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Comment les accords d’Oslo ont consolidé la mainmise d’Israël sur l’accès à l’eau en Palestine

Les accords signés en 1993 permettent à Israël d’exercer un contrôle écrasant sur les aquifères de la Cisjordanie occupée, plongeant les Palestiniens dans une pénurie d’eau persistante
Un homme se rafraîchit près d’un ruisseau au nord de la ville palestinienne de Jéricho (AFP/Hazem Bader)
Un homme se rafraîchit près d’un ruisseau au nord de la ville palestinienne de Jéricho (AFP/Hazem Bader)
Par Aziza Nofal à KHIRBET MAKHOUL, Palestine occupée

Pendant les étés chauds en Cisjordanie occupée, les températures peuvent atteindre 45 °C. La consommation d’eau augmente naturellement pendant ces vagues de chaleur et, pour certains Palestiniens, les étés rigoureux et le manque d’eau sont une préoccupation existentielle.

Youssef Bisharat en fait partie. Il vit avec sa famille à Khirbet Makhoul, une petite localité bédouine dans le nord de la vallée du Jourdain.

Des colons jouent dans une source d’eau au nord de Ramallah, en Cisjordanie occupée (AFP/Menahem Kahana)
Des colons jouent dans une source d’eau au nord de Ramallah, en Cisjordanie occupée (AFP/Menahem Kahana)

Ses neuf enfants s’efforcent de limiter leur consommation d’eau. Chacun se douche une fois seulement par semaine et l’eau de la toilette est conservée pour nettoyer la maison et faire les lessives. Il faut également tenir compte du bétail.

Pour combler le manque, Youssef Bisharat achète des réservoirs d’eau qui coûtent 120 shekels (environ 30 euros) chacun et fournissent assez d’eau pour environ deux jours. La facture mensuelle est généralement d’environ 470 euros.

Cette somme est importante, mais pour Youssef Bisharat, « l’essentiel est de pouvoir [assurer] un approvisionnement en eau potable pour nous et pour le bétail dont nous dépendons pour vivre ».

À la merci de l’occupation israélienne

Les pressions liées à la vie dans un environnement aussi pauvre en eau ont suffi à forcer de nombreuses familles palestiniennes à partir.

Autrefois, des dizaines de personnes vivaient dans le village, mais aujourd’hui, elles ne sont plus que quatre en plus de celle de Youssef Bisharat.

Leurs difficultés ne sont toutefois pas dues à un manque de ressources ou à des infrastructures déficientes. Une source d’eau douce abondante se trouve à proximité du village.

Au lieu de cela, alors que les Bisharat peinent à satisfaire leurs besoins fondamentaux, une famille de colons israéliens qui s’est emparée d’une zone voisine profite sous leurs yeux d’une abondante réserve d’eau.

« Quelques jours après que [le colon] a pris le contrôle de la zone, l’eau a commencé à alimenter sa tente », explique Youssef Bisharat à Middle East Eye, en indiquant une tente installée par un colon israélien à proximité.

« Il y a quelques années, il y avait de l’eau en abondance dans cette zone. Mais avec l’expansion des colonies, ce sont les colons qui profitent de cette eau aux dépens des Palestiniens. Assoiffer les Palestiniens est devenu l’une des tactiques employées par Israël pour les pousser à céder leurs terres. »

La lutte des Palestiniens pour la sécurité de l’eau ne se limite pas à la vallée du Jourdain, qui fait partie de la zone C de la Cisjordanie occupée et se trouve donc sous le contrôle total de l’armée israélienne – une zone qu’Israël entend annexer complètement.

La lutte s’étend également aux zones administrées par l’Autorité palestinienne (AP) dans les territoires occupés.

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Ramallah, ville centrale de Cisjordanie qui est également son centre commercial et politique, ainsi que ses environs, sont également durement touchés par ce problème.

Comme à Khirbet Makhoul, le nœud du problème est la mainmise exercée par Israël sur les sources d’eau, un statu quo consolidé par les accords d’Oslo.

Après avoir commencé à occuper la Cisjordanie en 1967, Israël a pris le contrôle des aquifères palestiniens, s’appropriant finalement 85 % des ressources en eau.

Les accords d’Oslo, signés par Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) en 1993, ont permis à Israël de continuer de contrôler les sources d’eau de la région en attendant une résolution du conflit.

Ils prévoyaient le report des négociations sur les droits relatifs à l’eau jusqu’à celles sur le statut permanent ainsi que sur le statut de Jérusalem, le droit au retour des réfugiés, les colonies illégales, les dispositions en matière de sécurité et d’autres questions.

Les pourparlers sur le statut définitif, qui devaient se tenir cinq ans après la mise en œuvre des accords d’Oslo (en 1999, comme cela avait été prévu), n’ont pas eu lieu à ce jour.

En pratique, cela signifie que les Palestiniens de Cisjordanie occupée sont à la merci de l’occupation israélienne en ce qui concerne leur approvisionnement en eau.

Selon B’Tselem, les Israéliens, y compris ceux qui vivent dans les colonies, consomment en moyenne 247 litres d’eau par jour et par personne, soit trois fois plus que les 82,4 litres utilisés par les Palestiniens en Cisjordanie occupée.

Seuls 36 % de ces derniers bénéficient de l’eau courante tous les jours, tandis que 47 % y ont accès moins de dix jours par mois.

L’héritage d’Oslo

Les 7 000 habitants du village de Kobar, situé au nord-ouest de Ramallah, souffrent depuis longtemps des restrictions imposées par Israël.

Il y a quelques années, l’eau israélienne était fournie deux fois par semaine à la Compagnie des eaux de Jérusalem, une société de distribution palestinienne du village. Mais au fil des ans, Israël a progressivement réduit la quantité d’eau accordée à la compagnie palestinienne. Aujourd’hui, les habitants sont approvisionnés en eau une fois toutes les deux semaines.

« Les habitants achètent leur eau dans des réservoirs qui coûtent environ 300 à 500 shekels [75 à 125 euros] chacun », indique à MEE Ezzat Badwan, un habitant du village.

« Certaines familles ont réduit leur consommation d’eau au strict minimum, car elles n’ont pas les moyens d’acheter des réservoirs », ajoute-t-il.

Malgré les problèmes qu’il rencontre, Ezzat Badwan, qui a travaillé pour le conseil municipal local, sait que la situation de son village n’est pas aussi mauvaise que dans d’autres.

Afin d’atténuer la dépendance de sa famille à l’égard des réserves d’eau israéliennes, il a construit un puits dans son jardin pour recueillir l’eau de pluie pendant l’hiver, qu’il utilise ensuite l’été.

Les accords d’Oslo prévoyaient la création d’une autorité de gestion de l’eau et leur Déclaration de principes soulignait la nécessité d’assurer « l’utilisation équitable des ressources en eau communes, pour application au cours de la période intérimaire [des accords d’Oslo] et après ».

Toutefois, d’autres accords convenus dans ce cadre stipulent que si l’AP est responsable de l’entretien des systèmes d’approvisionnement en eau et d’évacuation des eaux usées dans les zones qu’elle administre, elle doit veiller à ce que ces systèmes n’affectent pas l’approvisionnement global en eau.

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En ce qui concerne l’utilisation de l’eau, les accords stipulent que « sans préjudice des pouvoirs et responsabilités de l’Autorité palestinienne, l’Autorité palestinienne est tenue de ne pas porter atteinte à ces quantités ».

En parallèle, les accords autorisent la compagnie israélienne des eaux Mekoroth à continuer de gérer l’approvisionnement des colonies israéliennes et des zones militaires.

Cette disparité offre à Israël les moyens d’exercer une mainmise totale sur les ressources en eau palestiniennes et de préserver sa domination sur celles-ci.

Depuis des décennies, Israël perpétue un principe de distribution de l’eau qui existait avant la signature des accords d’Oslo et qui autorise les Israéliens à consommer l’eau à volonté tout en limitant les Palestiniens à une part prédéterminée de 15 %.

Les accords n’ont pas tenu compte de la division de la Cisjordanie en zones A, B et C lorsqu’il a fallu organiser la distribution de l’eau entre Israël et les Palestiniens.

Israël s’est finalement vu accorder le droit de contrôler les sources d’eau, même dans les zones A et B contrôlées par l’AP.

La plupart des sources d’eau sont déjà situées dans la zone C, qui est entièrement contrôlée par Israël et constitue près de 61 % de la Cisjordanie.

Si les accords d’Oslo autorisent Israël à pomper l’eau des zones qu’il contrôle pour alimenter les colonies de Cisjordanie occupée, ils empêchent également l’AP de transférer de l’eau d’une zone à l’autre dans celles qu’elle administre en Cisjordanie.

Israël a désavoué la plupart des dispositions des accords d’Oslo, mais reste attaché à celles relatives à l’eau.

« La pire partie de l’accord »

Un membre de la délégation palestinienne qui a signé les accords d’Oslo, souhaitant conserver l’anonymat, affirme à MEE que le manque d’expertise de la délégation à l’époque a donné lieu à la signature d’un accord qui « plaçait le sort de l’accès des Palestiniens à l’eau entre les mains d’Israël ».

« La plupart des experts palestiniens en eau se sont retirés des négociations dès le début du processus d’Oslo, car ils n’étaient pas satisfaits de la manière dont les négociations étaient menées », souligne-t-il. « Quant aux responsables politiques, leur principal objectif était de parvenir à un accord. »

Abdulrahman Tamimi, chercheur palestinien dans le domaine de l’eau, est l’un de ces experts qui se sont retirés avant la signature des accords.

Les accords d’Oslo ont codifié la mainmise d’Israël sur les aquifères de Cisjordanie dans l’attente de négociations sur le statut permanent, qui n’ont jamais eu lieu (AFP)
Les accords d’Oslo ont codifié la mainmise d’Israël sur les aquifères de Cisjordanie dans l’attente de négociations sur le statut permanent, qui n’ont jamais eu lieu (AFP)

« Quiconque se penche sur l’histoire du mouvement sioniste connaît très bien l’importance de la question de l’eau et sait qu’il n’est pas facile pour Israël de permettre aux Palestiniens de contrôler les ressources en eau », explique-t-il.

Selon Abdulrahman Tamimi, les ambitions israéliennes quant au contrôle des ressources en eau sont apparues dès le début des années 1930, au moment de la colonisation de la Palestine. 

Ce processus s’est accéléré après l’occupation de la Cisjordanie, de Jérusalem-Est et de la bande de Gaza en 1967, avec en point d’orgue les accords d’Oslo.

Deux mois après la prise des territoires occupés, Israël a publié le décret militaire 92, transférant à l’armée israélienne l’autorité sur toutes les ressources en eau des territoires occupés et conférant « le pouvoir absolu de contrôler toutes les questions liées à l’eau au responsable des ressources en eau, nommé par les tribunaux israéliens ».

Ce décret a révoqué toutes les licences de forage délivrées par le gouvernement jordanien et a désigné la région du Jourdain comme zone militaire, privant ainsi les Palestiniens de tout accès à l’eau tout en accordant à Israël un contrôle total sur les ressources en eau, utilisées pour soutenir ses projets de colonisation.

Dans le cadre des accords d’Oslo, la délégation palestinienne a consenti de facto à codifier cette situation dans l’attente d’un accord permanent.

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Abdulrahman Tamimi considère l’article 40 de l’accord Oslo II, relatif à l’accord en matière d’eau et d’eaux usées, comme « la pire partie de l’accord ».

Sa première faille, décrit l’expert, était la séparation entre les services d’approvisionnement en eau, comprenant les réseaux d’eau, la distribution et la facturation et confiés dans une large mesure à l’Autorité palestinienne, et les ressources en eau, qui sont restées sous le contrôle des compagnies israéliennes de distribution d’eau.

Un autre problème concernait le Comité mixte de l’eau, qui a été créé pour aborder les questions liées à l’eau affectant les Palestiniens, mais qui a accordé aux comités israéliens le droit exclusif de s’opposer aux propositions.

Les accords prévoient qu’Israël transfère 15 % de l’eau à l’AP, un pourcentage qui n’a pas changé au cours des trois dernières décennies malgré la croissance démographique et les changements climatiques qui ont affecté la région.

« Certains pourraient penser que les Palestiniens contrôlent 15 % des ressources en eau. En réalité, Israël contrôle entièrement toutes les ressources en eau et a le pouvoir de réduire la part accordée aux Palestiniens, comme cela se produit aujourd’hui », conclut Abdulrahman Tamimi.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.

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