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En faillite, le Liban est plus que jamais dépendant de l’aide extérieure

Alors que le gouvernement libanais a reconnu la faillite de son système, le FMI et l’Arabie saoudite ont refait surface
Plus de 80 % de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté et 42 % souffre d’un état de pauvreté extrême (AFP/Joseph Eid)
Plus de 80 % de la population libanaise vit sous le seuil de pauvreté et 42 % souffre d’un état de pauvreté extrême (AFP/Joseph Eid)

C’était un secret de polichinelle pour le peuple libanais, mais il a fallu attendre plus de deux ans pour que le gouvernement l’admette. Le 3 avril, Saadé Chami, le vice-Premier ministre et responsable des négociations avec le Fonds monétaire international (FMI), a affirmé publiquement sur la chaîne de télévision Al Jadeed que « l’État et la Banque du Liban (BDL) sont en faillite ».

Pourtant, ce ne sont pas les indices qui manquaient. Le Liban connaît l’une des pires crises économiques depuis le XIXe siècle. La livre libanaise a perdu plus de 90 % de sa valeur initiale. Avant le déclenchement du soulèvement populaire en octobre 2019, un dollar s’échangeait contre 1 500 livres libanaises, et ce, depuis la fin de la guerre civile en 1990. Aujourd’hui, le taux fluctue sur le marché noir à environ 25 000 livres.

Le Liban dépendant de l’Ukraine et de la Russie

Cette dépréciation est lourde de conséquences pour les Libanais. Si le salaire minimum mensuel était de 450 dollars en 2019, il n’est plus aujourd’hui que d’environ 30 dollars. Résultat : plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté et 42 % souffre d’un état de pauvreté extrême, indiquait un responsable de l’ONU en novembre dernier.

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À cela s’ajoute l’insolvabilité des banques, le retour de la crise des déchets, les nombreuses pénuries d’essence, de pain, d’électricité et de médicaments. Devant ce marasme économique, les politiques peinent à s’accorder. Pire, ils continuent de se déchirer à l’approche des législatives en mai prochain.

Et comme si ce n’était pas assez pour le pays du Cèdre, l’invasion de l’Ukraine par les forces russes aura un impact sur le secteur agricole libanais. En effet, Beyrouth importe de Kyiv et de Moscou près de 90 % de ses céréales. Une situation plus qu’alarmante. À ce titre, en voyage au Vatican le 21 mars dernier, le chef de l’État libanais Michel Aoun a demandé que l’ONU augmente son aide alimentaire pour le Liban.

Au Liban, pas de réformes, pas d’aide

Néanmoins, le FMI et les autorités libanaises sont parvenues à un accord préliminaire pour un plan d’aide de 3 milliards de dollars au Liban. Loin des 10 milliards promis aux autorités libanaises, ce plan étalé sur quatre ans vise tout de même à aider le Liban à sortir de cette terrible crise économique.

Ce plan de l’ancien gouvernement libanais avait été accepté par le FMI et la communauté internationale pour accompagner le Liban dans la mise en place d’un programme économique. Il a toutefois été abandonné en raison du poids du « parti des banques »

En effet, depuis plusieurs mois, les dirigeants libanais négocient ardemment avec l’instance internationale pour débloquer une aide conséquente. En septembre dernier, le Fond monétaire international avait déjà tendu la main aux apparatchiks libanais en envoyant 607,2 millions de droits de tirages spéciaux (DTS), un avoir de réserve international pour compléter les réserves de change officielles de ses pays membres.

Cette aide internationale est conditionnée à la mise en place de réformes structurelles. Or, malgré la formation du nouveau gouvernement de Najib Mikati le 10 septembre 2021, les différents partis peinent à se mettre d’accord.

De surcroît, l’actuel Premier ministre est proche de la commission des Finances et du Budget au Parlement, qui avait torpillé le plan de développement Lazard en 2020. Ce plan de l’ancien gouvernement libanais avait été accepté par le FMI et la communauté internationale pour accompagner le Liban dans la mise en place d’un programme économique.

Il a toutefois été abandonné en raison du poids du « parti des banques », qui refusait catégoriquement la restructuration du secteur financier et bancaire.

Toutes les aides étrangères ont ainsi été gelées. Le Liban n’a pas touché un centime de l’enveloppe de 11 milliards de dollars récoltés pendant la conférence CEDRE en avril 2018.

Le retour des Saoud

Contre toute attente, l’Arabie saoudite refait surface dans le dossier libanais. Cinq mois après avoir rompu ses relations diplomatiques avec Beyrouth, Riyad a renvoyé le 8 avril son ambassadeur. Le Koweït lui a emboîté le pas peu après.

Accueilli avec soulagement par une partie de la classe politique libanaise, le retour de Walid al-Boukhari à son poste ne coïncide pas pour autant avec une normalisation complète des relations. La monarchie wahhabite n’a pas changé diamétralement de position. Elle compte tout de même activer des mécanismes d’aide humanitaire en collaboration avec Paris et soutenir une opposition au Hezbollah lors des législatives de mai prochain.

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Cette brouille diplomatique avait éclaté en octobre dernier. Les pays du Golfe avaient coupé les liens avec le Liban en raison des propos du ministre de l’Information Georges Cordahi sur la guerre menée par la coalition saoudienne au Yémen, qu’il jugeait « absurde ».

L’Arabie saoudite avait même annoncé l’arrêt de toutes les importations en provenance du Liban. Avec cette mesure de rétorsion, Beyrouth pouvait perdre environ 10 % de ses exportations. Un manque à gagner qui pouvait atteindre les 300 millions de dollars annuels.

« Nous sommes parvenus à la conclusion que traiter avec le Liban et son gouvernement actuel n’est ni productif ni utile, en raison de la domination continue du Hezbollah sur la scène politique », avait expliqué le chef de la diplomatie saoudienne, Fayçal ben Farhane, lors d’une interview accordée à la chaîne américaine CNBC en novembre dernier.

Malgré la démission du ministre honni à la suite de pressions françaises, le mal était fait, ayant des racines plus profondes. Dès 2016, Riyad avait commencé à prendre ses distances avec Beyrouth. Cette année-là, la monarchie saoudienne avait décidé de placer le parti pro-iranien sur la liste des organisations terroristes.

Trop de Hezbollah, pas d’investissements

Puis les choses s’étaient envenimées avec la séquestration à Riyad en novembre 2017 de Saad Hariri, à l’époque Premier ministre libanais, jugé trop timoré à l’égard du Hezbollah. Malgré la médiation d’Emmanuel Macron, Riyad restait ferme sur ses positions.

Une intransigeance lourde de conséquences pour l’économie libanaise. Les financements en provenance du Golfe se sont littéralement taris, alors qu’entre 2003 et 2015, 76 % des investissements directs étrangers au Liban provenaient des États du Golfe. Après la guerre contre Israël en juillet 2006, l’Arabie saoudite et le Koweït avaient même versé plus de 2,5 milliards de dollars pour la reconstruction du Liban.

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Riyad et ses alliés ont depuis tourné le dos à un Beyrouth jugé acquis à la cause iranienne. En 2016, le régime saoudien a suspendu un programme d’aide à l’armée libanaise d’un montant de 3 milliards de dollars par peur que cette aide ne tombe entre les mains du « Parti de Dieu ». Les modestes versements effectués lors des récentes conférences en soutien au pays du Cèdre confirment cette tendance.

En avril dernier, l’Arabie saoudite a de surcroît interdit l’importation de produits agricoles libanais. L’annonce est intervenue après la découverte par les douanes saoudiennes d’une cargaison massive de captagon, dissimulée dans des fruits en provenance du Liban. Cette mesure visait à ostraciser le Hezbollah.

Compte tenu de l’influence grandissante de l’Iran, dont les exportations risquent de devenir une alternative au blé russe et ukrainien, ce retour sur la pointe des pieds de l’ancien parrain du Liban n’est malheureusement, pour le peuple libanais, pas synonyme d’un retour des investissements.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.