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Les milices chiites rejointes par des sunnites irakiens pour combattre les militants de l'EI

Des troupes armées sunnites s'alignent avec les Unités de mobilisation populaire chiites pour accéder aux armes et aux équipements dans le cadre de leur lutte contre l'État islamique
Des combattants irakiens du groupe chiite Asaïb Ahl al-Haq (« La Ligue des Justes ») de retour dans la ville méridionale de Bassora, le 14 juin 2015 (AFP)

BAGDAD – « Nous sommes prêts à nous allier avec le diable si cela nous permet de nous débarrasser de Daech [État islamique] », a déclaré Mohammed, un commandant sunnite irakien qui combat l'État islamique à Anbar aux côtés des Kataeb Hezbollah, une milice chiite de premier plan.

Mohammed, qui n'a pas souhaité donner son nom complet, s'est exprimé à Middle East Eye après avoir terminé le travail administratif relatif à ses combattants auprès des autorités fédérales irakiennes à Bagdad.

« Les figures sunnites qui jouent la carte du sectarisme et insistent sur le refus de coopérer avec ce qu'elles appellent les milices chiites vivent actuellement dans des hôtels à Arbil, Dubaï et Amman, alors que nos enfants et nos femmes meurent chaque jour dans des tentes installées pour eux dans le désert », a-t-il indiqué avec amertume. « Qu'ils viennent avec leurs familles vivre avec les nôtres dans les tentes, et nous en reparlerons », a-t-il ajouté.

Comme Mohammed, des milliers de membres de tribus sunnites ont rejoint les factions armées chiites qui luttent contre les militants islamistes dans les régions sunnites afin d’obtenir le soutien moral et logistique nécessaire pour libérer leurs régions.

Un tiers des territoires irakiens dans les parties nord et ouest du pays majoritairement sunnites est tombé entre les mains des militants de l'État islamique l'été dernier, suite à l'effondrement spectaculaire de l'armée irakienne.

Depuis lors, des milices chiites, dont la Brigade Badr, Asaïb Ahl al-Haq et les Kataeb Hezbollah, représentent l'ossature des Unités de mobilisation populaire, formées par le gouvernement irakien en juin dernier pour mettre en place une organisation gouvernementale regroupant les factions armées qui luttent contre l'État islamique.

Les Unités de mobilisation populaire se composent de milices chiites de premier plan, auxquelles s'ajoutent tous les nouveaux groupes armés chiites et multi-sectaires.

Un grand nombre des nouveaux bataillons sunnites, chacun constitué de 250 à 600 combattants, a été formé dans les secteurs sunnites de la province de Diyala, à l'est de Bagdad, de la province d'Anbar à majorité sunnite, et de Salah ad-Din, province natale de l'ancien Président irakien Saddam Hussein.

Ces bataillons ont des liens avec la Brigade Badr, les Kataib Hezbollah, Asaïb Ahl al-Haq, al-Nujabaa (scission d'Asaïb), Jund al-Imam (nouvelle milice chiite formée l'année dernière), la Brigade Ali al-Akbar (nouvelle milice chiite formée il y a quelques mois) et Kataib Sayyid al-Shuhada (nouvelle milice chiite).

« Depuis le départ, nous pensons qu'il nous est impossible de libérer nos terres sans obtenir l'aide des Irakiens, ne pouvant compter sur les États-Unis ni aucun autre pays. Nous avons donc rejoint les Unités de mobilisation populaire », a expliqué par téléphone à MEE Khalid Abdullah, commandant du bataillon sunnite d'Asaïb Ahl al-Haq de Salah ad-Din.

« Au début de l'année, nous avons rejoint Asaïb Ahl al-Haq ; depuis, nous combattons côte à côte pour libérer nos secteurs [...] Ils ont armé, équipé et formé mes 600 combattants, sans conditions », a raconté Abdullah.

Fusionner les petits et nouveaux groupes armés, indépendamment de leurs affiliations, avec des milices chiites de premier plan telles que la Brigade Badr, Asaïb Ahl al-Haq ou les Kataeb Hezbollah permet à leurs combattants d'accéder à des armes et des équipements moyens et légers sans être soumis aux procédures lentes et bureaucratiques adoptées par le ministère irakien de la Défense, ont expliqué les commandants sunnites.

Les principales milices chiites ont reçu avec enthousiasme le soutien de la grande puissance régionale iranienne, qui arme, équipe et finance certaines de ces milices depuis plusieurs années. Les arsenaux militaires contrôlés par les groupes paramilitaires chiites sont bien plus sophistiqués que ceux que possède le gouvernement irakien, indiquent les responsables en matière de sécurité.

« Ce qui m'intéresse, c'est obtenir les armes et l'équipement qui me permettront d'aller sur les champs de bataille. »

« La Brigade Badr, Asaïb Ahl al-Haq ou les Kataeb Hezbollah peuvent vous apporter cela quelques jours après que vous les avez rejoints, alors que le gouvernement n'a rien à nous proposer en raison de la pénurie [d'armes et de munitions] et de la corruption », a indiqué un commandant sunnite sous couvert d'anonymat à Tikrit.

« Ce n'est pas obligatoire [de fusionner avec une milice chiite], mais rester seul sans leur soutien nous empêche d'obtenir quoi que ce soit. Pas d'armes, pas d’équipements et pas d'avenir politique », a ajouté le commandant sunnite.

Le gouvernement irakien sous commandement chiite lutte depuis l'année dernière pour combattre l'organisation militante qui a proclamé un califat islamique s'étirant à travers les territoires syrien et irakien et qui contrôle toujours la ville irakienne de Mossoul, la plupart des villes d'Anbar et de grandes parties des provinces de Salah ad-Din et Kirkouk.

La coalition militaire internationale menée par les États-Unis frappe des sites et bastions de l'État islamique en Irak et en Syrie depuis août dernier, mais la participation des sunnites dans les batailles pour la libération de leurs secteurs est vitale pour que Bagdad obtienne davantage de soutien international afin de lutter contre l'État islamique.

« Nous pensons que ces zones [sunnites] doivent être régies par leur population ; ainsi, apporter des changements démographiques ou faire partir les sunnites de leurs zones ne nous intéresse pas », a indiqué à MEE Taha Diraa, dirigeant de l'Alliance nationale, le plus grand bloc politique chiite.

« Tout ce qui nous intéresse à l'heure actuelle est instaurer un climat de confiance mutuelle avec eux [les sunnites], qui produirait dans le long terme un projet national », a déclaré Diraa.

Selon les analystes, polariser les combattants sunnites et les convaincre de rejoindre l'une des factions armées chiites constitue un objectif à long terme pour modifier la carte politique sunnite, tout comme la mise en place de factions armées sunnites modérées associées aux chiites pour lutter contre les groupes armés sunnites extrémistes dans les zones sunnites.

« Proposer un soutien armé sans conditions aux tribus sunnites sous l'égide des Unités de mobilisation populaire et les relier à des dirigeants chiites spécifiques a pour finalité de créer un nouveau bloc politique sunnite qui serait à l'avenir fidèle aux blocs chiites et proche de l'Iran, qui fournit indirectement ce soutien », a déclaré Abduwahid Touma, analyste politique indépendant.

« L'autre objectif est de changer l'équilibre du pouvoir des forces armées sunnites dans ces zones par la création de groupes liés aux factions armées chiites. Ces groupes seront préparés pour combattre les organisations islamiques sunnites, dont les radicaux salafistes, les Frères musulmans et le parti Baas », a ajouté Touma.

Traduction de l’anglais (original) par VECTranslation.