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« L’esprit du hirak n’est pas mort » : trois ans après, les activistes algériens refusent de baisser les bras

En ce troisième anniversaire du vaste mouvement populaire qui a poussé l’ancien président Abdelaziz Bouteflika à quitter le pouvoir, des Algériens estiment que si les manifestations ont cessé, l’espoir d’un « changement de système » reste de mise
Manifestation à Kherrata, à l’est de l’Algérie, commémorant le second anniversaire du hirak, le 16 février 2021 (AFP)
Manifestation à Kherrata, dans l’est de l’Algérie, commémorant le second anniversaire du hirak, le 16 février 2021 (AFP)
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ALGER, Algérie

Vendredi 11 février 2022. Comme chaque jour de week-end, les rues du centre-ville d’Alger sont désertes malgré un temps printanier. Les quelques nuages hauts qui cachent de temps à autre le soleil ne justifient pas l’absence de badauds en cette matinée. Dans les quatre coins des principales artères de la ville, les véhicules de police en tout genre ont pris position dès les premières heures de la journée. D’autres voitures font la ronde autour de la mythique place Maurice-Audin, où quelques clients sont attablés aux terrasses des cafés.

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Zaki Hannache, casquette noire sur la tête, veste bleu nuit, sirote sa limonade tout en jetant un regard sur cette place où, il y a plus de trois ans, raisonnaient la clameur des manifestants algériens sortis pour dire « non » au cinquième mandat de l’ancien président Abdelaziz Bouteflika.

Il se rappelle avec nostalgie ces innombrables vendredis durant lesquels des voix entonnaient des hymnes à la liberté. Mais trois ans après, « c’est la désillusion ».

Comme des milliers d’Algériens, ce jeune électronicien a participé quasiment à toutes les manifestations du hirak, vaste mouvement populaire qui a poussé Abdelaziz Bouteflika à la démission le 2 avril 2019. Or trois ans plus tard, il estime que « les objectifs du hirak n’ont pas été atteints ».

Accentuation de la répression

« Nous avons certes empêché un cinquième mandat [de Bouteflika], mais cela n’était pas la principale revendication. Nous voulions le changement total du système, plus de libertés, de justice sociale… », énumère-t-il à Middle East Eye.

« Aujourd’hui, nous avons droit exactement au contraire de ce que nous réclamions : il y a des reculs sur tous les plans, des restrictions en matière de libertés, des manifestations interdites, des partis politiques persécutés et des militants incarcérés »

- Zaki Hannache, électricien

« Aujourd’hui, nous avons droit exactement au contraire de ce que nous réclamions : il y a des reculs sur tous les plans, des restrictions en matière de libertés, des manifestations interdites, des partis politiques persécutés et des militants incarcérés », s’indigne Zaki Hannache, qui recense les détenus d’opinion arrêtés depuis de longs mois pour avoir continué à revendiquer le changement du système politique. Leur nombre est estimé à un peu plus de 300 individus.

Depuis quelques mois, des défenseurs des droits de l’homme et des ONG, dont Amnesty International, dénoncent en effet la répression exercée par les autorités, qui empêchent toute reprise des manifestations.

Estimant que l’objectif du hirak « béni », à savoir la chute de Abdelaziz Bouteflika, est atteint, le président Abdelmadjid Tebboune et son gouvernement ont changé, en 2020 et 2021, de nombreuses lois, durant des périodes où les manifestations avaient cessé en raison de la pandémie de covid-19.

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Par exemple, l’article 87-bis du code pénal classe toute manifestation non autorisée comme un « acte terroriste » ou une « atteinte à l’unité nationale ».

« À ce rythme, nous finirons tous en prison », commente à MEE Said Zahi, un des avocats des activistes emprisonnés.

Cet article considère même toute « volonté de changer le système en dehors du cadre constitutionnel » comme une action terroriste.

« Égoïsme » et pandémie

Pour beaucoup de militants, d’activistes et de juristes, le bilan des trois années qui ont suivi « la révolution du sourire », surnom donné à cette révolte de la jeunesse algérienne qui s’était distinguée par son caractère pacifique, est « très négatif ».

C’est le cas de Saïd Salhi, vice-président de la Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme (LADDH), qui estime que la situation actuelle est « regrettable ». Pour lui comme pour Zaki, la réalité est que « des partis politiques sont interdits d’activité et des arrestations se font tous les jours ».

Rien que durant les premières semaines de février, les services de sécurité ont arrêté des dizaines d’activistes dans plusieurs régions du pays.

« Le temps montre que nous pouvons gagner. Car si Bouteflika est parti, le pouvoir a certes changé de visage, mais ses actes restent toujours là. Il est incapable de régler le problème des Algériens »

- Smaïl Maaraf, professeur d’université et avocat

La plupart des personnes interpellées ont été mises sous mandat de dépôt – c’est-à-dire placées en prison – dans l’attente d’un procès.

Cette détention peut dépasser une année, comme c’est le cas d’une partie des détenus qui observent depuis le 27 janvier dernier une grève de la faim pour réclamer la programmation de leurs procès.

En plus de cela, des partis politiques se plaignent de pressions exercées par les autorités.

Les activités du Parti socialiste des travailleurs (PST, extrême gauche) sont gelées, tandis que le ministère de l’Intérieur a menacé le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD, opposition laïque) de fermeture pour avoir abrité, dans ses locaux, des activités d’autres formations politiques de l’opposition.

Pour Smaïl Maaraf, professeur d’université et avocat qui écumait, durant de longs mois, les plateaux des chaînes de télévision locales et arabes pour brocarder le système Bouteflika, le pouvoir a changé les visages mais rien n’a changé dans le fond.

« En fait, la situation empire puisque nous assistons au durcissement de la répression, à des arrestations massives et à la fermeture du champ médiatique et politique. Autrement dit, cela va à l’opposé des revendications du hirak », déclare-t-il à MEE.

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Après des mois d’intense mobilisation, les manifestations du hirak se sont arrêtées dans un premier temps au printemps 2020 à cause de la pandémie. Elles ont repris partiellement en 2021, avant que la rue ne se calme définitivement lorsque les autorités ont interdit toute marche dans les grandes villes.

Cette trêve a permis aux autorités de mener à son terme un processus électoral entamé en décembre 2019 avec l’élection présidentielle et achevé en novembre 2021 avec les municipales, précédées en juin par un scrutin législatif.

Pour Saïd Irzi, communicant et activiste du hirak, l’extinction de ce dernier est liée à deux facteurs. Le premier est « l’égoïsme » de certaines figures du mouvement populaire qui « cherchent à tirer les dividendes pour eux seulement ». Le deuxième est « la pandémie », qui « a permis au pouvoir d’achever son agenda ».

« Le hirak, c’est moi »

Du côté du pouvoir, le hirak est « fini ». Abdelmadjid Tebboune évoque un « hirak authentique », celui qui a chassé Abdelaziz Bouteflika du pouvoir au printemps 2019.

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« Le hirak, le soulèvement, c’est fini, le hirak, c’est moi maintenant. Ce soulèvement était un mouvement national, pas une collection de petites factions. J’ai déclaré le 22 février, début des manifestations en 2019, jour férié, car ce mouvement a stoppé le déclin de notre État. Peut-être que vous vous souvenez des images, vous pouviez voir un peuple résilient, avec un sens prononcé de la liberté semblable à ce qui s’est passé plus tôt à Cuba, au Vietnam et dans d’autres États révolutionnaires », a-t-il déclaré au magazine allemande Der Spiegel en novembre 2021.

En dépit des difficultés, des militants croient toujours en un nouveau sursaut citoyen.

« Le temps montre que nous pouvons gagner. Car si Bouteflika est parti, le pouvoir a certes changé de visage, mais ses actes restent toujours là. Il est incapable de régler le problème des Algériens, qui savent que leurs revendications ne sont toujours pas satisfaites », fulmine Smaïl Maaraf.

Pour Saïd Irzi aussi, « l’esprit du hirak n’est pas mort ».