant-coureurs de l’oubli progressif des leçons du siècle dernier.

Israël, un acteur clé du nouvel axe mondial de la droite

La Grande-Bretagne post-Brexit, désormais détachée de l’UE, s’affaire à se débarrasser du système international « fondé sur des règles » qu’elle prétend défendre : elle a envoyé des troupes à la frontière polonaise et s’est étroitement liée aux régimes populistes nationalistes d’Europe tels que la Hongrie et la Pologne.

Le Royaume-Uni se rapproche également de plus en plus d’Israël, l’ami et l’allié militaire de tous les gouvernements européens de droite. L’État ethnonationaliste d’Israël est en effet un acteur clé du nouvel axe mondial de la droite.

Grâce à ses prouesses militaires et technologiques, Israël offre un portefeuille unique d’armements et de systèmes de surveillance à des nations de quatre continents

Fin novembre, la Grande-Bretagne et Israël ont signé un pacte militaire et commercial qui, selon la ministre britannique des Affaires étrangères Liz Truss et son homologue israélien Yaïr Lapid, « stimulera les percées technologiques » et permettra à Israël de « devenir officiellement un partenaire de premier plan pour le Royaume-Uni dans le domaine informatique ».

Comme l’a déclaré à Middle East Eye Chris Doyle, directeur du Council for Arab-British Understanding, « compte tenu des antécédents d’Israël, il est extrêmement dangereux pour le Royaume-Uni d’adopter son secteur de la haute technologie ». 

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Grâce à ses prouesses militaires et technologiques, Israël offre un portefeuille unique d’armements et de systèmes de surveillance à des nations de quatre continents.

En retour, Israël cherche à obtenir des engagements politiques importants – principalement liés à sa définition omniprésente et unilatérale du terrorisme et de l’antisémitisme, ainsi qu’à l’acceptation de son occupation permanente des terres palestiniennes.

Qu’il s’agisse du Royaume-Uni, de l’Europe de l’Est ou de l’Inde, l’adhésion à Israël s’accompagne d’un ensemble de « valeurs » contraires au pluralisme démocratique et à la paix mondiale. 

La manière dont l’antisémitisme est déployé dans les universités britanniques contre l’activisme pro-palestinien, ainsi que par le leader travailliste Keir Starmer pour écraser l’aile gauche de son parti, montre très clairement que le fait de se lier étroitement avec Israël ne se résume pas simplement à des relations entre armées et entre services de renseignement.

Cela implique invariablement un régime politique maccarthyste qui cible partout les partisans de la libération nationale, de la démocratie et de l’égalité.

Des règles du jeu dictées par le bilatéralisme

Depuis le Brexit et les élections de 2019, le Royaume-Uni a renforcé ses liens militaires avec Israël, notamment en faisant l’acquisition d’un système de ciblage à distance pour son armée contre 137 millions de dollars, en faisant voler des avions de la Royal Air Force au-dessus d’Israël pour la première fois depuis 1948, mais aussi en passant un contrat avec le fabricant de drones israélien Elbit Systems pour patrouiller le long des côtes britanniques afin de repérer les réfugiés qui fuient la persécution, ainsi que les guerres et les sanctions soutenues par l’Occident au Moyen-Orient. 

Des conflits localisés comme celui en Ukraine, l’opposition entre Algérie et Maroc ou la guerre civile en Éthiopie pourraient dégénérer en l’absence d’une puissance hégémonique forte ou d’un arbitrage international

Dans l’ordre géopolitique anarchique qui remplace le système intergouvernemental traditionnel créé après la Seconde Guerre mondiale, les règles du jeu sont dictées par le bilatéralisme.

Ce système informel, fortement privilégié par l’ancien président Donald Trump, encourage une politique étrangère aventureuse et une confrontation militaire croissante dans les points chauds mondiaux.

Au cours des dix-huit derniers mois, une guerre a éclaté dans le Caucase – au cours de laquelle la Turquie et Israël ont offert à l’Azerbaïdjan un avantage militaire sur son ennemi arménien –, une guerre civile s’est intensifiée en Éthiopie, la violence s’est accentuée dans le conflit de longue date qui sévit au Yémen, tandis qu’en Afrique du Nord, l’Algérie est entrée dans une impasse face au Maroc, encouragé par son alliance militaire croissante avec Israël.

Les pays du Golfe, futurs intermédiaires dans la nouvelle guerre froide entre les États-Unis et la Chine ?
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L’architecture d’après-guerre de l’ONU, de l’OTAN et du multilatéralisme a été contournée au profit d’alliances telles que le nouveau pacte AUKUS (alliance militaire tripartite formée par l’Australie, les États-Unis et le Royaume-Uni), qui vise à contenir l’émergence de la Chine.

La guerre froide entre la Chine et l’Occident n’est pas nécessairement la principale source d’un potentiel conflit ; en revanche, des conflits localisés comme celui en Ukraine, l’opposition entre Algérie et Maroc ou la guerre civile en Éthiopie pourraient dégénérer en l’absence d’une puissance hégémonique forte ou d’un arbitrage international pour contenir les troubles.

L’impuissance américaine

Sur la scène mondiale, le déclin de la puissance américaine face aux conflits régionaux et le changement climatique sont des éléments géopolitiques déterminants en cette période historique. On a pu le constater lors de la COP26 en novembre, lors de laquelle les puissances productrices de combustibles fossiles que sont l’Arabie saoudite, la Chine et l’Inde ont pris le dessus et dilué les engagements en matière de réduction des émissions.

L’intersection entre la polarisation de la politique intérieure américaine et l’impuissance du pays sur le front international est flagrante.

L’espoir qui a accompagné la victoire électorale de Joe Biden en novembre 2020 est en train de voler en éclats, compte tenu de l’incapacité du président démocrate à tenir sa promesse d’un nouveau contrat social avec le peuple américain

L’espoir qui a accompagné la victoire électorale de Joe Biden en novembre 2020 est en train de voler en éclats, compte tenu de l’incapacité du président démocrate à tenir sa promesse d’un nouveau contrat social avec le peuple américain.

Le projet de loi de Biden sur les infrastructures a été réduit à un plan de dépenses habituel, tandis que les propositions du plan Build Back Better, à savoir des subventions pour les services de garde d’enfants, un congé parental de base, une extension de Medicare et la mise en œuvre d’un Green New Deal, pourraient suivre le même chemin et être bloquées par les républicains et les démocrates de droite dans l’impasse washingtonienne. 

Le centrisme libéral lié à un ordre néolibéral moribond semble incapable de construire une large coalition pour vaincre les forces du républicanisme trumpiste.

L’addition pourraient être donnée lors des élections de mi-mandat de cette année, avant un éventuel retour au pouvoir de Trump en 2024, alors que les républicains figurent en tête des récents sondages.

Zemmour, aux sources de l’extrême droite française
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Si l’espoir ne peut être ravivé parmi la classe ouvrière américaine, Trump dispose d’une recette éprouvée à base de peur, de sectarisme et de rancune envers l’État, désormais intensifiée par la nouvelle bataille face aux mesures de lutte contre le COVID-19.

Revenons en Europe : en France, l’élection présidentielle de 2022 opposera deux candidats d’extrême droite au néolibéralisme de plus en plus autoritaire de Macron, alors qu’aucun candidat de gauche crédible ne semble émerger pour présenter une alternative aux électeurs français.

Si l’extrême droite l’emporte, la tendance à l’autoritarisme de l’UE sera grandement accélérée. (En Allemagne, une coalition entre centre-gauche, Verts et libéraux a présenté des plans audacieux en matière de climat et de flux migratoires, mais doit faire face à une résurgence du COVID-19 qui pourrait éclipser ses autres objectifs.)

Dans le contexte de l’avancée d’un bilatéralisme anarchique et d’un nationalisme populiste, la décennie actuelle a tout d’une fin de règne pour l’ordre mondial né des cendres de 1945. Au début du XXe siècle, les idéologies racistes et le militarisme impérialiste ont conduit le monde vers un conflit total. Hélas, une version réinventée de cette politique pourrait faire de même. 

- Joe Gill a vécu et travaillé en tant que journaliste à Oman, à Londres, au Venezuela et aux États-Unis, pour des journaux tels que le Financial Times, Brand Republic, Y Oman et le Morning Star. Il a obtenu un master en politique de l’économie mondiale à la London School of Economics.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

Joe Gill has worked as a journalist in London, Oman, Venezuela and the US, for newspapers including Financial Times, Morning Star and Middle East Eye. His Masters was in Politics of the World Economy at the London School of Economics. Twitter @gill_joe