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Arabish, englic ou englabic : la combinaison d’anglais et d’arabe aux sonorités qui lui sont propres

Les Arabes bilingues vivant en Amérique parlent souvent un mélange d’anglais et d’arabe que certains aiment appeler « arabish », « englic » ou « englabic »
Une façon de dire tout simplement « Salut » qui pourrait sembler compliquée pour les non-arabophones (Ahlan Wa Sahlan)

« Fefe, que fais-tu ?

- Je suis dans la cuisine, ijleeing [je fais la vaisselle]. »

J’entendis ma mère glousser dans le salon.

« Quoi ?

- Ce n’est pas un vrai mot, Fefe.

- C’est comme ça quand on est arabe en Amérique, maman. »

J’avais peut-être 12 ou 13 ans lorsque cette conversation a eu lieu, même si mon codage verbal habile est apparu dès que j’ai été capable de produire des phrases complètes à l’oral.

Plus tard dans la vie, j’ai découvert qu’ajouter le « -ing » à n’importe quel verbe était un phénomène universel chez les locuteurs anglais bilingues. Ma mère trouvait cela très amusant et prenait toujours plaisir à l’entendre.

Je parlais et je parle toujours couramment anglais et arabe : de ce fait, l’ajout du « -ing » aux mots arabes n’était pas une tentative infructueuse de parler arabe. Pas plus qu’une tentative infructueuse de parler anglais. C’est un phénomène étrange mais joli que j’aime appeler...

« Arabish ».

Ou peut-être « englic ».

Ou peut-être « englabic ».

Quelle que soit l’étiquette, c’est un mélange d’anglais et d’arabe qui s’apparente à l’idée du spanglish.

Cependant, en plus de l’arabe et de l’anglais, c’est également un mélange de la multitude de différents dialectes arabes en une seule langue. Du marocain au syrien, en passant par l’égyptien.

Pendant mon enfance, les seules versions de l’arabe auxquelles j’ai été exposée étaient le syrien et le fus7a (arabe classique/littéraire). Mes parents, mes oncles, mes tantes et mes grands-parents me parlaient tous avec l’agréable accent shami (damascène) que beaucoup de gens souhaitent avoir.

Ma mère a aussi résilié toutes les chaînes de télévision et du câble en langue anglaise de notre foyer pendant sept ans et les a remplacées par des chaînes arabophones. Pas de Disney Channel. Ni de Cartoon Network. Au lieu de cela, nous avions des dessins animés en arabe, des émissions de télévision syriennes et des feuilletons turcs. Nous n’avions même pas l’autorisation de parler anglais à la maison, et si nous le faisions, mon grand-père nous prenait à part et nous avions droit à une leçon d’arabe de deux heures. C’est là que j’ai appris mon fus7a et que j’ai renforcé mon shami.

Entre 6 et 13 ans, c’était uniquement l’arabe shami et fus7a à la maison et uniquement l’anglais à l’école. Lorsque je suis arrivée au lycée, je me suis liée d’amitié avec d’autres Arabes. Et aucun d’eux n’était syrien. Ils étaient yéménites, jordaniens, palestiniens et égyptiens, tous d’une nuance de brun différente – ce qui m’a fait découvrir différents dialectes arabes.

Ces dialectes sont si différents qu’ils pourraient presque être classés comme des langues différentes. J’étais un peu plus familière avec l’égyptien puisque mon oncle est égyptien. Mais même alors, chaque fois qu’il me parlait, je me contentais de le fixer du regard, dans l’ignorance, et de hocher la tête lorsque le moment semblait opportun pour hocher la tête. Les seuls mots égyptiens que je reconnaissais étaient shib shib (« tongs »), izayik (« Comment vas-tu ? »), 3arabaya (« voiture ») et 3amlah eih (« Comment vas-tu ? » / « Qu’est-ce que tu fais de beau ? »). Pourtant, même lorsqu’il me demandait « 3amlah eih », je répondais « Mes devoirs » ou « Rien » en pensant qu’il me demandait littéralement « Que fais-tu ? ». Ensuite, après m’être rendu compte qu’il me demandait vraiment « Comment vas-tu ? », je tentais alors de rattraper le coup.

Aujourd’hui, j’ai beaucoup d’amis égyptiens et je peux naviguer bien plus facilement dans ce dialecte après six ou sept bonnes années passées à les fréquenter constamment.

Mes amis palestiniens débattent en permanence de l’usage du « tch » et du « k ». Le dialecte rural palestinien remplace le son « k » par le son « tch ». Et cela déclenche un débat quasiment chaque fois qu’un Palestinien madani (de la ville) et un Palestinien fala7 (paysan) se trouvent dans la même pièce. Parfois, les Syriens ne prononcent même pas le son « k ». Ils le remplacent par la hamzah (une lettre arabe qui se prononce comme un « coup de glotte », comme dans « ah »).

« Je t’aime » en arabe avec une déformation finale du son « tch » / « k »

« Tchnafah » ou « knafah » ?

Personnellement, ce n’est aucun des deux. C’est « knafeh ».

Vous avez les Marocains et les Algériens qui parlent en franco-arabe, les Irakiens qui épaississent leur arabe et le rendent aussi lourd que possible, les Jordaniens qui remplacent le son « q » par le son « g », ou encore les gens du Golfe... Eh bien, je n’ai jamais vraiment compris quoi que ce soit au sujet des gens du Golfe.

Tout est complètement différent.

Si vous êtes syrien et que vous vous trouvez au Liban, en Jordanie ou en Palestine, vous n’aurez pas de problème à comprendre le dialecte parce que les pays du Levant sont si proches et similaires sur le plan culturel que les seules choses qui changent dans la langue sont l’accent et la prononciation. Cependant, si vous vous rapprochez de l’Afrique du Nord et du Golfe, vous aurez plus de difficultés.

Lorsque vous vivez en Californie, où les saveurs d’arabité sont si vastes et différentes, vous n’avez d’autre choix que d’apprendre un peu de chaque dialecte.

L’engrenage formé par l’ensemble des différents dialectes de l’arabe et de l’anglais californien crée une langue totalement nouvelle que pratiquement tous les Arabes californiens comprennent. Cette langue n’a d’ancrage nulle part. Si tel était le cas, ce serait en Californie. Néanmoins, le simple fait d’être originaire de Californie ne signifie pas que vous pouvez parler ou comprendre cette langue inventée, ni le simple fait d’être arabe, ni même le simple fait d’être arabe en Californie. Parfois, nos parents ne comprennent même pas ce que nous disons. Cette langue est quasiment réservée aux Arabes qui ont grandi ici.

Même la façon dont nous écrivons est différente et plus difficile à comprendre qu’à l’oral.

Honnêtement, en y pensant, c’est à la fois génial et embarrassant. À quel moment a-t-on pu introduire des nombres dans des mots ?

Lorsque j’ai reçu un SMS de mon amie qui me disait « roo7i nami bala sa2aleh », je pensais qu’elle avait juste oublié comment écrire au clavier et que les chiffres étaient juste des fautes de frappe. Elle s’est moquée de moi et a répondu : « Je dois t’apprendre à écrire en 3arabi ["Aaarabi" – "arabe"] numérique. »

Il m’a fallu un certain temps pour me rendre compte que les chiffres remplaçaient les lettres arabes dont les sons n’existent pas en anglais. Les lettres ressemblent même au nombre qui a pris leur place.

Par exemple :

7 remplace ح, pour reproduire le son « h » dur.

2 remplace ء, pour reproduire le son « ah ».

3 remplace ع, pour reproduire le son « aa » dur.

9 remplace طpour reproduire le son « t » dur.

Honnêtement, cela relève vraiment du génie.

Cela ne signifie pas que notre anglais et notre arabe en pâtissent. En réalité, la plupart des Arabes que je connais excellent dans les deux langues. Mon arabe est si fluide (grâce à ma mère et à mon grand-père) qu’on me confond presque toujours avec une immigrée.

« Quand es-tu arrivée en Amérique ? »

Eh bien, non, je suis née ici.

Et c’est quelque chose dont on peut se vanter étant donné combien il est difficile de préserver votre langue lorsque vous êtes né et avez grandi dans un pays qui s’évertue à retirer votre langue de votre bouche en vous couvrant de honte lorsque vous la parlez.

Cela donne lieu à des exemples tels que celui-ci :

Prenez garde à ce que vous tweetez : ce texte arabe censé signifier « Tu es beau » se traduit en réalité par « Tu es un âne »

J’ai totalement gagné le droit de me vanter. D’autant plus que les lettres sont totalement et complètement différentes. Que l’on écrit de droite à gauche plutôt que de gauche à droite. Que certains des sons n’existent même pas dans la langue anglaise. Et qu’il s’agit de la troisième langue la plus difficile à apprendre.

Ce n’est donc pas rien.

J’ai été initiée tard à l’englabic. Pendant mon enfance, je n’avais pas beaucoup d’amis arabes et le seul arabe auquel j’étais exposée était ce que j’entendais et apprenais à la maison. Aujourd’hui, tout cela est tellement 3adi (« aaadi » – « normal ») pour moi.

Mais c’est plutôt génial d’avoir cette langue à laquelle seules des personnes spécifiques sont initiées.

Comme lorsque vous étiez en cours élémentaire et que vous essayiez de créer votre propre langue avec votre meilleur ami, mais que vous finissiez par exagérer différents sons et que vous aviez l’air de parler la version de Dory du « baleine ».

Mais cette fois-ci, c’est pour de vrai. Nous avons notre propre langue.

« Wallah [je le jure] c’est 3adi. »


Glossaire d’englabic

*ijleeing : verbe ; englabic ; décrit l’action de faire la vaisselle. « Je suis dans la cuisine, ijleeing. »

*shami : adj. ; peut être utilisé pour se référer au Levant ou à Damas en particulier. « Les hommes shami sont si attirants, mais tellement gâtés. »

*fus7a : adj. ; arabe conventionnel. « J’ai envie d’apprendre le fus7a mais plus personne ne le parle. »

*shib shib : nom ; dialecte égyptien ; tongs, pantoufles. « Apporte-moi mes shib shib, ta sœur a eu un "B" à son examen de chimie. »

*izayak : phrase, salutation ; dialecte égyptien ; « Comment vas-tu ? ». « Ouais, izayak et 3amlah eih veulent dire la même chose, c’est juste qu’izayak signifie réellement ce qu’il signifie. »

*3arabaya : nom ; égyptien ; voiture. « Mets ta petite sœur dans la 3arabaya et boucle sa ceinture. »

*3amlah eih : phrase, salutation ; signifie littéralement « Que fais-tu ? » mais est utilisé pour demander « Comment vas-tu ? ». « Quand je dis 3amlah eih, je veux dire en réalité "Comment vas-tu ?". C’est plus amusant de ne pas dire ce que l’on veut dire. »

*madani : adj. ; signifie « de la ville » pour décrire quelque chose ou quelqu’un. Est généralement utilisé pour décrire les Palestiniens des grandes villes. « Non mec, il a dit knafah, il doit être madani. »

*fala7i : adj. ; Signifie « paysan » pour décrire quelque chose ou quelqu’un. Est généralement utilisé pour décrire les Palestiniens de la campagne et des zones rurales. « Non mec, il a dit tchnafah, il doit être fala7i. »

*hamzah : nom ; lettre arabe ; ء ; reproduit le son « ah ». « Mec, tu as mal épelé le mot, il y a une hamzah à la fin. »

*knafah/tchnafah/knafeh : nom ; palestinien madani/palestinien fala7i/syrien, respectivement ; dessert arabe à base de fromage, envoyé du ciel, au goût magique. « Ouah, tu viens de dire tchnafah ? C’est knafah, mon frère. Avec un "k". Même pas, c’est knafeh. Avec "eh" à la fin, pas "ah". Oui, je suis syrien, et alors ? »

*3arabi : nom, adj. ; arabe ; signifie littéralement « arabe ». « Tu parles super bien 3arabi. Quand as-tu emménagé en Amérique ? »

*3adi : adj. ; englabic ; normal, cool, si tu veux, OK. « Passe demain. Mes parents seront à la maison mais c’est 3adi. »


Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.