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Algérie : les incendies en Kabylie ont aussi ravagé le tissu économique de la région

Champs d’oliviers calcinés, élevages et ruches décimés, véhicules brûlés… Un mois après les incendies meurtriers de cet été, privés de leurs principales sources de revenus, les villages de Kabylie peinent à se projeter dans l’avenir
Les nombreuses unités de transformation comme les huileries, les laiteries et autres activités agroalimentaires implantées se retrouvent pour la plupart à l’arrêt du fait de l’absence de la matière première locale (AFP/Ryad Kramdi)
Les nombreuses unités de transformation comme les huileries, les laiteries et autres activités agroalimentaires se retrouvent pour la plupart à l’arrêt du fait de l’absence de la matière première locale (AFP/Ryad Kramdi)
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TIZI OUZOU, Algérie

Dans le hameau d’Agoulmime, à plus de 1 000 mètres d’altitude dans la commune de Larbaa Nath Irathen (Tizi Ouzou), en Kabylie, les gens continuent d’affluer, plus d’un mois après les incendies meurtriers qui ont coûté la vie à une centaine de personnes, pour se recueillir sur les tombes des défunts et manifester leur solidarité et sympathie aux villageois encore endeuillés.

Agoulmime a enterré une vingtaine de ses habitants et compte encore des dizaines de blessés dans les hôpitaux.

« On continue à venir de Constantine, Annaba, Alger, Sétif, Ghardaïa et ailleurs pour prier sur les tombes des personnes décédées en essayant de fuir les flammes qui avaient encerclé le village. La plupart sont mortes en famille, brûlées ou asphyxiées », témoigne à Middle East Eye Mouloud, membre du comité du village installé en contrebas.

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Le nombre de pertes humaines est tellement important qu’un nouveau cimetière, surplombé d’un drapeau national, leur a été consacré en face de la source du village.

« Un monument sera prochainement dressé en leur mémoire », annonce Saïd, 60 ans, un habitant de ce village qui confie venir parler à ses proches et amis morts chaque jour comme il le faisait de leur vivant.

Saïd avoue à MEE qu’il aimerait partir, non seulement pour tourner la page du drame qu’il a vécu, mais aussi parce que l’oliveraie de sa famille, d’environ 250 arbres, a été détruite par les flammes.

« Quand je rentre chez moi le soir, je ne peux pas dormir. Je revois les scènes de personnes consumées, d’ambulances, de feux qui avancent sans clémence, j’entends les cris, je vais vers la cuisine et j’enchaîne cigarettes et cafés », raconte-t-il.

« J’ai cultivé les oliviers avec mes parents, qui ne font plus partie de ce monde. Aujourd’hui, j’ai perdu entre 200 et 250 arbres, qui donnent chaque année entre 1 200 et 1 800 litres d’huile d’olive – ce qui représente des revenus d’environ 700 000 dinars par an [3 500 euros] – et environ 30 figuiers. Ici, tout le monde vit des oliviers, même les personnes les plus démunies », ajoute-t-il.

« Mon étable a été incendiée et mon champ d’oliviers anéanti »

Pour l’heure, Saïd reprend des forces auprès des autres survivants regroupés en comité, pour s’épauler, s’enquérir de la situation des personnes encore hospitalisées, accueillir les dons et organiser leur distribution.

Parmi eux, se trouve Mohamed. D’apparence forte et solide, ce quinquagénaire a perdu sa femme et ses deux filles. Il ne lui reste que son dernier fils de 14 ans, encore hospitalisé pour des brûlures au quatrième degré.

« Depuis le village d’Ath Ali jusqu’à Agoulmime, de 10 h 30 à 13 h, les feux avaient tout encerclé. Les morts sont morts, je ne prierai maintenant que pour que mon fils survive ! », espère-t-il de toutes ses forces.

Depuis cette tragédie, ce retraité du secteur public qui s’est converti il y a environ cinq ans dans l’agriculture et l’élevage n’a ni le courage ni le moral de reprendre ses activités.

Les incendies de l’été ont ravagé, dans la wilaya de Tizi Ouzou, plus de 25 000 hectares de massifs forestiers (AFP/Ryad Kramdi)
Les incendies de l’été ont ravagé, dans la wilaya de Tizi Ouzou, plus de 25 000 hectares de massifs forestiers (AFP/Ryad Kramdi)

« Ma femme m’accompagnait dans la traite des vaches, la fabrication et la transformation du lait… Aujourd’hui, elle n’est plus là. Mon étable a été incendiée et mon champ d’oliviers de 250 arbres a été anéanti », raconte-t-il.

« Nous avons reçu des vivres au-delà de nos besoins. La solidarité a été importante aussi en matière d’assistance psychologique apportée par des associations qui accompagnaient les malades et organisaient des animations pour les enfants », énumère Mouloud, du comité de village.

« Nous avons lancé une cagnotte pour l’achat de médicaments, le paiement des transports et des frais pour les garde-malades et leur restauration, par exemple. »

Le comité voudrait coordonner les dons pour acheter par ailleurs des compresses spéciales pour les brûlés, qui coûtent environ 100 000 dinars [500 euros], et des combinaisons spéciales pour les grands brûlés, qui coûtent dans les 2 000 à 3 000 euros pour les enfants, et se renouvellent tous les trois mois.

« La prise en charge thérapeutique des rescapés à long terme est très coûteuse. On doit s’y préparer », souligne-t-il. « Il faut aussi penser à la prise en charge des personnes brûlées qui se retrouvent dans l’incapacité de poursuivre leurs activités », précise-t-il.

« Des travailleurs journaliers, manuels, qui ne sont pas assurés, comme les plombiers, les peintres, les cultivateurs ou encore les plâtriers, ont aujourd’hui les mains brûlées. Comment vont-ils faire ? »

- Saïd, membre du comité de village

Saïd poursuit : « Il y a des personnes qui ont subi des greffes, d’autres qui se sont retrouvées immobilisées. Des travailleurs journaliers, manuels, qui ne sont pas assurés, comme les plombiers, les peintres, les cultivateurs ou encore les plâtriers, ont aujourd’hui les mains brûlées. Comment vont-ils faire ? Il y a aussi les veuves de ces travailleurs qui ne percevront ni pension ni revenus. Il faudrait mettre en place des plans d’aide jusqu’à ce que les personnes invalides récupèrent, tout en sachant que le processus de récupération chez les brûlés pourrait prendre plusieurs années. »

À une trentaine de kilomètres d’Ikhlidjen, dans la région agricole de Ouacif, qui tient son nom du fleuve qui la traverse, toute la zone « est quasiment sinistrée », affirme à MEE Amirouche, forestier et habitant de la région. « La commune de Ouacif est à 100 % agricole. On y pratique l’élevage de volailles, de bovins et d’ovins, l’oléoculture, les cultures maraîchères, l’apiculture. »

À l’arrêt faute de matière première locale

« Le village de Aït Toudert est le plus touché : plusieurs poulaillers ont été décimés par les feux en plus de trois terrains d’oliviers. À Aït Bouhaidi, entre cinq à dix poulaillers et des oliviers ont été ravagés. Ceci a notamment impacté les activités d’élevage et de distribution, ainsi que les grands distributeurs de ruches d’abeilles », poursuit Amirouche.

En effet, ces feux, les plus spectaculaires de l’histoire récente du pays, ont ravagé, selon un bilan provisoire de la wilaya de Tizi Ouzou, plus de 25 000 hectares de massifs forestiers, dont 4 610 hectares d’oliviers et 700 hectares d’arbres fruitiers, 100 800 bêtes, ainsi que 4 470 exploitations agricoles. 

Pour l’économiste Brahim Guendouzi, professeur à l’université Hasnaoua de Tizi Ouzou, cette destruction du patrimoine arboricole – particulièrement des oliviers et figuiers – ainsi que, de façon générale, les pertes en flore et faune ont non seulement affecté les activités commerciales locales mais également les emplois.

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Dans des régions comme celle de Ouacif, « les nombreuses unités de transformation comme les huileries, les laiteries et autres activités agroalimentaires se retrouvent pour la plupart à l’arrêt du fait de l’absence de la matière première locale. Ce qui a un impact sur tous les emplois directs », relève le professeur.

Alors que l’automne a commencé, les régions sinistrées ont une autre urgence à traiter : la réhabilitation des 2 028 maisons détruites ou endommagées par les flammes.

Si les maisons de cette commune de Ouacif, connue également pour son artisanat – fabrique des tamis, des selles pour les chevaux et les ânes –, ont certes été touchées mais restent habitables, à Aït Douala, Hocine se désole devant sa maison en ruine et les carcasses des appareils électroménagers à moitié en cendres, son poulailler disparu, son foin et une soixantaine d’oliviers carbonisés.

Il ne lui reste plus qu’une chambre dans laquelle il s’abrite avec sa femme, clouée au lit par différentes maladies et interventions sur ses deux jambes.

Retraité d’une entreprise nationale, Ami Hocine, 76 ans, explique que la pension qu’il perçoit lui suffit pour vivre avec sa femme. Trois de ses enfants sont partis en harragas [immigrés clandestins] et deux vivent loin de chez lui. Mais en prévision de l’hiver, particulièrement rude à 750 mètres d’altitude, il prie pour qu’on l’aide à reconstruire sa maison afin de passer l’hiver au chaud.

« Au moment où tout le monde fuyait la progression rapide des feux, mes deux brebis ont paniqué et sont retournées à leur endroit habituel, elles se sont retrouvées encerclées par les flammes »

- Mohamed, éleveur et cultivateur

Mohamed, son voisin de cette bourgade de Taguemount Oukerrouche, ne cesse d’actualiser ses pertes. Il vit seul dans sa maison à moitié fragilisée par les flammes, notamment du côté des balcons qui donnent sur des centaines d’hectares d’arbres fruitiers calcinés.

À 73 ans, ce retraité d’une entreprise de textile est apiculteur, éleveur de brebis, cultivateur d’arbres, de légumes et de plantes. Il a vu ses deux brebis happées par les flammes, et le feu, « comme un chalumeau », détruire avec force un investissement de plusieurs années.

« Au moment où tout le monde fuyait la progression rapide des feux, mes deux brebis ont paniqué et sont retournées à leur endroit habituel, elles se sont retrouvées encerclées par les flammes. Mes figuiers, amandiers, pommiers, oliviers, poiriers, abricotiers, nectariniers, aussi des terrains d’oignons et d’autres légumes, ainsi que mes 32 ruches ont été carbonisés », énumère-t-il.

Ces dégâts sur les habitations, les récoltes, les réserves en biens alimentaires ou le bétail vont, selon l’économiste Brahim Guendouzi, incontestablement laisser l’économie locale dans une situation désastreuse « aussi bien pour les ménages qui ont perdu des patrimoines, des activités et des revenus, que pour les collectivités territoriales qui auront de nouvelles charges alors que la plupart d’entre elles manquent déjà de ressources ».

Une dynamique villageoise et familiale remise en cause

« Dans les zones sinistrées, les activités liées à l’élevage, particulièrement bovin et caprin, destinées en grande partie à la production laitière, à l’aviculture et l’apiculture, ont été presque toutes décimées. Les habitants de ces régions attendent toujours avec ferveur les récoltes d’olives pour la production de l’huile. Ces activités font souvent l’objet d’une forte contribution familiale à l’effort, en particulier de la femme rurale. Cette dynamique villageoise et familiale se trouve tout d’un coup remise en cause », indique l’économiste.

Mohamed estime ses pertes à deux millions de dinars (environ 10 000 euros). Il refuse cependant de céder à la fatalité et s’affaire depuis un mois à sauver « ce qui reste sauvable ». Il ne cache pas sa gratitude envers une personne qui lui a fait don de quinze arbres.

Amar paraît, pour l’heure, un peu plus fortuné parmi les sinistrés. L’habitation de ce sourd-muet de 53 ans est sur le point d’être rénovée. Ce père de deux enfants sans emploi a vu les flammes consommer petit à petit sa maison.

« Les bienfaiteurs sont venus de toutes les régions du pays. J’ai même vu des plaques d’immatriculation d’Adrar [extrême sud de l’Algérie]. Chacun nous offrait un appui matériel, financier ou moral. Ainsi, cette maison, qui était composée de deux chambres avant l’incendie, a été reconstruite en quatre pièces, salle de bain, toilette, cuisine et terrasse », raconte Akli, cousin et voisin de Amar.

« Dans les zones sinistrées, les activités liées à l’élevage ont été presque toutes décimées », explique l’économiste Brahim Guendouzi (AFP/Ryad Kramdi)
« Dans les zones sinistrées, les activités liées à l’élevage ont été presque toutes décimées », explique l’économiste Brahim Guendouzi (AFP/Ryad Kramdi)

Debout sur sa terrasse, Amar ne fait que sourire à tout le monde. Il ne sait pas qui sont ces innombrables personnes qui se succèdent dans sa maison. Il sait juste que c’est pour l’aider et que sa maison est beaucoup plus grande et plus belle qu’elle ne l’était, tente-t-il de nous expliquer par des gestes qui traduisent sa joie.

À quelques encâblures de chez lui, Khiser, habitant du village d’Ichardiouene, a assisté, désarmé, à l’explosion de la charpente en bois de sa maison familiale ainsi que du garage où étaient garés six véhicules dont deux fourgons.

Ce quadragénaire n’arrive toujours pas à réaliser qu’en l’espace d’un quart d’heure, lui et son frère ont perdu leurs sources de revenus pour toute la famille, en l’occurrence ces fourgons qui leur permettaient de travailler comme distributeurs et livreurs de boissons.

Il montre à MEE, dévasté, les carcasses embrasées de quatre véhicules de tourisme et deux fourgons. « L’explosion des moteurs a eu l’effet de six bombes ! Le garage et la charpente en bois de la partie supérieure de la maison ont explosé », raconte-il en face de leur champ d’oliviers, de pommiers et de cerisiers décimés.

« Notre commerce nourrissait deux familles de quatorze personnes », lâche-t-il, dépité. « Je suis entre la réalité et le cauchemar. J’ai toujours du mal à croire que les investissements de toute notre vie sont partis en fumée en quinze minutes, mais la vie continue. Que Dieu nous donne le courage pour continuer ! »