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Soudan : les manifestants s’appuient sur plusieurs décennies d’expérience pour résister au coup d’État

Les grèves, la désobéissance civile et les blocages sont autant d’outils utilisés au fil des décennies lors des soulèvements au Soudan
De jeunes Soudanais affrontent les forces de sécurité, qui ont effectué des tirs de gaz lacrymogène pour disperser les manifestants dans la capitale Khartoum, le 27 octobre 2021 (AFP)
Par
KHARTOUM, Soudan

En octobre 1964, lorsqu’un soulèvement populaire a renversé la dictature militaire qui régnait alors au Soudan, Youssef Sir al-Khatim (72 ans) était à l’école secondaire. Pourtant, il se souvient encore du mouvement de désobéissance civile qui a contribué à la chute du régime autocratique du président Ibrahim Abboud.

« Je me souviens très bien des tentatives de recours à la violence du dictateur contre les manifestants ; il a tué de nombreux étudiants universitaires et essayé de défaire les connexions entre les manifestants afin d’affaiblir le mouvement de protestation », raconte-t-il à Middle East Eye.

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D’autres soulèvements au Soudan ont repris les mêmes stratégies, associées à des grèves et des manifestations, pour faire tomber les gouvernements les uns après les autres – la nouvelle cible est le général Abdel Fattah al-Burhan, qui a évincé le gouvernement civil et son Premier ministre Abdalla Hamdok lundi.

Selon les responsables du ministère de la Santé, au moins huit manifestants auraient été tués à ce jour, alors que l’armée tente une nouvelle fois de déjouer les manifestations contre son régime.

Youssef Sir al-Khatim souligne toutefois que chaque génération apprend de la précédente : il estime qu’en 2021, alors que les activistes se rallient une fois de plus autour du slogan « Liberté, paix, justice » contre les dirigeants militaires, l’accumulation de décennies d’expérience est à son summum.

Une opposition réprimée

Depuis la prise du pouvoir de l’armée lundi, Abdel Fattah al-Burhan s’emploie à réprimer ses opposants.

Les Forces de soutien rapide (FSR) militaires et paramilitaires ont entamé une vaste campagne d’arrestations à l’encontre des activistes et journalistes, ainsi que des responsables et des partisans du gouvernement civil renversé.

« Les syndicats soudanais ainsi que les fronts et les unions de syndicats […] peuvent toujours faire tomber les dictatures »

– Source de l’Association des professionnels soudanais

Selon de multiples sources, certains anciens responsables ont été arrêtés, dont Faiz al-Salik, l’ancien conseiller aux médias du Premier ministre. De même, le Réseau des journalistes soudanais (SJNet) indique qu’environ cinq journalistes ont été arrêtés et que d’autres ont été convoqués par les organes de sécurité dans le cadre d’enquêtes. L’armée a également dissous l’administration du service de radio et de télévision d’État et nommé un nouveau directeur.

D’après une source du SJNet interrogée par MEE, le service de radio d’État est occupé par l’armée et des officiers des FSR et les journalistes qui y travaillent craignent pour leur vie. 

Khalid Hussein (52 ans), employé des chemins de fer soudanais, a participé au soulèvement d’avril 1985 contre le dirigeant de l’époque, Gaafar Nimeiry. Il observe des parallèles avec la situation actuelle.

Il explique qu’à l’époque, les manifestants utilisaient des moyens de communication comme le télégraphe, la poste et le train pour transmettre des messages de ville en ville et maintenir le contact entre les syndicats, les partis politiques et les activistes.

Les soulèvements ultérieurs ont repris les mêmes stratégies de base, tout en y ajoutant des technologies modernes comme les réseaux sociaux et les téléphones portables, indique-t-il.

Le rôle des syndicats

Les syndicats au Soudan ont toujours joué un rôle crucial dans le changement politique et le soulèvement actuel ne fait pas exception.

Selon un membre de haut rang de l’Association des professionnels soudanais (APS) interrogé par MEE, les organisations de travailleurs ont été le principal outil pour articuler les revendications du peuple lors des soulèvements de 1964, 1985 et 2019.

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« Les syndicats soudanais ainsi que les fronts et les unions de syndicats […] peuvent toujours faire tomber les dictatures », affirme-t-il sous couvert d’anonymat pour des raisons de sécurité.

« Cela s’est produit sous l’étiquette du Front syndical en 1964, de l’Alliance syndicale en 1985 et de l’APS en décembre 2018 ; il est donc temps pour les syndicats de prouver une fois de plus qu’ils peuvent porter le changement politique dans le pays et vaincre ce coup d’État. »

L’APS a appelé le peuple soudanais à organiser un mouvement de désobéissance publique à l’échelle nationale dans le but de contrecarrer le coup d’État militaire actuel. 

À la suite du coup d’État, Abdel Fattah al-Burhan a émis un décret ordonnant la dissolution des syndicats du pays, mais de nouveaux dirigeants syndicaux sont déjà apparus et s’affairent à mettre l’activité à l’arrêt aux quatre coins du Soudan.

Les professeurs d’université, les médecins, les ingénieurs et la majorité des employés des différentes institutions du secteur public se sont déjà mis en grève dans un contexte de paralysie généralisée du secteur public et de fermeture des marchés et des transports publics.

Unis face au coup d’État

Selon un autre dirigeant de l’APS, Mohammed Naji al-Assam, les Soudanais ont constitué au cours de leur histoire un ensemble solide d’outils pour vaincre les dictatures.

Il a appelé les manifestants à ne pas répondre aux provocations de l’armée et des forces de sécurité, qui visent à faire basculer les révolutionnaires dans la violence. 

« Notre unification en tant que manifestants pro-démocratiques, les manifestations pacifiques, la désobéissance civile et la grève politique sont autant d’outils décisifs pour contrecarrer toute tentative de coup d’État », a-t-il déclaré mercredi devant les manifestants rassemblés dans la rue menant à l’aéroport. 

Barricade érigée par des manifestants dans une rue de Khartoum (MEE/Mohamed Amin)
Barricade érigée par des manifestants dans une rue de Khartoum (MEE/Mohamed Amin)

Les manifestants ont érigé des barricades dans différentes villes pour bloquer des quartiers et même des axes principaux, alors qu’un jeu du chat et de la souris s’installe entre les manifestants et l’armée. 

La Commission centrale des médecins soudanais, l’un des groupes actifs à la tête des manifestations et de la grève, exhorte les médecins à cesser de travailler dans les hôpitaux, à l’exception des services d’urgences, et à se retirer totalement des hôpitaux militaires.

Elle appelle également les médecins à ouvrir des salles d’opération sur le terrain pour soigner les manifestants blessés. 

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L’APS, les partis politiques, les organisations de la société civile et les comités de résistance ont lancé un appel à une marche d’un million de personnes le samedi 30 octobre pour faire tomber Abdel Fattah al-Burhan.

Interrogé par MEE, Mohamed Badawi, analyste au Centre africain d’études sur la justice et la paix (ACJPS), soutient que les manifestants doivent utiliser les outils de désobéissance civile à bon escient.

« Nous assistons à ce genre de batailles depuis 1964 et je suis convaincu que malgré toutes les tactiques agressives des militaires, les manifestants gagnent du terrain à chaque fois grâce à l’expérience accumulée par les manifestants pro-démocratiques », affirme-t-il.

« Nous devons employer l’outil de la désobéissance civile avec sagesse, qui plus est dans un contexte de détérioration de la situation économique. »

Traduit de l’anglais (original) par VECTranslation.