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En Jordanie, les Palestiniens aspirent à être des citoyens comme les autres

Au sein du royaume hachémite, l’opposition politique ne se dessine plus selon une ligne de fracture Palestiniens vs. Jordaniens, même si certaines discriminations demeurent contre les descendants de réfugiés venus de Cisjordanie et de Gaza
Le camp palestinien d’al-Wehdat, dans le sud de la capitale jordanienne Amman. Désormais, la plupart des réfugiés palestiniens de Jordanie vivent en dehors des camps, qui restent cependant le symbole de la cause palestinienne (MEE/Clothilde Mraffko)
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AMMAN, Jordanie

Au cœur du souk animé, la façade du « nadi » du camp de réfugiés palestinien d’al-Wehdat, dans le sud d’Amman, est surmontée d’une reproduction de la coupole dorée du dôme du Rocher de Jérusalem. À la porte, des portraits de martyrs palestiniens accueillent les visiteurs ; à l’intérieur, une carte de la Palestine d’avant 1948 côtoie un portrait du roi de Jordanie, Abdallah II, à la lueur des néons blafards.

« Je suis Jordanien mais j’adore la Palestine. Je suis issu des deux patries », martèle Shadi al-Fayyoumi, qui tient les comptes de ce centre social et sportif depuis 2007.

Les siens vivaient à Jaffa, avant d’être contraints à l’exil lors de la Nakba – la « catastrophe » en arabe, le nom que les Palestiniens donnent à la création d’Israël, en 1948, laquelle a causé l’exode de la majorité d’entre eux, qui ont dû fuir ou ont été chassés de leurs terres par les milices juives.

Son père est né dans un camp à Jéricho, en Cisjordanie alors gouvernée par la Transjordanie, avant l’occupation israélienne de 1967.

« J’ai conservé le statut de réfugié pour préserver la cause. Je n’oublie pas mes racines. Mon pays est occupé, ma patrie est violée, c’est mon devoir de me souvenir »

- Shadi al-Fayyoumi, comptable

Shadi al-Fayyoumi, lui, n’a connu que la Jordanie. Comme l’immense majorité des réfugiés palestiniens ici, il a la nationalité jordanienne et est citoyen de plein droit du royaume.

« J’ai conservé le statut de réfugié pour préserver la cause. Je n’oublie pas mes racines. Mon pays est occupé, ma patrie est violée, c’est mon devoir de me souvenir », confie le quadragénaire à Middle East Eye.

Il pourrait aller visiter la terre de ses ancêtres « pour vingt dinars » (environ 25 euros), mais il s’y refuse, tout comme il boycotte les produits israéliens. Sa part de résistance.

Pour le reste, le comptable approuve la politique du royaume jordanien, même s’il est opposé aux accords de paix avec Israël signés en 1994 – comme l’immense majorité de la population du royaume.

Les récents rapprochements avec les autorités israéliennes ne suscitent chez lui qu’un haussement d’épaules : « La Jordanie a des capacités limitées, que ce soit sur le plan militaire ou économique. Je ne veux pas entrer en conflit avec mon État. »

Une identité dynamique    

« La Jordanie vit des aides internationales, elle est prise en étau », abonde Anouar Bleheha, chauffeur de taxi qui, comme la plupart des Jordaniens d’origine palestinienne, vit hors du camp.

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Un sentiment largement partagé ici. « Nous observons l’émergence de la quatrième génération de réfugiés palestiniens en Jordanie, c’est normal que ces gens se sentent à la fois Jordaniens et Palestiniens, ce n’est pas contradictoire. Mon identité n’a jamais été à dimension unique », commente Oraib al-Rantawi, qui a fondé et dirige le centre Al-Quds for Political Studies à Amman.

« Cette identité est aussi dynamique : elle varie d’une époque à l’autre, au gré des développements politiques [en Palestine] », ajoute-t-il.

« Les Palestiniens se sont jordanisés », complète Jalal al-Husseini, chercheur associé à l’Institut français du Proche-Orient (IFPO).

« Le fait que l’organisation de libération de la Palestine [OLP], dès 1994, ait semblé les ignorer pour se consacrer à la Cisjordanie et à Gaza a beaucoup contribué à ce que les réfugiés se détournent un peu. Des griefs subsistent, mais plutôt au niveau individuel, des frustrations de ne pas accéder à certains postes… »

À demi-mot, Anouar Bleheha confirme : parce qu’il est d’origine palestinienne, certains emplois de fonctionnaires lui sont inaccessibles, dans le domaine de la sécurité par exemple, ou les renseignements.

« Les postes importants de la fonction publique sont attribués d’abord aux Transjordaniens [les descendants de ceux qui peuplaient la Jordanie au moment de la création du royaume hachémite il y a 100 ans]. Ce n’est pas écrit sur le passeport si on est Transjordanien ou descendant de réfugiés, mais [l’administration] remonte toujours à 1948 ou 1967 pour connaître l’appartenance », explique Jalal al-Husseini à MEE.

« Nous observons l’émergence de la quatrième génération de réfugiés palestiniens en Jordanie, c’est normal que ces gens se sentent à la fois Jordaniens et Palestiniens, ce n’est pas contradictoire. Mon identité n’a jamais été à dimension unique »

- Oraib al-Rantawi, directeur du centre Al-Quds for Political Studies

Il s’agit selon lui d’une politique assumée du gouvernement jordanien, qui pourrait se résumer ainsi : « Ces gens, on les a accueillis mais ils appartiennent à une autre nation, ils aspirent au droit au retour quelque part. Il y a une limite à cette citoyenneté ».

Pour contourner ces restrictions, les Palestiniens ont donc majoritairement investi le secteur privé. Et dans l’ensemble, beaucoup s’estiment chanceux, comparant leur situation à celle des autres réfugiés palestiniens dans les pays arabes alentour, qui n’ont pas accès à la citoyenneté et souffrent de nombreuses restrictions, souligne Jalal al-Husseini.

Après la Nakba, en 1948, la plupart des régimes arabes ont justifié de ne pas accorder la nationalité aux Palestiniens sous prétexte qu’ils avaient vocation à retourner dans leur patrie d’origine. Leurs descendants continuent d’ être perçus comme des réfugiés qui ne sont pas intégrés à leur État d’accueil, au nom du droit au retour.      

L’exception des Gazaouis

Dans l’appartement de son fils à Amman, interrompu par ses petits-enfants qui viennent le saluer de leurs rires espiègles, Jumaa Bahbahani, 68 ans, dit lui aussi « être Jordanien de cœur. Personne ne comprend à quel point j’aime ce pays ».

Il y a cinq ans, il est sorti du camp d’al-Wehdat, où il a passé presque toute sa vie, mais « le camp habite en nous », résume-t-il.

« Je suis à la retraite, quand je me réveille, j’y vais, je dois y aller, je vois mes amis… Je ne suis pas le seul dans ce cas, tous ceux qui ont vécu dans un camp vous diront la même chose. Quand on est là-bas, on se sent au cœur de la Palestine. »

Jumaa Bahbahani dans l’appartement de son fils à Amman, le 24 novembre 2021 (MEEClothilde Mraffko)
Jumaa Bahbahani dans l’appartement de son fils à Amman, le 24 novembre 2021 (MEE/Clothilde Mraffko)

Jumaa Bahbahani est un réfugié de Gaza. Comme lui, environ 140 000 Palestiniens originaires de l’enclave sont coincés dans les limbes administratives : ils n’ont pas la citoyenneté jordanienne.

Gaza étant sous contrôle égyptien jusqu’à l’occupation israélienne de 1967, ces réfugiés sont arrivés en Jordanie avec un laissez-passer égyptien. Le royaume hachémite a ainsi accordé la nationalité aux Palestiniens de Cisjordanie, qui était sous son contrôle avant 1967, mais pas à ceux de Gaza. Puis, en 1988, il a retiré aussi la citoyenneté jordanienne aux Palestiniens vivant en Cisjordanie, quelques années avant la création de l’Autorité palestinienne.

« On vit une injustice énorme. Dans tous les domaines de notre vie, l’éducation, la santé, le travail… Cela fait 54 ans que je suis en Jordanie, est-ce que je mérite d’être sans droits civils et politiques ? Est-ce que c’est une vie ? »

- Jumaa Bahbahani, réfugié de Gaza

« On vit une injustice énorme. Dans tous les domaines de notre vie, l’éducation, la santé, le travail… Cela fait 54 ans que je suis en Jordanie, est-ce que je mérite d’être sans droits civils et politiques ? Est-ce que c’est une vie ? », se lamente ce père de cinq enfants, fils de réfugiés palestiniens qui s’étaient installés à Rafah, dans la bande de Gaza, avant de venir en Jordanie après la défaite de 1967.

Selon lui, « à moins qu’aucun Jordanien ne postule », une soixantaine de professions leur sont interdites, ce qui réduit considérablement leurs opportunités d’emploi, bien plus que les Palestiniens possédant la nationalité jordanienne (dont l’interdiction d’embauche ne concerne que quelques emplois dans la fonction publique, a des postes plus élevés). En outre, ils n’ont pas, en pratique, accès aux universités publiques.  

Jumaa, qui a travaillé comme professeur de mathématiques, ne pouvait ainsi pas exercer dans des écoles publiques, mais uniquement dans des établissements de l’UNRWA, l’agence onusienne pour les réfugiés palestiniens. S’il avait eu la nationalité, il aurait pu enseigner partout.

Le royaume hachémite justifie ces discriminations en invoquant des raisons démographiques : il s’agit de préserver le subtil équilibre entre Jordaniens d’origine palestinienne et Transjordaniens, les Jordaniens « de souche ». Le pays a ainsi refusé d’accueillir les réfugiés palestiniens fuyant l’Irak après l’invasion américaine de 2003 ou ceux venus de Syrie après 2011.

Officiellement, environ 42 % des Jordaniens seraient Palestiniens, mais cela ne comprend que ceux qui ont la citoyenneté. La question reste ultra-sensible ; le royaume hachémite veut à tout prix éviter de donner raison à la droite et l’extrême droite israéliennes qui plaident pour que la Jordanie devienne la patrie de substitution des Palestiniens.

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« La Jordanie vit sous le slogan ‘’Jordan first and we are all Jordanians’’ [La Jordanie d’abord et nous sommes tous Jordaniens]. Donc il est interdit, dans le recensement par exemple, de différencier entre Jordaniens transjordaniens et ceux d’origine palestinienne », rappelle Jalal al-Husseini.

Toute vie politique à part est largement découragée voire empêchée par les autorités jordaniennes, puisqu’ils sont considérés comme Jordaniens. « Le problème ici, c’est que la vie politique est assez anémique », ajoute-t-il. 

Jumaa Bahbahani, parce qu’il appartient aussi à une génération qui a vu les Palestiniens être très actifs sur le plan politique, aimerait bien pouvoir participer davantage. Mais même les élections au sein du club du camp lui sont désormais interdites, car il n’est pas citoyen.

« Si je participe à n’importe quelle manifestation, ne serait-ce que pour demander que mes droits soient reconnus, j’outrepasse les limites de ce que j’ai le droit de faire dans ce pays », déplore-t-il, soulignant que certains de ses amis ont ainsi été menacés d’être envoyés en prison s’ils prenaient part à des activités politiques.

Pourtant, il n’est pas satisfait des dernières décisions jordaniennes sur le dossier palestinien. « La politique étrangère de la Jordanie est faible », juge-t-il.

L’opposition n’est plus palestinienne

Au-delà des déclarations de principe sur l’attachement au droit au retour des réfugiés palestiniens et la protection des lieux saints musulmans et chrétiens dont le royaume hachémite est le gardien à Jérusalem, la Jordanie opère ces derniers temps un rapprochement avec Israël qui a mauvaise presse auprès de sa population.

Fin juin, le nouveau chef du gouvernement israélien, Naftali Bennett, pourtant un dirigeant colon d’extrême droite, a ainsi secrètement rencontré le roi, peu après son arrivée au pouvoir. Des accords sur l’eau et certaines exportations vers la Cisjordanie occupée ont été annoncés dans la foulée. Le président israélien a également été reçu par le souverain hachémite début septembre.

Autre symbole de ce rapprochement, le 22 novembre, la Jordanie a conclu un accord de principe avec Israël sous l’égide des Émirats arabes unis, artisan actif du rapprochement avec Israël depuis qu’il est le premier État du Golfe à avoir établi des liens avec ce pays en août dernier.

L’arrangement prévoit que le royaume hachémite construise des installations afin de fournir quelque 600 mégawatts d’énergie à Israël en échange de 200 millions de mètres cubes d’eau dessalée. La Jordanie justifie ce compromis en soulignant le stress hydrique du pays ; ses opposants y voient un renforcement de la dépendance jordanienne vis-à-vis de son voisin.

« Non à la normalisation », dit la pancarte tenue par une petite fille, dans une manifestation à Amman, le 26 novembre dernier, contre l’accord conclu entre la Jordanie et Israël qui prévoit des échanges d’électricité contre de l’eau (MEE/Clothilde Mraffko)
« Non à la normalisation », dit la pancarte tenue par une petite fille, dans une manifestation à Amman, le 26 novembre, contre l’accord électricité contre eau entre la Jordanie et Israël (Clothilde Mraffko)

À la sortie de la grande prière du vendredi, le 26 novembre, ils étaient ainsi plusieurs centaines à manifester dans les rues d’Amman, sous l’œil vigilant d’un gros contingent de policiers.

« Je suis contre la normalisation », martèle Baya, 26 ans, qui travaille dans le domaine de l’art et se dit « Jordanienne, avec de lointaines racines palestiniennes ».

« Le gouvernement fait des choses bizarres alors que les Israéliens, eux, ont une vision. Si on les laisse faire, l’occupation va s’étendre. Je ne manifeste pas uniquement pour la Palestine mais aussi pour le bien de la Jordanie », dit-elle à MEE.

« Il y a un renforcement de la coopération avec l’occupation », s’inquiète Oussama, un ingénieur de 26 ans, parmi les manifestants à Amman. « D’abord, il y a eu cet accord sur le gaz [signé en 2016], maintenant c’est l’eau contre l’électricité, on doit montrer qu’on est contre cette coopération. »

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Pour lui, l’« essai de normalisation » remonte à 1994 et la signature des accords de paix entre la Jordanie et Israël, aujourd’hui encore largement impopulaires dans le royaume et régulièrement dénoncés. Une normalisation « pas seulement sur le plan politique mais aussi dans le domaine civil », dénonce le jeune homme, dont les ancêtres sont originaires de Jaffa.

Environ une trentaine de manifestants ont été arrêtés, après avoir exprimé leur opposition au projet, en majorité des étudiants. « Mais nous n’avons pas peur », poursuit Oussama.

La répression ne vise d’ailleurs pas spécifiquement les manifestations en faveur de la cause palestinienne, mais toute expression politique que le royaume perçoit comme potentiellement déstabilisante pour le pouvoir.

« Nous ne sommes pas un pays démocratique », souligne ainsi Oraib Rantawi.

L’analyste palestinien estime que, sur le sujet d’Israël, la colère n’est pas identitaire : les Transjordaniens sont tout aussi remontés contre la possibilité que le royaume « bascule dans les accords dits d’Abraham », cette série de traités de normalisation signés entre pays arabes et Israël sous l’égide de l’ancien président américain Donald Trump.

Autrefois fers de lance de l’opposition dans le pays, les Palestiniens ne se distinguent plus vraiment sur la scène politique. Après Septembre noir et l’expulsion de l’OLP de Jordanie au début des années 70, l’expression palestinienne quitte peu à peu le champ politique.

Aujourd’hui, les lignes de fracture sont ailleurs, observe Oraib Rantawi. « Depuis 1989, au moment où la Jordanie a repris une vie parlementaire, le cœur de l’opposition a translaté des Palestiniens – comme c’était le cas dans les années 50, 60 ou 70 – aux Jordaniens. »

Pourquoi ? « Parce que les Palestiniens se sont mis en retrait et n’avaient plus d’appétit politique maintenant que des dirigeants palestiniens, et non plus la Jordanie ou les autres pays arabes, étaient responsables de leur cause », dit-il en référence à l’Autorité palestinienne.

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« De plus, la Jordanie a peu à peu cessé d’être un État rentier, elle a dû effectuer des coupes budgétaires qui ont affecté en priorité sa relation avec les tribus [qui constituent la majorité des « Transjordaniens »]. Leurs membres, souvent fonctionnaires, ont perdu leurs privilèges, ce qui a attisé leur colère et rancœurs. »

L’afflux de réfugiés syriens dans le pays après 2011 a également déplacé le curseur politique vers d’autres préoccupations. De fait, malgré quelques manifestations, l’accord conclu avec Israël sur l’eau et l’électricité ne semble pas déplacer les foules pour l’instant.

« Les Palestiniens ont quitté la scène politique, car ils n’avaient plus de motivations concernant la cause palestinienne, mais tôt ou tard, ils reviendront à la rue à travers l’angle économique », veut cependant croire Oraib Rantawi.