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Algérie : la guerre en Ukraine provoque un clash entre opinion publique et « intellectuels en dissidence »

L’attaque russe contre l’Ukraine a provoqué un clivage inattendu en Algérie : alors que la rue penche pour la Russie, des « intellectuels en dissidence » s’en prennent au culte de la force brutale et de la dictature
« La réaction des Algériens à la guerre en Ukraine relève moins d’un soutien à la Russie que d’une méfiance, parfois d’une hostilité franche, envers l’Occident » - Abed Charef (AFP/Thibault Camus)
« La réaction des Algériens à la guerre en Ukraine relève moins d’un soutien à la Russie que d’une méfiance, parfois d’une hostilité franche, envers l’Occident » - Abed Charef (AFP/Thibault Camus)

Des leaders d’opinion algériens, parfois influents, raillent leurs compatriotes au comportement contradictoire, voire schizophrénique, face à la crise ukrainienne et à la question des libertés de manière plus générale.

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Ils leur reprochent, pêle-mêle, de rêver de vivre en France ou en Espagne tout en affichant une détestation de l’Occident et de ses valeurs. De rêver de liberté, tout en ayant un comportement politique et social aux antipodes des libertés et des droits de l’homme. De vivre dans la nostalgie du passé parce que cela leur évite de faire face au présent et à l’avenir, avec ce qu’ils portent d’une modernité forcément occidentale.

Dans le même temps, ces Algériens supposés schizophrènes, qui rêvent de vacances, voire d’une retraite à Paris ou Londres, mènent une guerre acharnée aux pays occidentaux sur les réseaux sociaux et dans les médias.

Ils détestent Emmanuel Macron tout en rêvant de la vie parisienne et ils auraient une admiration sans bornes pour les dictateurs, comme Vladimir Poutine, alors qu’aucun d’entre eux ne pense se réfugier en Russie ou passer des vacances en Iran.

Dans la guerre en Ukraine, ils seraient majoritairement favorables à la Russie, du fait d’une sorte de fascination qu’exercerait sur eux le dictateur Vladimir Poutine, alors qu’ils rêvent d’envoyer leurs enfants dans les universités françaises ou américaines.

Les intellectuels qui tiennent ce discours s’estiment en dissidence avec leur société et avec les élites traditionnelles. Ils sont plutôt francophones – à de rares exceptions près –, ils sont invités sur les chaînes de télévision européennes, plutôt que moyen-orientales, et certains ont acquis une véritable notoriété, factice ou réelle, peu importe.

La femme opprimée, quelle aubaine !

Un de leurs terrains favoris pour tancer le comportement de leurs concitoyens, c’est la femme.

Ah, la femme ! Avec les tabous qu’elle charrie, les fantasmes qu’elle colporte, les clichés qu’elle traîne, avec aussi sa condition d’éternelle opprimée et sa vie faite de brimades, de vexations et de soumission dans une société sclérosée, quelle aubaine !

Mais en ce printemps 2022, c’est la guerre en Ukraine qui sert de terrain de jeu à ces intellectuels nageant à contre-courant. Contre ou pour Poutine ? Grâce à un jeu subtil, ces intellectuels arrivent à promouvoir des attitudes pro-occidentales, alors que l’opinion algérienne est supposée être plutôt pro-russe.

En soutenant Poutine, les Algériens prouveraient qu’ils n’ont de respect que pour la force brutale

Ils s’en prennent ainsi à une sorte de Poutine Mania qui aurait conquis une large frange de l’opinion algérienne. Pour eux, en soutenant Poutine, les Algériens prouveraient qu’ils n’ont de respect que pour la force brutale.

Ils feraient preuve d’admiration envers un homme puissant, autoritaire, exhibant une sorte de virilité mâle, qui reflèterait leurs impulsions secrètes. Ils seraient presque en adoration devant Poutine qui s’est présenté à eux sous l’image de Dieu telle que l’imagine une opinion fruste, primaire.

Le but, chez ces leaders d’opinion algériens, est de décrédibiliser un sentiment largement partagé au sein de l’opinion algérienne, un sentiment selon lequel la justice, dans l’affaire ukrainienne, n’est pas forcément dans la direction montrée par les Occidentaux.

Ce faisant, ces intellectuels cherchent à humilier ceux qui adoptent et revendiquent une attitude anti-occidentale, à montrer qu’ils constituent des gens frustes, incapables de réfléchir par eux-mêmes, de construire leur propre liberté, de bâtir pour eux-mêmes, pour leurs concitoyens et pour leurs enfants un monde de libertés qu’ils vont précisément tenter de trouver dans cet Occident honni.

L’argumentaire utilisé pour s’attaquer à ces gueux supposés tombés en admiration devant Vladimir Poutine est à la fois caricatural et superficiel. Ils reprochent aux Algériens une hypocrisie évidente qui les pousserait à admirer Poutine tout en rêvant d’Occident.

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Reprocher à des Algériens de rêver de vivre dans le confort matériel que pourraient offrir des pays comme la France ou la Suède est ridicule. Leur reprocher d’aspirer aux libertés qu’offre la société occidentale est un non-sens.

Tout homme a une aspiration naturelle à améliorer ses conditions de vie, et à élargir le champ de ses libertés. Des hommes qui ont théorisé l’usage de la violence, et imposé des régimes fermés, comme Lénine, Trotski ou Khomeini, ont trouvé refuge dans des pays à système de démocratie libérale quand ils se sont retrouvés en difficulté.

Mais là où les intellectuels supposés éclairés manquent de discernement, c’est lorsqu’ils estiment que le « ghachi » (la populace) algérien « admire le dictateur russe ».

En fait, la crise ukrainienne n’a été, pour nombre d’Algériens, que le révélateur de quelque chose : l’hypocrisie occidentale, le mensonge éhonté, le faux discours sur les droits de l’homme et le droit des peuples, le deux poids, deux mesures face aux conflits et aux crises humanitaires.

Double langage

La guerre lancée par la Russie en Ukraine a ainsi révélé que pour les Occidentaux, celui qui lutte contre l’occupant en Ukraine est un résistant, et il mérite aide et respect, alors que son agresseur a droit à des sanctions tous azimuts et un boycott total.

Mais celui qui résiste contre l’occupant en Palestine ou en Irak est un terroriste qui doit être combattu sans relâche, et celui qui le réprime mérite une solidarité absolue. Boycotter l’agresseur est un acte prohibé : le mouvement BDS (Boycott, Désinvestissement, Sanctions) est même jugé antisémite en France !

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De manière caricaturale, la guerre en Ukraine a révélé que pour les Occidentaux, y compris l’extrême droite, les Ukrainiens fuyant la guerre sont des réfugiés méritant aide, assistance et solidarité, alors que les Maliens, les Syriens ou les Libyens fuyant la guerre sont des migrants qu’il faut empêcher d’entrer sur le territoire des pays européens.

Ce double langage a choqué les Algériens. Hommes politiques, intellectuels, leaders d’opinion et médias occidentaux ont mené une campagne d’une rare efficacité pour soutenir les Ukrainiens.

En Irak, au Yémen, en Libye et ailleurs, ce soutien a fait cruellement défaut, quand ces mêmes intellectuels ne sont pas tout simplement alignés avec l’agresseur.

Ceci dit, il est évident que Vladimir Poutine n’est pas un modèle de démocrate pour les Algériens. De même que la Russie n’est pas un modèle de gouvernance. Mais la Russie a révélé un contre-modèle : en politique internationale, on a la possibilité de violer la légalité internationale quand on est suffisamment fort pour se faire respecter.

C’est ce qu’ont fait les États-Unis en Irak en 2003, lorsqu’ils ont envahi ce pays sur la base d’un des mensonges les plus vulgaires de l’histoire, un mensonge qui a provoqué la destruction d’un État et causé près d’un million de victimes.

Les islamistes sur des lignes idéologiques plus fines

Par ailleurs, la réaction des Algériens à la guerre en Ukraine relève moins d’un soutien à la Russie que d’une méfiance, parfois d’une hostilité franche, envers l’Occident et son symbole, l’OTAN. Une culture politique fortement ancrée en Algérie, héritée de la guerre de libération, installe l’OTAN comme un allié de la France coloniale.

L’intervention de l’OTAN en Libye, avec la déstabilisation de toute la région qui s’est ensuivie, a ravivé cette hostilité. Pour une partie de l’opinion algérienne, il suffit, dans un conflit, de voir dans quel camp se placent Bernard-Henry Lévy, Bernard Kouchner et les intellectuels « otanistes » pour savoir quelle cause il ne faut pas défendre.

La Russie a révélé un contre-modèle : en politique internationale, on a la possibilité de violer la légalité internationale quand on est suffisamment fort pour se faire respecter

Ce positionnement de l’opinion algérienne n’est pas forcément lié à la position officielle de l’Algérie.

Quelques cercles libéraux, pro-occidentaux, mais à l’influence limitée, soutiennent les pays occidentaux contre la Russie.

Les islamistes sont, de leur côté, sur des lignes idéologiques plus fines : tandis que les Frères musulmans se placent dans le sillage de la Turquie, les salafistes sont partagés entre une neutralité conforme à la position saoudienne et un positionnement radicalement hostile à la Russie, à laquelle ils reprochent d’avoir empêché les islamistes de prendre le pouvoir en Syrie.

Mais l’opinion publique, elle, semble façonnée par d’autres considérations, autrement plus complexes.

Même le harrag, celui qui a risqué sa vie en mer pour rejoindre clandestinement l’Europe, peut refuser la position française sur l’Ukraine. Instinctivement, ou par déduction, il a eu le temps de comprendre que la défense de la liberté affichée par les Occidentaux n’est pas universelle. Même si une partie des élites intellectuelles des pays du Sud continue à y croire.

Les opinions exprimées dans cet article n’engagent que leur auteur et ne reflètent pas nécessairement la politique éditoriale de Middle East Eye.

Abed Charef est un écrivain et chroniqueur algérien. Il a notamment dirigé l’hebdomadaire La Nation et écrit plusieurs essais, dont Algérie, le grand dérapage. Vous pouvez le suivre sur Twitter : @AbedCharef
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