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EXCLUSIF : L’accord conclu en Iran qui a amené le nouveau Premier ministre irakien au pouvoir

Pour que soit désigné Mohammed Allaoui, son candidat privilégié, Moqtada al-Sadr a accepté de mettre fin aux manifestations en Irak, ont révélé à MEE des sources impliquées dans les négociations
Des manifestants brandissent une photo du nouveau Premier ministre irakien Mohammed Allaoui portant la mention « rejeté » pendant une manifestation contre le gouvernement, mardi à Bagdad (AFP)
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BAGDAD, Irak

En Irak, l’homme politique chiite Moqtada al-Sadr tente de mettre fin aux quatre mois de manifestations contre le gouvernement pour faire respecter un accord plus large qui avalise l’accession de Mohammed Taoufiq Allaoui au poste de Premier ministre, ont confié à Middle East Eye trois responsables chiites de blocs politiques impliqués dans l’accord conclu à Qom, en Iran, le mois dernier.

Les Irakiens se doutaient largement d’un tel accord, ce qui a irrité davantage les manifestants, lesquels n’apprécient guère le manque de transparence et le fait que l’avenir du pays soit façonné en coulisses.

Cependant, c’est la première fois que des détails de cet accord sont révélés.

Parmi ces détails figurent le fait qu’Allaoui – qui a promis d’accéder à de nombreuses demandes des manifestants, notamment de lutter contre la corruption et de traduire en justice les meurtriers de manifestants – a un ensemble limité de tâches, définies dans l’accord.

« [Allaoui] est plus faible qu’Abdel-Mehdi, et c’est précisément en raison de cette faiblesse qu’ils l’ont choisi »

- Un dirigeant de bloc politique chiite

Il doit notamment restaurer le prestige de l’État, rétablir l’ordre, créer les conditions nécessaires pour organiser des élections législatives d’ici un an, se conformer à la décision du Parlement exigeant le retrait des forces étrangères d’Irak et poursuivre l’intégration des milices des Hachd al-Chaabi (Unités de mobilisation populaire) au sein de l’armée irakienne telle qu’ordonnée par l’ancien Premier ministre Adel Abdel-Mehdi, selon les responsables chiites. 

Son mandat ne couvre néanmoins pas les promesses qu’il a faites aux manifestants et il a été choisi pour remplacer Abdel-Mehdi car il est facilement gérable, toujours selon ces responsables.

« Il est plus faible qu’Abdel-Mehdi, et c’est précisément en raison de cette faiblesse qu’ils l’ont choisi », a déclaré l’un des dirigeants à MEE.

« Il n’est pas habilité à ouvrir un véritable dossier sur la corruption et son gouvernement n’est pas autorisé à prendre la moindre décision stratégique, notamment le retrait des forces étrangères d’Irak.

« Son gouvernement sera un gouvernement de transition et Nadjaf [où est basé le grand ayatollah Ali al-Sistani] a clairement affirmé que ce gouvernement de transition n’était pas autorisé à prendre la moindre décision stratégique qui pourrait nuire plus tard au pays », a-t-il ajouté.

Manifestations, assassinats et accords

Depuis quatre mois, les Irakiens manifestent à Bagdad et dans neuf provinces chiites dans le sud de l’Irak, exigeant des services élémentaires et davantage d’emplois, la lutte contre la corruption, de nouvelles règles électorales et la fin de l’ingérence étrangère.

Plus de 550 manifestants ont été tués et environ 25 000 blessés alors que le gouvernement irakien et ses alliés, des factions armées soutenues par l’Iran, mènent une campagne de répression sanglante.

À la fin du mois de novembre, Abdel-Mehdi a présenté sa démission après que Sistani, qui représente l’autorité religieuse suprême du pays, a appelé la Chambre des représentants à déposer une motion de censure contre son gouvernement. Cette demande faisait suite au massacre par les forces de sécurité de 32 manifestants en l’espace de quelques heures à Nassiriya, sans motif clair.

Des Irakiens en deuil portent le cercueil d’un manifestant antigouvernemental tué à Nassiriya par les forces de sécurité en novembre 2019 (AFP)
Des Irakiens en deuil portent le cercueil d’un manifestant antigouvernemental tué à Nassiriya par les forces de sécurité en novembre 2019 (AFP)

Depuis lors, le pays est dirigé par un gouvernement intérimaire. Celui-ci était au pouvoir depuis seulement quelques semaines lorsque les Américains ont assassiné le général iranien Qasem Soleimani et Abou Mahdi al-Mouhandis, chef des Hachd al-Chaabi, près de l’aéroport international de Bagdad, le 3 janvier.

L’accord visant à la nomination d’Allaoui au poste de Premier ministre a été conclu en marge d’une rencontre de réconciliation à Qom organisée début janvier entre Sadr, qui s’est longtemps présenté comme un nationaliste opposé à l’influence iranienne en Irak, et des représentants des factions armées soutenues par l’Iran.

Pendant cette réunion, ils sont convenus de former un « front de résistance unie » mené par Sadr contre les États-Unis, en réaction à l’assassinat de Soleimani et Mouhandis sur le sol irakien.

Tout de suite après que le groupe a prêté allégeance à Sadr en tant que dirigeant de ce front, les négociations se sont poursuivies pour élaborer l’accord qui allait porter Allaoui au pouvoir, ont déclaré les dirigeants chiites à MEE.

Huit semaines de discussions

Les négociations, qui ont duré environ deux mois, ont été organisées entre Sadr et Hadi al-Ameri, le dirigeant de l’alliance Fatah soutenue par les Iraniens et de l’Organisation Badr, l’une des plus grandes factions armées irakiennes.

MEE croit savoir que la plupart des réunions ont eu lieu au domicile de Sadr à Qom, exclusivement entre Sadr et Ameri, avec la participation occasionnelle des proches collaborateurs de Sadr. Les responsables iraniens n’étaient ni directement impliqués ni présents, ont rapporté à MEE les personnes impliquées.

En fin de compte, les deux hommes se sont mis d’accord sur le fait que le candidat au poste de Premier ministre serait désigné par consensus politique, plutôt qu’en fonction de sa qualité de dirigeant du plus grand bloc parlementaire tel que l’exige la Constitution irakienne. Plus précisément, ils ont décidé que ceux impliqués soutiendraient le candidat privilégié par Sadr.

Moqtada al-Sadr rejoint les manifestants contre le gouvernement à Nadjaf, en octobre 2019 (AFP)
Moqtada al-Sadr rejoint les manifestants contre le gouvernement à Nadjaf, en octobre 2019 (AFP)

En échange de ces éléments, le gouvernement mettrait fin aux manifestations, reprendrait le contrôle de la sécurité du pays et s’assurerait de la réouverture des institutions étatiques, notamment les écoles et les universités, ont énuméré à MEE trois responsables chiites au fait des discussions.

« Nous ne lui avions pas demandé de mettre fin aux manifestations, mais il l’a proposé. Il veut être un dirigeant pour tous, alors nous lui avons dit : À votre guise »

- Un dirigeant de bloc politique chiite

« Le rapprochement [avec Sadr] est survenu dans le cadre de l’unité de la position contre les Américains, puis a évolué en consensus politique », a déclaré à MEE un important responsable du Fatah et commandant d’une faction armée impliqué dans les discussions.

Les manifestations ont débuté avec les exigences du peuple, a déclaré ce dirigeant, mais se sont progressivement muées en actes de sabotage. Des routes sont bloquées, des bâtiments privés et publics ont été incendiés et ceux qui refusent de participer aux sit-ins sont menacés. Les deux tiers de ces actes, a-t-il poursuivi, sont l’œuvre de partisans de Sadr.

« En conséquence, toute gestion de la situation sans l’implication de Moqtada [al-Sadr] aurait été un échec. Ses partisans devaient être neutralisés… Nous ne lui avions pas demandé de mettre fin aux manifestations mais il l’a proposé. Il veut être un dirigeant pour tous, alors nous lui avons dit : à votre guise. »

Nouveaux affrontements

Juste après s’être accordé sur les détails, Sadr a demandé à ses partisans de revenir dans les grandes zones de manifestations vendredi, notamment la place Tahrir à Bagdad.  

Quelques heures plus tard, des milliers de membres de l’aile armée de Sadr, Saraya al-Salam, surnommés les « casquettes bleues », ont été déployés sur les lieux de toutes les manifestations pour « assurer la sécurité des places et des manifestants », a déclaré l’homme politique chiite dans un tweet.

Samedi, quelques heures avant l’annonce officielle de la nomination officielle d’Allaoui au poste de Premier ministre, les casquettes bleues, armés de bâtons et de couteaux, ont affronté des manifestants et resserré leur contrôle sur le bâtiment abritant le « restaurant turc », un bastion des manifestants de Bagdad qui surplombe la place Tahrir.

Le bâtiment abritant le « restaurant turc » qui surplombe la place Tahrir de Bagdad (AFP)
Le bâtiment abritant le « restaurant turc » qui surplombe la place Tahrir de Bagdad (AFP)

Hussein, l’un des organisateurs du sit-in qui dure depuis des mois devant le bâtiment, a indiqué que les casquettes bleues visaient à prendre le contrôle de la radio dont se servent les manifestants pour annoncer leurs avis sur les candidats et les mesures politiques liées à leurs exigences.

Plus tard samedi, Sadr a posté une série de tweets, appelant les casquettes bleues à éliminer les « infiltrés » et les « instigateurs » parmi les manifestants, à rouvrir les routes, écoles et bâtiments gouvernementaux, et demandant aux étudiants de retourner à l’université et de coopérer avec les services de sécurité pour rétablir l’ordre.

Au cours des 48 heures suivantes, des affrontements entre les casquettes bleues et les manifestants ont éclaté dans la plupart des gouvernorats où les manifestations étaient les plus actives, surtout lorsque les manifestants ont commencé à scander des slogans contre Allaoui et Sadr.

Au moins un manifestant a été tué à Nadjaf et des dizaines ont été blessés dans d’autres provinces, tandis que les manifestants à Bagdad ont été les plus malmenés et violentés, ont déclaré à MEE des sources au sein des services de sécurité et des témoins oculaires.

« C’est une grosse déception. Je ne sais pas comment ils [les sadristes] ont pu se retourner contre nous comme ça »

- Ali, manifestant

« Nous manifestons depuis plus de 100 jours, avons perdu plus de 600 martyrs et ils [les forces politiques] ont tenté toutes sortes de mesures répressives contre nous, mais nous n’avons pas cessé car nous réclamons nos droits », a déclaré à MEE Ali, un manifestant de Bagdad âgé de 22 ans.

« Désormais, les forces politiques ont abattu leurs dernières cartes [armes] contre nous en envoyant les sadristes sur les places pour mettre fin à la révolution et en assumer les conséquences.

« C’est une grosse déception. Je ne sais pas comment ils [les sadristes] ont pu se retourner contre nous comme ça. Ils ont partagé notre douleur, notre joie et notre nourriture ces quatre derniers mois », a-t-il ajouté.

Le candidat de Sadr

Mohammed Allaoui est un homme politique irakien expérimenté qui a débuté sa carrière au sein du parti islamique Dawa, avant de le quitter par la suite. Allaoui est né à Bagdad il y a 65 ans, mais a été contraint de quitter la ville en 1977, après avoir été poursuivi par le Baas de Saddam Hussein. À l’époque, le parti Baas interdisait les activités politiques des partis politiques communistes et islamiques, y compris Dawa. Lorsqu’Allaoui a fui le pays, les biens et propriétés de sa famille ont été confisqués.

Il s’est installé à Beyrouth et a rejoint l’Université américaine pour achever ses études en architecture en 1980. Il a la double nationalité irakienne et britannique et ses manières sont un mélange d’islamisme et de laïcité, entretenant des relations étroites avec les laïcs.

Allaoui a été élu député pour deux mandats consécutifs en 2006 et 2010 et a été nommé ministre des Communications dans les gouvernements de l’ancien Premier ministre Nouri al-Maliki mais a démissionné à chaque fois « en raison de dissensions avec le Premier ministre sur les problèmes de corruption », d’après quelqu’un qui a travaillé pour Allaoui au sein de ces deux administrations.

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Allaoui est un cousin de l’ancien Premier ministre et politicien laïc Iyad Allaoui, mais c’est également un proche de Sadr. Deux des filles d’Allaoui ont épousé des fils de Basil al-Sadr, le cousin de Sadr et directeur des relations étrangères au bureau de Sadr à Londres.

Bien que l’accord de Qom désigne Allaoui comme un candidat de Sadr et Ameri, les renseignements qui ont été révélés à propos des réunions privées des dirigeants chiites soutenus par les Iraniens indiquent que Sadr prévoyait de nommer Allaoui à ce poste depuis la fin du mois de décembre.

« Ameri et ses alliés ont remarqué ce désir et se sont efforcés de le cultiver », a affirmé l’un des dirigeants chiites.

La nomination d’Allaoui « est un plan prémédité qui a commencé il y a plus de 40 jours lorsque les forces politiques [soutenues par les Iraniens] ont remarqué que Sadr était convaincu de la nomination d’Allaoui, de sorte qu’ils ont cherché à perpétuer et cultiver cette conviction », a déclaré un responsable chiite à MEE.

« Après l’assassinat de Soleimani et de Mouhandis, la politique iranienne en Irak a totalement changé. Soleimani œuvrait pour exclure Moqtada et le maintenir à l’écart en permanence, mais désormais la situation a changé. 

« Les Iraniens ont tendance à contenir Sadr et à lui accorder le rôle qu’il désire.

« Les factions armées ont prêté allégeance à Sadr à Qom en tant que dirigeant de la résistance et cela faisait partie de la mise en œuvre de cette politique. »

Violences et représailles

Avec l’accession au pouvoir d’Allaoui, les manifestants sont arrivés à la croisée des chemins, estiment des analystes.

Soit les manifestations – les plus sanglantes qu’a connues l’Irak depuis 2003 – s’apaisent et disparaissent en conséquence de la répression exercée par les sadristes et leurs alliés, soit la situation dégénère et les manifestants empruntent un chemin plus violent.

« [Sadr] n’a pas réussi à représenter les manifestants et il représente désormais le régime »

- Munqith M. Dagher, fondation pour la recherche de Gallup International

« Allaoui s’est retrouvé opposant au soulèvement après avoir été nommé par les forces qui avaient porté Abdel-Mehdi à ce poste », a analysé pour MEE Munqith M. Dagher, directeur pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord à la fondation pour la recherche de Gallup International

« Après ce qu’ont fait les casquettes bleues au cours des derniers jours, il n’a pas réussi à représenter les manifestants et il représente désormais le régime.

« Toutes les forces, milices et institutions de l’État profond ont échoué à contenir le soulèvement. Les casquettes bleues en seront-ils capables ?

« Ce que les sadristes font actuellement, c’est relever la difficulté pour les manifestants, qui en sont venus à apprécier ces défis », a déclaré Dagher.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.