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Le plus grand fossé en Turquie ? Peut-être le conflit sur les « choix de vie »

Des critiques accusent les responsables du gouvernement de garder le silence lorsque ceux qui ont des valeurs libérales sont attaqués. Erdoğan n’est pas d’accord
Des femmes manifestent pour les droits des femmes et la laïcité à Istanbul, en octobre 2016 (AFP)

ISTANBUL, Turquie – Le débat sur les menaces et les atteintes aux modes de vie des gens en Turquie n’est pas nouveau. Mais une succession d’incidents au cours des derniers mois a renforcé les craintes que la ligne de faille opposant religieux et laïcs s’élargisse jusqu’au point de non-retour.

Beaucoup de gens ont été crispés par les agressions contre les gens qui se rassemblent pour écouter des albums de rock, les avertissements à ne pas célébrer le Nouvel An ou même les attaques sur la façon dont les gens s’habillent.

Le fossé est peut-être le plus dangereux des multiples divisions en Turquie – pourtant le pays a réussi à s’en sortir d’une façon ou l’autre pendant une grande partie des 90 dernières années.

La République moderne, fondée par Mustafa Kemal Atatürk en 1923, a été construite sur les ruines de l’Empire ottoman qui s’est effondré, lequel était également le siège du califat islamique. Atatürk était déterminé à ce que la Turquie moderne soit européenne et a poussé la nouvelle république à adopter des lois et un mode de vie occidentaux.

Comment le fossé a évolué – et s’est creusé

Mais les événements récents ont pris de telles proportions que le président turc Recep Tayyip Erdoğan a estimé qu’il était nécessaire d’aborder la question au cours de l’allocation hebdomadaire qu’il adresse aux administrateurs locaux depuis le palais présidentiel.

« Le mode de vie de personne n’est systématiquement menacé en Turquie », a déclaré Erdoğan au palais le 4 janvier. « Par le passé, j’ai souligné certaines questions avec lesquelles je ne suis pas d’accord, mais je n’ai jamais utilisé les pouvoirs que me confèrent mes fonctions pour intervenir dans le mode de vie de quiconque. »

« Par le passé, j’ai souligné certaines questions avec lesquelles je ne suis pas d’accord, mais je n’ai jamais utilisé les pouvoirs que me confèrent mes fonctions pour intervenir dans le mode de vie de quiconque. » – Le président turc Recep Tayyip Erdoğan

Son accent sur le « mode de vie » indique que le président a ressenti le besoin de répondre aux critiques spécifiques contre lui et son parti. Le débat se concentre généralement sur l’approche conservatrice et religieuse en opposition à une mentalité européenne plus libérale. Cela couvre tout, depuis le rôle des femmes et le nombre d’enfants dans une famille au meilleur âge pour se marier et même comment s’habiller.

Historiquement, la suppression des choix de vie des sections conservatrices de la société turque, ainsi que le fait de se moquer de leurs croyances et de leurs vêtements comme étant arriérés, a créé une accumulation de ressentiment. Ce ressentiment a finalement trouvé un exutoire en 2002, lorsque le Parti de la justice et le développement (AKP) – parti conservateur islamiste dont Erdoğan est cofondateur – est arrivé au pouvoir.

Initialement, l’AKP et ses gouvernements ont dépensé leur énergie à corriger ces torts, une initiative applaudie par la majorité de la population. Cependant, il y a eu aussi un débat au sujet des plaintes croissantes concernant la « pression du voisinage », ou l’ingérence dans la façon dont les gens se comportaient envers les autres dans les quartiers fortement conservateurs et l’absence d’action contre les coupables.

Le fossé s’est creusé après 2013 et les manifestations de Gezi Park à l’appui de la liberté d’expression et autres droits, qui a laissé l’administration secouée.

Le père Noël chassé de la ville

Les détracteurs du gouvernement accusent désormais les responsables de garder souvent le silence lorsque des personnes ou des groupes qui ne sont pas en parfait accord avec leur vision du monde plus conservatrice sont attaqués.

Erdoğan a déclaré dans son discours de mardi que la Turquie était un État de droit et que les tribunaux du pays traiteraient par le système judiciaire toute violation des droits des personnes.

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Cependant, les observateurs soulignent de multiples cas où les coupables ont été traités à la légère, ce qu’ils considèrent comme relevant d’un motif politique et comme un feu vert pour un tel comportement. Le gouvernement insiste sur le fait que ces allégations sont fausses et dit ne pas pouvoir intervenir dans le processus judiciaire.

Mais ces cas persistent. Aysegul Terzi, une infirmière de 23 ans, a été agressée physiquement par un homme dans un autobus public en septembre parce qu’elle portait un short pour aller au travail. L’agresseur a prétendu qu’il était offensé par la façon dont elle était habillée.

L’agresseur a été arrêté et libéré à plusieurs reprises et finalement relâché par un tribunal. Le ministère de la Famille et des Affaires sociales a déclaré à l’époque qu’il poursuivrait l’affaire.

Dans un autre cas, les fans du groupe Radiohead ont été attaqués par une foule à Istanbul en juin. Ils s’étaient rassemblés pour entendre le nouvel album du groupe : leurs assaillants étaient offusqués qu’ils écoutent de la musique et boivent de l’alcool pendant le mois sacré du Ramadan.

Des manifestants en Turquie, opposés à Noël et au Nouvel An, prennent fréquemment pour cible le Père Noël (AFP)

De tels incidents se produisent aujourd’hui à intervalles relativement fréquents – il n’est donc pas surprenant que les citoyens laïcs de Turquie se sentent de nouveau en ligne de mire après les incidents successifs de ces derniers jours.

Depuis quelques années, il est devenu courant de voir des groupes tenter de dissuader les gens de célébrer la Saint-Sylvestre, qui, selon les manifestants, n’est ni islamique ni turque.

Par le passé, les méthodes employées se limitaient à distribuer des prospectus aux principaux carrefours des villes ou à mettre en scène des saynètes dans lesquels le Père Noël est chassé hors de la ville par des personnes habillées en vêtements ottomans (en dépit des origines turques de Saint Nicolas, il est considéré comme un truc commercial associé au Nouvel An).

Cette année, cependant, l’une de ces mises en scène montraient les gens habillés en Ottomans pointant une arme sur la tête du père Noël. Une plainte du public contre les personnes impliquées a été rejetée au motif que cela relevait de leur droit à la liberté d’expression.

Il y avait aussi des unes dans les médias islamistes qui frôlaient les menaces et les discours de haine mettant les gens qui comptaient célébrer la nouvelle année contre les conséquences. Un titre affirmait : « Aujourd’hui, c’est le dernier jour, c’est le dernier avertissement. NE FAITES PAS LA FÊTE. »

C’est aussi la première fois que la Direction des affaires religieuses de Turquie demandait dans son sermon des prières du vendredi que les gens ne célèbrent pas la nouvelle année.

Puis, le 3 janvier, à l’aéroport Atatürk d’Istanbul, le créateur de mode Barbaros Sansal, fervent détracteur de l’AKP, a été agressé par la foule. Des inquiétudes ont été soulevées quant à la façon dont une foule de bagagistes a été autorisée à agresser quelqu’un sur la piste sans sanction officielle tandis qu’elle débarque d’un avion.

Sansal avait été expulsé du nord de Chypre et a été arrêté à son arrivée à Istanbul pour une vidéo déplaisante, réalisée en réponse aux menaces appelant les gens à ne pas célébrer le Nouvel An. Il est accusé d’insulte à la nation turque. Erdoğan, dans son discours du 4 janvier, a condamné un tel comportement de la foule sans mentionner cet incident spécifique. Il a dit que la Turquie était un État de droit et que les gens ne devraient pas essayer de prendre les choses en main.

L’attentat contre la boîte de nuit suscite une condamnation religieuse

Le fait le plus choquant a cependant été l’attentat revendiqué par l’État islamique contre le Reina, une boîte de nuit branchée d’Istanbul, qui a fait 39 morts et de nombreux blessés dans les premières heures de 2017.

Mehmet Görmez, président de la Direction des affaires religieuses, a été prompt à condamner le massacre. « Cela ne fait aucune différence si cet acte barbare est commis dans un bazar, un lieu de culte ou un lieu de divertissement, a-t-il déclaré. La seule chose qui différencie l’acte terroriste perpétré cette nuit des autres est qu’il vise à diviser la nation et à toucher des gens ayant des modes de vie différents. »

Mehmet Görmez, président de la Direction des affaires religieuses

« Cela ne fait aucune différence si cet acte barbare est commis dans un bazar, un lieu de culte ou un lieu de divertissement »

Akif Hamzaçebi, vice-président du parlement et député du Parti républicain du peuple (CHP), a été l’un des premiers responsables politiques à déclarer que l’atrocité du Reina était une attaque contre un choix de vie.

Erdoğan a fustigé les détracteurs qui perçoivent que son gouvernement ne condamne pas les attentats perpétrés par l’État islamique de façon véhémente ou sincère, soutenant que son gouvernement pleurait autant chaque attentat. Il a même poursuivi en accusant ces détracteurs d’avoir gardé le silence lorsque le même groupe a attaqué une cérémonie de mariage à Gaziantep en août dernier, lors de laquelle 56 personnes ont perdu la vie.

Dans son discours de mardi, Erdoğan s’est tenu à la ligne de pensée qu’il a souvent répétée, à savoir que la Turquie est attaquée par des puissances obscures qui veulent réduire le pays à l’état de dislocation dans lequel il se trouvait à la fin de la Première Guerre mondiale.

Il a déclaré que chaque citoyen devait adapter son comportement et ses propos en gardant à l’esprit que ces attentats visaient à monter les différents segments de la société les uns contre les autres et à agrandir les lignes de fracture fondées sur les modes de vie.

Pourtant, le segment laïc pur et dur de la société n’est pas le seul à être préoccupé par la polarisation et l’antagonisme croissants. Elif Çakır, journaliste et chroniqueuse pour le journal Karar, qui représente la voix modérée de l’AKP au pouvoir, a vitupéré contre le mécontentement du gouvernement à l’égard des personnes qui ont considéré l’atrocité du Reina comme une attaque contre un mode de vie.

« Beaucoup d’entre nous ont naturellement décrit le massacre du Reina comme une attaque contre un choix de vie [...] Parce que nous sommes en Turquie et de telles choses se produisent [...] Les bleus sur les jambes d’Ayşegül, coupable d’avoir porté une minijupe, ne sont pas encore partis [...] », a-t-elle écrit.

« Même si avons peut-être conclu rapidement qu’il s’agissait d’une attaque contre un mode de vie, il est clair que la tension au sein de la société est très forte et une organisation telle que la Direction des affaires religieuses doit faire preuve de plus de sensibilité [...]. »

Dans une autre colonne, Çakır s’est demandé pourquoi les autorités, qui s’empressent de décrire les victimes du terrorisme comme des martyrs, ont refusé d’en faire autant pour les victimes de l’attentat du Reina. « Nos dirigeants, responsables gouvernementaux et responsables politiques au sein de l’AKP sont habituellement prompts à arriver sur les lieux des faits et délivrent immédiatement des déclarations qualifiant les victimes de martyrs [...]. Mais malheureusement, le terme "martyr" n’a pas été employé pour les victimes du Reina. On les a décrits comme des innocents, des civils [...] Mais personne ne les a qualifiés de martyrs [...]. »

Ahmet Hakan, journaliste qui a travaillé dans la presse islamiste pendant plusieurs années et qui a rejoint récemment le groupe laïc Doğan Media Group, a écrit dans une colonne que le mot « laïcité », qui l’emplissait autrefois de dégoût, était désormais une source d’espoir.

« Aujourd’hui, la laïcité libertaire est devenue le principe qui consiste à dire "stop" à ceux qui tentent d’interférer avec des choix de vie. »

- Ahmet Hakan, journaliste

« Par le passé, lorsque la laïcité était évoquée, je me fâchais [...] parce que par le passé, la laïcité était l’étendard sous lequel se rassemblaient certaines personnes qui pensaient qu’il était acceptable d’interférer avec les choix de vie des autres [...], a-t-il écrit. De nos jours, lorsque la laïcité est évoquée, l’image d’un havre de paix me vient à l’esprit [...] parce qu’aujourd’hui, la laïcité libertaire est devenue le principe qui consiste à dire "stop" à ceux qui tentent d’interférer avec des choix de vie [...]. »

Le fait que la quasi-totalité des 27 touristes tués lors de l’attentat du Nouvel an contre le Reina étaient originaires d’un pays arabophone ou d’origine arabe est un signe fort de ce que la Turquie représente pour beaucoup de gens au Moyen-Orient.

Ils viennent apprécier ce mélange harmonieux entre un mode de vie oriental et occidental conçu dans les années 2000, que peu d’autres pays du Moyen-Orient ont réussi à atteindre, avec un gouvernement pro-islamiste qui peut effectivement fonctionner et réussir. C’est pour cette raison que la Turquie a été citée comme un modèle potentiel pour les États du Moyen-Orient pendant les premiers jours du printemps arabe.

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.